L'ombre
Chapitre 23
23
En temps normal, la phrase de Ventura aurait fait sourire Foster. Elle l’aurait également intrigué et il aurait commencé à en tirer toutes les implications. Mais son esprit était ailleurs. Lui aussi avait mal dormi. Des questions avaient tourné dans sa tête toute la nuit. L’introspection qui avait suivi l’appel de Ventura l’avait aspiré dans un abîme brumeux de souvenirs. Il avait passé la nuit entre éveil et sommeil, entre réminiscences et fantasmes, se remémorant la rencontre avec Hollmann dans une cellule de Francfort, puis son périple sur ses traces. Jakarta. L’Indonésie. La paroisse dans la forêt Indonésienne. Sondakh, l’aide de Patrick Hollmann. Les familles de ses victimes dans le Wisconsin. Puis les retrouvailles, dans la prison de l’Illinois de Tamms, avec le prêtre qui, depuis leur rencontre à Rome, avait été son ami. Son guide. Son maître.
Peu après l’arrestation de Patrick Hollmann à Heidelberg, suivie de ses aveux circonstanciés, Nicholas avait été convoqué chez les carabiniers pour ce qui allait être sa dernière entrevue avec le capitaine Ottaviani.
La déception se lisait dans son regard. Le doute aussi. Quelque chose lui échappait et il semblait le reprocher à Foster alors même qu’ils le torturaient mentalement depuis des mois. L’audition de Foster fut de courte durée. Comme s’ils anticipaient déjà que, faute d’avoir laissé filer Hollmann, ils étaient les baisés de l’affaire. Ils se contentèrent de lui balancer l’information et de le laisser se démerder avec.
– Votre petite amie a été tuée par votre ami, Patrick Hollmann.
– Quoi ?!
– Vous êtes libre.
C’est tout. Merci d’être venu, on ne vous retient pas… À partir du moment où le suspect leur échappait, ils se foutaient de lui. Non seulement Nicholas ne représentait plus le moindre intérêt pour eux, mais ils voulaient se venger de son innocence en le laissant se débattre avec un sentiment aussi difficile à appréhender qu’un monstre à plusieurs têtes, l’une d’elles étant d’avoir mis lui-même en relation la victime et son assassin. C’était l’impression amère qu’avait eue Nicholas lorsqu’il s’était retrouvé seul sur le trottoir à la sortie du bureau des carabiniers, face au palazzo del Quirinale, le palais présidentiel.
Ils avaient réussi. La torture continuait. Ou plutôt elle ne faisait que commencer. Son premier réflexe fut de vomir. Mais, alors qu’il sentait les relents acides remonter dans son œsophage, il se rendait compte qu’en changeant de nature la douleur lui éclaircissait la vision.
Avec l’aveu de Patrick Hollmann, le monde avait de nouveau du sens. Un sens terrifiant, peut-être, mais incontestable.
Jusqu’à cet instant, la mort de Lisa relevait du hasard, de la fatalité. De l’aléatoire pur et insignifiant. Mais avec l’implication de Patrick Hollmann, tout changeait. La volonté de Dieu était devenue la volonté d’un homme. Et on ne pouvait plus lire les faits sans leur accorder une finalité. Car ils étaient le produit d’une intention humaine, celle du tueur. Un tueur si proche que, compte tenu de la connaissance qu’il en avait, Nicholas pouvait comprendre. Un tueur qui se revendiquait lui-même de Dieu, d’une façon certes paradoxale, mais dont chaque geste, chaque mot était la marque d’une pensée qui avait été si peaufinée dans la réflexion, travaillée dans la prière, affûtée dans la solitude fiévreuse et l’éloignement, qu’elle ne laissait rien lui échapper.
Tout ce qu’Hollmann faisait, du plus banal de ses gestes au plus extrême, pouvait se comprendre de façon radicale à partir de sa pensée. Rien ne s’en échappait.
Et cette pensée éclaira la conscience de Nicholas Foster d’une lucidité nouvelle.
Comme Hollmann, tout ce qu’il avait fait lui aussi l’avait été de façon parfaitement délibérée. Il avait sciemment mis Lisa dans les griffes de cet homme. Tout devenait clair, lisible pour lui. Un sentiment de culpabilité l’envahit jusqu’au plus profond de lui-même. Foster avait fini par connaître Hollmann si bien qu’il ne pouvait pas ne pas avoir perçu, à travers les nombreux signes qu’il laissait passer, la dangerosité du prêtre assassin. Il n’aurait pas pu dire par avance que cet homme était un tueur, bien sûr, mais à travers ses mots, il aurait dû comprendre que la personnalité de Lisa était l’autre composante d’une réaction chimique éminemment toxique.
Lors de leur première rencontre, elle était arrivée au Campo dei Fiori portant, en même temps que sa petite robe légère, son sourire, son ingénuité. Comme une gazelle approchant un lion. Nicholas l’avait senti. Sur le moment il avait éprouvé un frisson. Une angoisse.
Un homme à la lucidité ordinaire aurait alors plongé dans un abîme d’interrogations et de regrets. Pas Nicholas Foster. Il se posa la question qui mettait dans la balance ses propres actes. Pourquoi avait-il tenu à lui présenter Lisa ? Il n’avait pas agi d’une façon articulée et consciente, mais, il en était sûr, inconsciemment préméditée.
La nuance, tenant du paradoxe, était fine mais déterminante.
Poussé par son inconscient, il lui avait présenté Lisa pour qu’il la tue. Au fond, il avait tué Lisa. Mais d’une manière qui ne serait jamais reconnue par aucune cour de justice.
Est-ce que cela faisait de lui un monstre ? Un tueur ? Un complice ? Certainement pas, mais cela suffisait pour le détruire. Cela le détruisait d’ailleurs à petit feu et il rachetait cette faute en empêchant d’autres tueurs de faire d’autres victimes. Mais ce n’était en aucun cas une rédemption pour la mort de Lisa. Une salve de désir, au plus profond de lui, avait voulu la voir morte et il paierait toute sa vie pour cet instant.
Cette pensée était là. Il le savait. Le germe du crime qui, dans d’autres circonstances, aurait pu faire de lui un authentique tueur.
Était-ce ce qu’avait insinué Gina Bartoli en l’accusant d’avoir fait un pacte avec le véritable criminel ? Si oui, elle se trompait. Il y avait bien eu un indicible pacte entre le tueur et lui, mais il était postérieur au crime.
Il ne faisait pas de Foster un assassin, mais bel et bien un imposteur. Il ne pouvait pas la laisser dévoiler le secret intime contre lequel il se battait chaque jour.
Il était en lui. Il était à lui.
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