L'ombre
Chapitre 11
11
La prééminence qu’avait Foster sur les enquêteurs traditionnels était sa compréhension des motivations profondes d’un meurtre grâce à sa faculté à infiltrer la sensibilité de son auteur.
Les meilleurs enquêteurs entraient dans la tête des tueurs par leur pensée, lui y parvenait par les pores de leur épiderme. Il imaginait chaque meurtre avec le ressenti de celui qui l’avait commis, percevant chaque moment, chaque geste criminel comme s’il l’avait initié. Créé. Voulu.
C’était quelque chose qu’on ne vous apprenait pas. Qui ne s’apprenait pas. Un penchant qui était garant de son succès comme écrivain, mais également comme enquêteur.
On pouvait appeler ça une forme d’empathie.
L’empathie pour les victimes était facile, naturelle. L’intérêt pour les criminels également. Mais l’empathie pour les tueurs relevait d’une tendance qui, pour ceux qui l’éprouvaient, vous donnait un avantage certain tout en vous bouffant à l’intérieur. Il fallait chercher au fond de soi une matière psychique qui n’existait que dans ce que le genre humain produisait de plus extrême et, lorsqu’il s’agissait de crimes, de plus maléfique.
Ce n’était pas une méthode, c’était un pouvoir qui, sans doute, lui avait été instillé par sa propre vie, sa jeunesse, sa détresse d’enfant abandonné à lui-même. Ou qui était tout simplement inné. Comme d’autres savaient peindre ou jouer de la musique. Il ne fallait ensuite qu’un révélateur pour que leur don s’exprime au grand jour.
Pour Foster, cela avait été Hollmann.
N’importe qui se serait détourné de lui. Trahi. Dégoûté. Écœuré. Dieu sait pourquoi, pas Nicholas Foster. Sa relation avec le tueur, la curiosité qui l’avait maintenu en contact avec cet homme jusqu’à son exécution était l’expression la plus aboutie de cette singulière connexion. De cette forme dérangée d’empathie. Une empathie sans émotion, sans flamme ni complaisance. Une empathie froide.
Hollmann fascinait Foster bien avant qu’il ait compris sa vraie nature. Son arrestation l’avait fait basculer dans une autre dimension où les émotions étaient plus ambiguës et complexes à analyser. C’était ce lien qu’il avait exploré dans son premier livre qui, parce qu’il allait à l’encontre de la pensée consensuelle, avait fait scandale tout en provoquant son succès inattendu et disproportionné.
On lui reprocha le titre, Lisa, 22 ans, qui, selon la presse bien-pensante, trahissait de façon putassière le contenu jugé choquant. Révoltant. Dégueulasse.
Nicholas n’hésitait pas expliquer dans les interviews qu’en l’écrivant il s’était littéralement mis à la place du tueur. Des pans entiers du récit étaient écrits à la première personne. Il pénétrait au plus profond de son cerveau, détaillant avec une précision chirurgicale les motivations de Patrick Hollmann, ses réflexions et l’évolution de sa pensée depuis ses crimes commis dans le Wisconsin jusqu’à l’assassinat de Lisa, le seul pour lequel il ne donnait aucune explication. Il se contentait de décrire son modus operandi. Foster avait pris le parti des faits ce qui, pour certains esprits conformistes, revenait à faire de Patrick Hollmann un héros.
Pour d’autres, même si Foster s’en défendait, se mettre à la place du tueur pour décrire le meurtre de sa petite amie était inacceptable, indécent et ne visait qu’à susciter le scandale pour faire vendre.
Mais les véritables experts, ceux-là mêmes que Foster, plus tard, allait s’acharner à déboulonner, reconnaissaient une exploration psychologique incomparable et d’une très grande valeur criminalistique. Le tueur lui-même, écrivit l’ancien directeur de la section Behavorial Analysis Unit du VICAP, le docteur David Lefert, pour la revue Journal of Criminalistic Psychology, n’aurait pas réussi une exploration plus juste de son propre cerveau.
Même si, à l’origine, la décision de Foster de vouloir comprendre la véritable personnalité de Patrick Hollmann n’avait pas été réfléchie, mais lui était venue des tripes avec une spontanéité presque vitale, elle avait achevé de le sortir de cet ordinaire indigent et médiocre qui le terrifiait. Elle répondait surtout à un besoin. Une curiosité.
Foster avait connu Hollmann humain, il voulait connaître le monstre.
Du moins ce que l’on appelait le monstre, car il perçut assez vite, au fil de ses recherches, que la distinction entre ces deux faces de la personnalité du tueur n’était qu’une facilité de l’esprit pour rationaliser l’inintelligible, pour tenter d’approcher l’obscur secret d’une apparente dichotomie aussi effrayante qu’incompréhensible. Son travail, sa réflexion, son enquête l’avaient conduit à la conclusion qu’Hollmann n’avait pas une face sombre et une face lumineuse : la lumière était dans les ténèbres et inversement.
C’était le même homme, le même cerveau que celui avec lequel il passait des heures à marcher, converser, échanger, qui s’était méthodiquement acharné sur sa petite amie. Le bien et le mal ne faisaient qu’un chez Patrick Hollmann.
C’était ce qui le différenciait de tous les tueurs que Foster allait connaître plus tard. Ce qui le rendait unique.
Ce qui donnait à ses actes, à son existence et à son discours un pouvoir fondateur.
OceanofPDF.com