L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 23 sur 85

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L'ombre

Chapitre 22

22

 

Ce qui lui était apparu à l’aller comme une obscure tentation à l’issue insignifiante s’imposa comme une obligation au retour de Gardnerville.

Ventura attendait dans sa voiture arrêtée le long du chemin Lubken Canyon, à côté de la propriété. Pensive. Après l’entrevue avec Susan Lehren, son humeur morose s’était tout d’abord changée en fébrilité. Elle s’était rendue au supermarché Smith’s où elle avait interrogé ses collègues, pensant glaner des détails sur le soi-disant journaliste free-lance. Aucune n’avait le moindre souvenir de l’avoir rencontré. La mère de Myriam était la seule personne à qui il avait parlé. Ce qui confirmait les soupçons de Ventura. Elle avait demandé à Susan Lehren d’appeler le numéro qui figurait sur la carte de visite et de laisser un message lui demandant de la rappeler. Elle était sur écoute depuis que sa fille avait été identifiée comme la victime de San Bernardino. La ficelle était grosse. Elle savait qu’il ne la rappellerait pas. On pourrait toujours essayer de remonter son numéro, mais ça ne mènerait sans doute qu’à un portable anonyme impossible à tracer.

Ventura était partagée entre l’envie de penser que cet homme était le meurtrier de Myriam et la raison qui lui disait que, s’il n’avait pas pris la peine de brouiller les pistes, c’est que même sa présence ici faisait partie d’un plan.

Comment pouvait-il ne pas penser que sa victime serait tôt ou tard identifiée par son ADN ? Il savait exactement ce qu’il faisait. La présence de Ventura ici faisait peut-être partie de son plan. De même que le surnom de Jack.

Mais quel plan ?

Cinq kilomètres après le centre de Lone Pine sur la route 395, Ventura avait tourné à droite pour prendre Lubken Canyon Road. Elle avait ralenti pour s’arrêter devant la maison de Rose Mitchell.

Elle resta quelques minutes dans sa voiture, le long de la petite route qui filait vers les montagnes, à observer la demeure en bois à demi cachée par la végétation. Elle s’attendait à la trouver abandonnée, n’imaginant pas que la famille de Rose Mitchell entretenait un lieu leur rappelant un passé familial aussi désastreux.

Que quelqu’un puisse l’avoir racheté lui semblait encore moins probable.

Mais non, la maison était habitée et bien tenue. Les arbres étaient taillés. Et des coins de pelouse, arrosés par l’eau du puits, donnaient à l’ensemble une apparence somme toute acceptable pour un endroit aussi reculé. En particulier pour un lieu qui avait connu une histoire si dramatique : l’enlèvement et la détention pendant six mois d’une adolescente enfermée avec son ravisseur dans un tunnel creusé sous la maison de sa mère. Il fallait croire que tout se vendait.

Michelle Ventura ouvrit la portière de sa voiture, sortit et referma doucement derrière elle.

Curieuse de savoir qui pouvait bien vivre dans cet endroit, elle marcha jusqu’à la barrière et vit des jouets qui traînaient devant la maison : un tracteur en plastique, quelques ballons, une batte de base-ball d’enfant, une poupée dans une poussette… Il devait y avoir deux enfants, un garçon et une petite fille. Une famille s’était établie dans la maison du mal.

Elle hésita à aller plus loin. Après tout, onze années étaient passées. Ventura se dit que cet endroit ne représentait finalement un symbole que pour elle. En dehors de sa mémoire, c’était un lieu comme un autre. Elle se demanda ce qui l’avait incitée à s’arrêter sur le bord de cette route, à vouloir retourner sur ses pas. Quelle curiosité morbide l’avait poussée ? Elle n’avait même pas hésité. Elle avait ralenti avant l’embranchement de Lubken Canyon et amorcé son virage à quatre-vingt-dix degrés sans s’arrêter, en ayant juste freiné assez sec pour le franchir en toute sécurité. Qu’espérait-elle ? Qu’attendait-elle ?

Elle cherchait une réponse à une question qui la taraudait mais qu’elle n’avait toujours pas identifiée. Cette question qui, peut-être, l’empêchait d’avancer dans sa vie et la bloquait elle aussi dans cette part maudite de son identité, pour elle encore inconnue.

Alors qu’elle approchait de la barrière elle aperçut une femme sortir de la maison et se diriger vers le puits. Elle avait l’air assez jeune. Elle était vêtue d’une salopette à rayures. Ce fut tout ce qu’elle remarqua ; sans savoir pourquoi. Ventura avança jusqu’à elle, lui montra sa plaque du FBI et se présenta. À sa surprise, la jeune femme connaissait la nature des événements qui s’étaient produits dans cette maison. Elle savait qu’elle s’était installée à l’endroit où Jody Hoover, une adolescente de seize ans, avait été captive pendant six mois.

– Oui, bien sûr que je le savais en achetant la maison.

C’était l’endroit au monde qu’elle avait choisi pour voir grandir ses enfants.

– Je suis Jody Hoover, dit la jeune femme en regardant Ventura dans les yeux.

