L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 56 sur 85

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L'ombre

Chapitre 53

53

 

Jack Unterweger était le seul point commun entre Patrick Hollmann et John McAllister. Il les fascinait également sans que ni l’un ni l’autre l’ait jamais rencontré.

Hollmann suivait son procès depuis Rome, en 1994, en lisant la presse autrichienne, McAllister avait croisé sa route à l’été 1991 alors qu’envoyé en Californie par un journal viennois, l’auteur et journaliste autrichien faisait une enquête sur le crime à Los Angeles.

« La face sombre de L.A. », tel était le titre de son article. « La vie à L.A., écrivait-il, est dominée par la lutte pour la survie, par les rêves brisés de milliers de personnes qui y échouent et d’un nombre égal qui en repartent, parfois morts. » Unterweger savait de quoi il parlait. Aux yeux du public, il était l’exemple même d’une rédemption réussie. À ceux de McAllister, il était une de ces raclures qu’il méprisait plus que tout, une merde humaine qu’il aurait voulu écraser avec son talon. Le jeune agent du FBI ne voyait pas de place pour la rédemption. Jamais. Il ne savait pas d’où venait le mal, mais quand il vous tombait dessus, c’était fini. Il n’y avait ni pardon, ni retour en arrière.

C’était cette détermination qui lui avait fait monter les échelons à une vitesse fulgurante.

S’il avait connu Unterweger dans ses années autrichiennes, il l’aurait brisé. C’était le contraire qui s’était produit : ce fils de pute était venu leur chier dessus, sur leur territoire, dans cette ville de Los Angeles qu’ils essayaient, depuis les années 80, désespérément de nettoyer de ses tueurs en série.

Tout n’avait pas très bien commencé pour Jack. Sa mère, prostituée dans l’Autriche de l’après-guerre, était tombée enceinte d’un soldat américain. Elle avait été emprisonnée pour vol, mais libérée temporairement pour donner naissance à son fils qu’elle abandonnerait peu après à son propre père, un ancien membre du parti nazi autrichien, alcoolique et violent. À seize ans, Jack fut arrêté et emprisonné pour agression sexuelle sur une prostituée. Puis, à vingt-cinq ans, condamné à perpétuité pour le meurtre d’une jeune femme de dix-huit ans, battue et étranglée avec son soutien-gorge. Encore une prostituée.

Tout aurait dû s’arrêter là. Il y a des départs qu’il faut arrêter au plus vite. Sans se poser de questions, pensait McAllister.

Mais au contraire Jack Unterweger découvrit l’écriture en prison, publia plusieurs romans et recueils de poèmes, ainsi qu’une autobiographie intitulée Purgatoire dans laquelle il faisait un examen de conscience dont « l’honnêteté, la profondeur et la rigueur morale exceptionnelles », comme l’écrivit un critique littéraire, touchèrent jusque dans les milieux intellectuels. Un comité d’écrivains à la bonne conscience de merde, mené par l’auteure dramatique Elfriede Jelinek et l’écrivain Günter Grass, futur prix Nobel, fit du lobbying afin que Jack Unterweger soit gracié.

Les cons.

Ce que, bien inspiré, refusa le président autrichien en 1985.

Libéré sur parole le 23 mai 1990, après quinze années derrière les barreaux, conformément à la loi autrichienne, Unterweger devint une célébrité et Purgatoire un best-seller. Ses pièces furent mises en scène, ses livres lus dans les écoles, ses interventions à la radio firent de lui une personnalité en vue prompte à parler de sa rédemption, mais aussi, avec une franchise déconcertante, de ses crimes. Engagé pour son charisme comme journaliste par un journal viennois, Unterweger fut envoyé à Los Angeles durant l’été 1991 pour écrire sur les différences entre le crime aux États-Unis et en Europe. Ce fut à cette occasion que McAllister croisa le chemin de cette ordure…

Unterweger interviewa des prostituées, des toxicomanes, des sans-abri, des flics. Il se lia intimement avec une jeune réceptionniste de l’hôtel où il séjournait, dans un quartier voisin de Skid Row, nom qui résonnait en lui pour sa réputation d’endroit le plus dangereux du monde, où vivaient SDF, putes, crack dealers et camés en tout genre et dont l’atmosphère était l’air qu’il respirait. Son milieu naturel. Où grouillait la faune qui était la matière première de ses recherches. De ses rencontres.

Et de ses crimes.

Unterweger était à Los Angeles depuis deux mois quand le corps de Peggy Booth fut retrouvé à Malibu, étranglée à l’aide de son soutien-gorge. Elle avait été vue pour la dernière fois sur Sunset Boulevard, à Hollywood, où elle arpentait le trottoir huit jours plus tôt. À l’image de Vivian Ward, le personnage joué par Julia Roberts dans Pretty Woman… Un film qui, comme pour tous ceux qui avaient une connaissance du milieu de la prostitution de Hollywood, ravagé par le Sida, le crack, la violence et la mort, faisait gerber McAllister. Un mois avant était sorti Le Silence des agneaux, alors que sa formation à Quantico à peine terminée il venait d’être nommé agent spécial à Los Angeles, d’où il était originaire. McAllister s’y retrouvait mieux, c’était un euphémisme.

