L'ombre
Chapitre 20
20
Sept années avaient beau avoir transformé la jeune fille pimpante en un pantin osseux et désarticulé sans chair ni identité dont la dépouille desséchée était l’aboutissement, il persistait, malgré tout, sous le masque de souffrance, une troublante ressemblance en filigrane avec ce qu’était Myriam au temps de sa jeunesse insouciante et souriante. Avait-elle pour autant été insouciante, cette jeunesse ? Vu son parcours, Ventura en doutait. Il y avait toujours une histoire derrière l’histoire, disait Foster à propos de chaque victime.
Au volant, Ventura se prit à espérer qu’il n’y ait jamais de procès et que la mère de Myriam n’ait pas à entendre la litanie de blessures, de souffrances, de dégradations qu’avait subies sa fille.
Elle avait fait la route jusqu’à Gardnerville, une petite ville située au sud de Carson City, côté Nevada. Elle aurait pu prendre un vol de l’aéroport de Burbank pour celui de Reno, mais à quelques heures près, elle avait préféré conduire. D’autant qu’avec son badge, elle pouvait largement dépasser la limite des cent kilomètres à l’heure qui, sur cette route infiniment droite longeant la Sierra Nevada, donnait l’impression de ne pas avancer.
Regarder la route défiler, seule au volant, lui permettait de penser.
Et puis, elle passait par Lone Pine.
Elle avait ralenti à l’embranchement de Lubken Canyon Road avant l’entrée dans la ville, hésitante. Mais finalement avait décidé de s’épargner ce pèlerinage cafardeux et inutile.
Onze années étaient passées depuis la libération de Jody Hoover qui avait amorcé sa carrière et l’avait amenée à devenir l’agent spécial du Bureau de Los Angeles en charge des crimes les plus complexes. Elle avait pris la suite de Valdes et son adoubement par Foster l’avait bien aidée. Elle pouvait mesurer le chemin parcouru.
Elle traversa ensuite la ville de Bishop avec un sourire ironique au moment où elle croisa la rue qui menait au motel El Rancho. Ces mêmes onze années étaient passées sur sa vie intime sans avoir le même impact. Son père était mort. Sa mère était retournée vivre dans l’Oregon d’où était originaire sa famille. Elles ne se voyaient plus, ou si peu. Elle n’avait pas d’enfant, pas de mec, pas de chien et personne à l’horizon. Elle avait fait du sur-place.
Comme le van qu’elle conduisait, sa vie personnelle lui faisait l’effet d’être quelque part immobile sur l’autoroute 395 entre Lone Pine et Bishop. Au milieu de nulle part.
Ventura franchit la frontière de l’État avant midi et arriva à Gardnerville une vingtaine de minutes plus tard. La mère de Myriam habitait à la limite nord de la ville dans un petit îlot résidentiel de maisons qui se ressemblaient toutes, comme on en trouvait partout dans le pays. Pour y arriver, Ventura était passée successivement devant la Carson Valley Middle School, puis la Douglas High School, résumant en quelques kilomètres la moitié de la courte vie de Myriam Lehren dans cette communauté.
Ventura appréhendait la cérémonie des photos d’école, l’inévitable représentation du Magicien d’Oz, l’équipe féminine de soccer, puis celle des cheerleaders de l’équipe de football, mais il fallait en passer par là. Il y aurait peut-être un détail utile, une broutille, dans ce déversoir de tristesse et de regrets aggravés par ce sentiment troublant que ces efforts pour construire la vie de sa fille avaient été battus en brèche par le destin et n’avaient servi à rien. Même si la mère de Myriam n’avait sans doute rien à lui dire sur les années où sa fille était sortie de ses radars, la mort, en revanche, faisait parfois sourdre des secrets, pressés par l’absence et la culpabilité. Ou les enterrait à jamais.
Ventura savait qu’un traumatisme avait bouleversé la jeune existence de Myriam. Un de ces événements qui survenait dans votre vie et vous enfermait pour le restant de vos jours dans une part de votre identité à laquelle vous finissiez par vous identifier totalement. Souvent, malheureusement, sa part maudite.
Avait-il un rapport avec sa mort, cela faisait partie des questions. Car, même si le rituel ciblait Foster, l’identité de la victime comptait. Son passé aussi. Qu’est-ce qui avait déclenché le passage à l’acte du tueur ? Pourquoi l’avait-il choisie, elle ? Où et comment avait-elle rencontré son assassin ?
– C’est ma faute… Tout est ma faute, murmurait la mère de Myriam en séchant ses larmes.
Susan Lehren avait été prévenue du décès de sa fille par la police municipale de Gardnerville avec qui Ventura avait communiqué la veille, de sorte qu’elle n’ait pas à subir la sidération immédiate qui suivrait l’annonce, et pût avoir de meilleures réponses à ses questions, le choc ayant déjà fait une partie de son chemin pendant la nuit.
– Vous avez une idée d’où elle est allée, durant ces années ?
– Aucune, malheureusement.
– Elle ne vous a jamais appelée ?
Elle la sentit hésiter.
– C’est important, madame Lehren, ajouta-t-elle.
