L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 9 sur 85

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L'ombre

Chapitre 9

9

 

La maladie mentale de sa mère avait immunisé Foster très tôt aux turpitudes de la condition humaine.

Il avait connu ses poussées schizophrènes, ses accès de violence toujours tournés contre elle-même, les moments où elle s’enfermait, où elle disparaissait alors qu’ayant brusquement arrêté son traitement antipsychotique, le syndrome de manque s’ajoutait au syndrome psychiatrique pour culminer dans un délire atroce et terrifiant. En particulier pour un enfant de dix ans.

La découverte du mal fut cependant d’une tout autre nature.

Elle l’avait pris par surprise, un jour de printemps, à Rome.

Nicholas Foster fut réveillé par des coups à sa porte, tôt le matin.

– Carabiniers ! Ouvrez !

Il n’avait pas travaillé cette nuit-là mais était resté éveillé tard, jusqu’à cinq heures du matin. Il était même allé en cuisine se restaurer, peu avant l’arrivée de Dino, le frère du patron qui s’occupait de l’ouverture, et de l’équipe de ménage. Il était retourné à sa chambre et, l’estomac plein, avait fini par trouver le sommeil.

Le réveil fut un choc. Son cerveau lui semblait vide. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il dormait depuis à peine trois heures. Il reconnut ensuite la voix de Dino.

– Nicholas ? Réveille-toi…

Nicholas se leva, passa un T-shirt et un pantalon, puis ouvrit la porte. La vision des deux carabiniers sur le seuil, dominant Dino d’une tête, lui remit les idées en place. Ils lui demandèrent de le suivre.

Il finit de s’habiller fébrilement. Le trajet fut bref. Ils le conduisirent jusqu’au centre de commande des carabiniers de Rome qui se trouvait via Ventiquattro Maggio, à seulement quelques rues de l’hôtel, dans un petit immeuble ocre dont l’entrée était surplombée du drapeau italien et dotée d’une simple plaque : CARABINIERI, GRUPPO ROMA, STAZIONE QUIRINALE.

Foster fut escorté dans une petite pièce du troisième étage donnant sur la rue qui se réveillait lentement.

Rome, comme lui, n’était pas très matinale, en particulier dans le quartier des ambassades. La fenêtre était entrouverte. Ils ne craignaient pas qu’il saute, c’était déjà ça, se dit-il. L’esprit encore embrumé, il imagina ce que cela pouvait donner d’être convoqué par les carabiniers dans les années 30, à l’époque de Mussolini.

Il n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle il était là. Sa première pensée fut qu’il était arrivé quelque chose à son père. Mais il se demandait pourquoi on l’avait amené ici sans rien lui dire. Les carabiniers, d’ordinaire, n’avaient pas la main sur les affaires judiciaires urbaines qui étaient conduites par la police d’État. Sans être un spécialiste du système italien, il devina que quelque chose ne tournait pas rond. Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir quoi. Un carabinier entra. Il portait son uniforme de façon plus décontractée, signe sans doute qu’il était affranchi des tâches subalternes. Il se présenta : capitaine Flavio Ottaviani.

L’audition de Nicholas Foster dura environ deux heures, dont la moitié avant qu’il soit informé de son motif. La première heure fut entièrement consacrée à apprendre qui il était. D’où il venait. Ce qu’il était venu faire à Rome. Ottaviani lui demandait en anglais un nombre incalculable de précisions qui n’avaient pour but que de le mettre en condition et, le cas échéant, le déstabiliser. Pendant une heure, il dut raconter sa vie en ignorant pourquoi il avait droit à cette insidieuse exploration de son histoire personnelle. Il n’avait pas le choix. Il dut dévoiler des détails intimes qu’il pensait n’avoir jamais à révéler. Quand il eut enfin décidé que Nicholas Foster était mûr à point, Ottaviani lui parla de Lisa Dudek.

– Depuis quand vous la connaissez ?