Chez elle, Ventura avait commencé la rédaction de son rapport dès son retour du Nevada malgré l’heure tardive, regrettant la nervosité qui lui avait fait avaler un plat de frites avant de reprendre la route, ce qui avait failli la faire s’assoupir plusieurs fois au volant, avant de voir arriver avec soulagement la longue rampe de sortie de la 405 qui finissait sur Wilshire au pied du Federal Building.

Sur le chemin du retour, elle s’était arrêtée à Mojave dans un restaurant – ou plutôt un hangar où on servait de la nourriture – qui s’appelait « Voyager Restaurant » parce que voisin de la base aéronavale qui faisait vivre la ville. Elle avait choisi une table dans un coin de la salle complètement vide, avait attendu que la serveuse lui décrive le plat spécial du jour, cheeseburger et frites, et avait appelé Foster. La conversation avait été relativement brève. Foster n’aimait pas parler au téléphone. Ventura s’était contentée de lui dérouler les faits. Elle lui donna l’identité de la victime, lui résuma sa rencontre avec sa mère, dont elle lui envoya la photo, ainsi que de la fille, relata ses révélations sur son passé, dont l’analogie avec Lisa Dudek l’intrigua, et lui décrivit sans entrer dans le détail la présence du soi-disant journaliste venu s’enquérir à son sujet.

Jack.

Le nom ne lui disait rien.

Foster admit qu’il possédait bel et bien une maison près de Tahoe – ce que Ventura ignorait. Elle était située côté Nevada, au bout d’un chemin, Linda Way, qui naissait de la route 207, laquelle serpentait entre les sommets pour relier le lac à Gardnerville, la ville la plus proche. Totalement isolée, elle jouissait d’une vue splendide. Foster l’avait acquise par l’intermédiaire d’un fonds anonyme, ayant appris à être discret depuis le début de sa carrière afin d’éviter les fans tout autant que les harceleurs, à une époque où il était ce trublion controversé qui déclenchait des réactions hostiles. Il avait gardé l’habitude de se protéger. Il lui arrivait régulièrement d’aller à Gardnerville, lors de ses séjours à Tahoe, mais il ne se souvenait pas d’avoir rencontré Susan Lehren ou sa fille. Leurs noms lui étaient inconnus. Leurs visages aussi. Il ne pouvait totalement exclure d’avoir croisé l’une ou l’autre par hasard, c’était toujours possible, mais était-ce la raison pour laquelle elle avait été choisie ?

Pourquoi le tueur de Myriam prenait-il le risque de venir rencontrer la mère de sa victime ? Pourquoi lui avait-il parlé de lui ? Que lui voulait-il ? s’interrogeait Ventura qui garda ses questions pour elle. Elle savait qu’il ne réagirait pas immédiatement. Elle avait reçu les données du coroner et aurait le temps, une fois chez elle, de finir la rédaction de son rapport. Ils décidèrent de faire le point le lendemain à Westwood.

Ventura travailla une partie de la nuit, puis, vers deux heures du matin, décida de dormir un cycle de quatre heures. Le peu de sommeil qu’elle s’autorisa fut agité, infesté de cauchemars où se mélangeaient le souvenir de son père et des visions de l’adolescente dans le souterrain creusé par son kidnappeur. Elle se réveilla en repensant à Jody Hoover qui avait bâti sa vie sur le lieu de sa captivité.

– C’était ma manière d’être plus forte que le destin, avait-elle dit à Ventura en la reconnaissant.

Elle aussi s’était enfermée dans la part maudite de son existence mais, à l’inverse de Myriam, elle l’avait fait de son plein gré.

C’était la manière qu’elle avait trouvée pour reprendre en main son destin. Ventura, qui l’avait libérée de son calvaire, n’arrivait pas à savoir s’il s’agissait d’un acte de raison ou de folie pure.

Levée comme chaque matin à six heures, Ventura était sortie de son immeuble par l’escalier qui donnait sur Ohio Avenue pour aller courir sur Westwood Park. Adepte du surf depuis ses plus jeunes années, elle avait renoncé à ce sport qui l’avait pourtant accompagnée si longtemps et dont elle avait fait un art de vivre. Trop peu de temps libre. Il fallait aller chercher sa planche dans la pièce de dépôt qu’elle louait dans l’immeuble voisin, l’arrimer sur le toit de sa voiture, rouler jusqu’à un spot, soit au nord du côté de Malibu, soit au sud du côté de Redondo Beach. C’était trois heures en tout pour une de surf. Elle s’était convaincue de passer à autre chose.

Sa décision avait coïncidé avec la mort de son père qui l’avait initiée à ce sport.

Après quarante-cinq minutes de running, elle était passée par le Coffee Bean, avait pris une douche, fini la rédaction de son rapport, l’avait révisé, puis envoyé à Foster, ainsi qu’à Casey et McAllister. En le relisant, elle se dit qu’elle était arrivée à une conclusion dans laquelle Foster, elle l’espérait, se reconnaîtrait.

« La victime, écrivit-elle, a été tuée deux fois, à six mois d’intervalle. »

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