Peggy Booth était le premier de trois noms que John McAllister n’oublierait jamais. Shannon Exley et Irene Rodriguez les deux autres.

Shannon avait été découverte allongée sur le ventre dans un terrain vague au sud du centre administratif de Los Angeles, dans un territoire abandonné à l’est de l’autoroute 5. Elle était nue, à part un T-shirt remonté au-dessus de sa poitrine.

Irene fut retrouvée dans le quartier voisin de Boyle Heights, le long de la L.A. River, vêtue en tout et pour tout d’un T-shirt et d’un soutien-gorge. Cette fois enroulé autour de son cou. Mère de quatre enfants, héroïnomane, Rodriguez faisait des passes pour payer ses doses.

Responsable de la nouvelle section VICAP rattachée à l’antenne de Westwood, McAllister avait pour mission d’appliquer le programme de corrélation des indices criminels mis en place par Pierce Brooks, afin de profiler les tueurs en série qui, durant ces années, étaient particulièrement nombreux en Californie.

Ce programme dont Foster, plus tard, se ferait un des critiques les plus acerbes.

Les trois meurtres furent immédiatement rapprochés par le programme et attribués de façon quasi certaine à un même auteur. Le profil des victimes, la présentation du corps, la mort par strangulation, même le type de nœud effectué sur le soutien-gorge étaient analogues. Trois crimes commis en moins d’un mois. Trois prostituées tuées par leur dernier client. De quoi vous foutre les nerfs à vif… À peine en place au bureau de Westwood, McAllister était en rage. Il en était sûr, il allait faire son premier coup qui boosterait sa carrière. Los Angeles avait besoin d’un type comme lui. Il n’en dormait plus. C’était devenu personnel.

De ses nuits blanches naîtrait son hostilité pour Nicholas Foster…

McAllister savait ce que c’était que d’être une victime. Et, pour lui, ce n’était pas un trophée à exhiber sans pudeur. Cela vous commandait de faire votre job et fermer votre gueule.

Lorsque, plus tard, dans son troisième livre, Foster évoqua l’impuissance du Bureau devant le triple meurtre de l’été 1991, la haine de McAllister devint irrépressible. S’il le rejoignait dans l’idée que leur rôle consistait à arrêter un tueur en série le plus tôt possible, McAllister, pur produit du système décrié par Foster, avait pris pour lui chacune des critiques du jeune écrivain.

Pour McAllister, Foster avait joué de son soi-disant statut de victime alors qu’il n’avait qu’une relation superficielle avec Lisa Dudek. McAllister, lui, dont la mère avait été tuée par un tueur en série, Kenneth Alessio Bianchi, surnommé l’Étrangleur des collines, Hillside Strangler, savait de quoi il parlait. Le meurtre de Donna McAllister avait eu lieu le 13 octobre 1978. John avait treize ans. Plus encore que le crime lui-même qui l’avait dévasté, il avait ressenti comme une terrible humiliation que sa mère, qui exerçait deux emplois, caissière de supermarché la semaine et serveuse le week-end, pour élever seule ses deux enfants, soit classée dans

la catégorie « sex worker 1 ».

Ce qui était non seulement faux, mais passait à côté du fait que le tueur des collines était en train de changer de méthode et d’élargir le cercle de ses proies au-delà du milieu de la prostitution qui était jusqu’alors sa cible unique.

L’arrestation de Jack Unterweger à Miami et sa condamnation, deux ans plus tard en Autriche, furent perçues comme un échec personnel par McAllister. Puis comme une honte lorsqu’il apprit que, durant la période où il avait commis ces trois meurtres, Unterweger était en relation avec des officiers du LAPD sous prétexte de rédiger un article pour un journal autrichien. Il avait été accueilli au sein du LAPD pour suivre pendant plusieurs semaines des officiers dans leur travail sans qu’on ait vérifié son passé. Des flics l’avaient promené sur les lieux mêmes de ses crimes.

McAllister se pencha sur les livres d’Unterweger dont il fit faire une traduction. Purgatoire le fascina. Non comme il fascinait l’intelligentsia autrichienne, par sa soi-disant honnêteté, mais, à l’opposé, par l’évidence qu’il était le produit d’un cerveau dérangé.

Tout était là. Écrit. Noir sur blanc. Annoncé.

Tout l’inconscient criminogène du tueur était présent dans les mots de Jack Unterweger. Là où ces connards d’intellectuels avaient complaisamment vu un chemin de rédemption, John McAllister vit un boulevard vers le mal.

Il se dit qu’on aurait dû détecter le tueur en puissance dans les écrits de Jack Unterweger.

Il y avait sans aucun doute un moyen d’y parvenir.

Jack était né dans la tête de McAllister.

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