– Une fois.
– Où était-elle ?
– À Las Vegas, dit Susan. Elle venait de coucher avec son premier client.
S’ensuivit un silence contrit. Puis de nouveaux pleurs. C’était un aveu qui, s’il confirmait comme Ventura s’en doutait que le meurtre de Myriam constituait en partie un crime d’opportunité, compliquait les recherches.
L’arrestation qui avait permis son identification n’avait pas eu lieu à Las Vegas, mais à San Diego deux ans auparavant. Ventura n’était pas surprise qu’elle se soit prostituée, vu son passé de toxicomane tel qu’il était ressorti des analyses sanguines. Susan Lehren avait alors tout lâché sans retenue. L’histoire derrière l’histoire était de celles qui vous font partir sans un regard en arrière. Elle exposait la raison pour laquelle sa fille avait quitté les lieux de son enfance et n’avait plus jamais donné signe de vie. Son père était mort quand elle avait huit ans, mais ce n’était pas la raison de sa fuite.
– C’était le lendemain de ses douze ans… Myriam m’a raconté que son oncle, mon frère, était entré dans sa chambre, dit la mère en larmes, le matin pendant qu’elle dormait.
– Vous l’avez confronté ?
– Non. Je l’ai confrontée, elle. C’était mon frère, vous comprenez.
Non, Ventura ne comprenait pas. Mais il y avait tellement de faits incompréhensibles dans la carrière d’un agent du FBI. Susan baissa les yeux.
– Elle m’a juré que c’était vrai. Mais je ne l’ai pas crue. Enfin, je n’ai pas voulu la croire. Du moins, pas tout de suite.
– Et ensuite ?
– Elle s’est mise à fuguer. À disparaître. Deux jours par-ci, trois par-là.
Elle aussi, pensa Ventura.
– Mais elle rentrait toujours, continua la mère.
– Vous avez confié à quelqu’un ce qui s’était passé ce matin-là ?
– Jamais. Pendant des années, j’ai fait comme si elle ne m’avait rien dit.
– Et votre frère ?
– Il s’est tué dans un accident de chasse deux ans après. On n’a jamais vraiment su comment… Le coup est parti tout seul alors qu’il enjambait une barrière.
– Vous avez reparlé avec votre fille, après la mort de son oncle ?
– Quand elle a eu seize ans. Je lui ai dit que je regrettais, que je savais qu’elle m’avait dit la vérité. Elle m’a dit que c’était trop tard. J’aurais voulu qu’elle me pardonne. Mais c’est vrai, elle avait raison : c’était trop tard.
Clairement, elle n’avait pas pardonné, se dit Ventura. Elle ne s’attendait pas à cette similitude avec la jeunesse de Lisa Dudek que Foster avait révélée dans son premier livre. Était-ce un choix du tueur, un hasard, ou tout simplement une même cause qui, à vingt ans d’écart, avait poussé les deux jeunes femmes à quitter leur foyer pour leur faire vivre le même type d’errance qui allait leur faire croiser leur assassin ?
Si, pour Ventura, cette dernière hypothèse dominait, elle ne pouvait négliger que la similarité de leurs destins soit la raison pour laquelle le tueur avait choisi Myriam. Mais il fallait qu’il ait été suffisamment intime avec elle pour qu’elle lui ait confié son secret. Ce n’était pas un client d’une passe ou deux…
– Votre fille a-t-elle parlé à quelqu’un de cet événement ? demanda Ventura.
C’était en se confiant à son assassin que Lisa avait trouvé la mort. Il en était peut-être de même pour Myriam.
– Je ne sais pas… Je ne crois pas… Certainement pas à un proche… Elle se sentait tellement mal.
– Vous pouvez me montrer une photo de votre fille plus jeune ? poursuivit Ventura.
La ressemblance physique de Myriam avec Lisa ne lui était pas parue évidente sur le moment mais, en voyant les photos de jeunesse, elle comprit que, pour rendre son rituel comparable, le tueur lui avait fait la même coupe de cheveux que Lisa. Myriam Lehren ne ressemblait pas naturellement à Lisa Dudek, mais il avait voulu forcer le trait.
– Je veux la voir, dit Susan abruptement.
– Je ne pense pas que cela soit opportun, madame. Je vous le déconseille.
– Je veux la voir, répéta la mère avec un accent menaçant. C’est ma fille. Je veux la voir.
Après avoir hésité, Ventura ouvrit la serviette en cuir et sortit l’enveloppe qui contenait les clichés pris par l’équipe du FBI et décida de montrer à Susan Lehren ceux qui, si un tel classement était possible, lui paraissaient les moins atroces.
La vision était tellement sidérante que Susan ne réagit pas. Elle tentait de rendre intelligible ce qu’elle voyait : un corps décharné, la peau cireuse couverte de plaies, dans une position impossible. Elle essayait vainement d’y trouver un sens. Cette plongée dans le mal n’en avait aucun pour le commun des mortels. Ventura pouvait se représenter le cerveau de cette femme essayant de rationaliser ce qui était arrivé à sa fille. Cela lui rappela à quel point le sien était conditionné à évoluer dans un autre monde. Elle se dit brièvement que ce n’était pas normal et que c’était la raison pour laquelle sa vie sentimentale était une telle nullité.