– Bientôt six mois.

– Quelle est votre relation avec elle ?

– C’est ma petite amie, répondit Foster.

Sans attendre, le capitaine Ottaviani lui montra des photos qu’il sortit d’une petite serviette. Nicholas n’avait jamais rien vu de tel. Il n’aurait jamais rien pu imaginer de tel. Si cela avait été un tableau, il aurait été d’une cruauté sublime.

La vision était juste atroce.

Le corps de Lisa, sur les photos des carabiniers, n’avait plus rien d’humain. Sa position cambrée en arrière depuis ses membres inférieurs, son dos, et même son cou, donnait le sentiment qu’elle attendait quelque chose du ciel. Sur son visage, la mort donnait l’impression d’avoir interrompu un cri qui persistait dans l’expression silencieuse de son atrocité. Des marques sur ses poignets indiquaient qu’on lui avait lié les mains dans le dos. Certainement pendant plusieurs heures au cours desquelles le tueur commettait son rituel. Ses genoux repliés, les jambes écartées où l’absence d’organes génitaux laissait place à une béance charnelle et sanguinolente.

Nicholas demanda à aller aux toilettes. Ce qu’Ottaviani lui accorda.

Il ne vomit pas. Il ne pleura pas.

Le choc qu’il éprouvait était éminemment profond mais il n’était pas émotionnel. Il était cérébral. Les images du corps martyrisé de la jeune femme avec laquelle, deux jours auparavant, il faisait l’amour étaient allées toucher un point situé tout au fond de son cerveau. Un endroit reculé de son esprit où il n’y avait plus d’émotion.

Il se regardait dans la glace, sous la lumière blafarde des chiottes, et comprit que la sensibilité d’un individu normal n’avait pas sa place chez lui. Elle s’exprimait de façon différente, plus profonde peut-être, mais altérée, quasi prophétique. `

Dans son atrocité inimaginablement inconcevable, le choc avait été une révélation. Celle que, sans le savoir, il attendait et qui allait le hisser hors des sables mouvants de la banalité ordinaire et faire de lui un individu unique. Un être à part.

Quand il revint des toilettes, il était prêt à reprendre l’audition. Il était devenu un autre homme.

Nicholas était devenu Foster.

Celui qui, des années plus tard, tiendrait tête aux journalistes les plus célèbres, aux profileurs les plus aguerris, au Bureau. Commencer avec le capitaine Ottaviani était presque un jeu d’enfant. Il l’interrogea alors sur ses rapports avec Lisa Dudek, ce qu’il n’avait absolument pas fait jusque-là.

Nicholas répondit à ses questions de façon satisfaisante, ne cachant rien, mais se restreignant aux faits et ne s’aventurant pas à raconter ce qu’il avait compris de la jeune femme. Il était naturellement suspect, mais vu les blessures qui lui avaient été infligées, il aurait fallu être un flic débutant pour penser que c’était l’œuvre d’un rookie du crime. Et, de toute évidence, Ottaviani était un flic chevronné. Si bien que, le traumatisme initial digéré, Nicholas se sentait suffisamment à l’aise pour répondre à ses questions tout en laissant son cerveau analyser la situation sur un tout autre plan, comme deux processeurs fonctionnant en parallèle. Une question plus sourde le tenaillait. Qu’avait-il vu en Lisa qui faisait qu’il n’était pas fondamentalement surpris de ce qui lui était arrivé ? Quels détails son cerveau avait-il absorbés pour en arriver là ?

Au bout de son raisonnement, il y avait la certitude que la mort de Lisa n’était pas due au hasard, mais qu’un rigoureux enchaînement de circonstances avait conduit à ce dénouement fatal.

S’il avait été croyant, il aurait dit « divin ».

Il se dit qu’il devrait poser la question à Patrick Hollmann, comme un défi à la rationalité et, en même temps, à la pensée religieuse : un crime pouvait-il être un miracle ?

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