Mais soudain, un geste de Susan ramena Ventura dans l’instant présent. Elle venait de s’arrêter sur une photo. Ce n’était pas une photo du corps, mais de la situation générale montrant le groupe d’enquêteurs s’affairant autour de la dépouille.
– Qui est-ce ? demanda-t-elle.
– Vous le connaissez ? s’étonna Ventura.
L’attention de Susan Lehren s’était fixée sur Foster.
– Ça me dit quelque chose. Il me semble l’avoir vu quelque part…
– C’est un de nos consultants, dit Ventura. Un spécialiste. Il est aussi écrivain. Expert en criminologie.
– Un écrivain célèbre ?
Nous y voilà. On y revenait toujours.
– Plutôt, oui. Il s’appelle Foster.
– Nicholas Foster ?
– Vous le connaissez ? Vous l’avez déjà rencontré ? demanda Ventura mécaniquement.
Elle s’attendait à ce que Susan lui dise qu’elle l’avait vu à la télé. Allez savoir, peut-être même allait-elle lui demander un autographe si elle faisait partie de ses lectrices. Il fallait s’attendre à tout. Et pourtant, sa réponse prit Ventura de court.
– Non. Mais quelqu’un est venu me poser des questions à son sujet. Il m’a montré sa photo.
Soudain l’excitation monta dans les veines de Ventura. Son cœur accéléra. Elle n’avait pas fait le voyage pour rien.
– Quand était-ce ?
– Il y a un peu plus d’un mois. Un journaliste. Il m’a dit qu’il faisait un reportage sur lui.
– Pourquoi vous ?
– Je travaille à Smith’s. Je suis manager du rayon pharmacie.
Smith’s était le principal supermarché de Gardnerville.
– Et alors ?
– Ce monsieur Foster possède une maison près de Tahoe. Entre le lac et ici… selon le journaliste. Il paraît qu’il vient s’isoler pour écrire de temps en temps. Il voulait savoir si on le voyait en ville. S’il avait des contacts avec les habitants. Savoir comment il était…
– Je vois, dit Ventura dont le cerveau était en ébullition.
– Mais je lui ai dit que, personnellement, je ne l’avais jamais vu.
– Il vous a dit pour quel journal il travaillait ?
– Il m’a dit qu’il était free-lance, mais je crois qu’il a précisé qu’il faisait un reportage pour un site Internet.
Ventura sentit ses joues s’embraser. Elle venait de trouver sa première piste. Il n’y avait aucune raison pour qu’un journaliste tombe par hasard sur la mère de la victime d’un crime.
Surtout lorsque ce crime n’avait pas encore eu lieu.
Cet homme savait qui était Susan Lehren. C’était le meurtrier de sa fille, pensa Ventura.
– Comment était-il, ce journaliste ? demanda Ventura de la façon la plus neutre possible.
– Une quarantaine d’années, plutôt grand, assez mince, des lunettes avec des montures épaisses… Mais je me souviens qu’il avait une manière de vous regarder… Fixement. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais peu à peu j’ai trouvé ça gênant. Comme si… comme s’il vous déshabillait du regard, mais tout en vous fixant dans les yeux. Avec le recul, ça en devenait inquiétant.
– Je comprends, répondit Ventura. Il vous a laissé un numéro de téléphone où je pourrais le joindre ?
– Il m’a donné une carte de visite.
– Vous l’avez toujours ?
– Oui. Enfin, je crois…
Ventura attendit que Susan aille fouiller dans son sac qui était accroché au porte-manteau, dans l’entrée.
– La voilà, dit-elle.
Elle lui tendit une carte aux angles légèrement abîmés à force d’être restée au fond d’un sac, que Ventura saisit du bout des doigts pour tenter de la souiller le moins possible, mais discrètement, pour ne pas alimenter une éventuelle curiosité excessive chez la mère de Myriam. Il n’y avait qu’un numéro de téléphone avec le préfixe 310 du secteur ouest de Los Angeles.
Il avait écrit son nom à la main : JACK.
– Jack comment ?
– Je ne sais pas. Il ne me l’a pas précisé.
C’était un surnom. Forcément. Cela accrut la frustration que Ventura ressentait.
– Il y avait autre chose, ajouta la mère de Myriam.
Ventura vit se former une émotion nouvelle sur les traits de Susan Lehren. Une sorte de crainte, mêlée de curiosité.
– Son visage…
– Oui ?
– Il n’avait aucune expression.
– Vous voulez dire qu’il n’exprimait pas d’émotion ?
– Pas seulement. Son visage n’avait absolument aucune espèce d’expression, répéta-t-elle. Je ne sais pas comment vous dire ça autrement. Ni l’attente, ni la curiosité, ni la sympathie… Rien. Je n’avais jamais vu ça avant.
Elle ajouta avec une émotion qui, chez elle, était au contraire bien visible sur ses traits creusés et ravagés par la souffrance :
– Il était comme un homme sans visage.
Ventura apprécia la formule. C’était presque du Foster.
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