L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 38 sur 85

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L'ombre

Chapitre 36

36

 

Michelle Ventura n’aurait jamais imaginé que ses premiers pas dans la maison de Nicholas Foster se feraient avec un mandat de perquisition. Elle avait exigé qu’on ne touche à rien d’ici à son arrivée. Elle voulait que son premier regard sur cette part d’intimité soit aussi révélateur que possible.

Elle ne fut pas déçue.

Elle voyait en Foster un jouisseur, un hédoniste pour qui rien n’était trop beau, trop raffiné, trop précieux. Il devait se dire qu’il le méritait. Il s’était sorti de l’obscurité pour éclairer son destin, devenir par miracle ce héros, comme ces statues aux muscles et aux veines saillants que seul un sculpteur visionnaire pouvait faire surgir de la masse inerte de la pierre. Il était son propre sculpteur. Le créateur de sa vie. À ses yeux de surfeuse, il vivait sur la crête de la vague.

En découvrant l’intérieur de la maison de Malibu, elle comprit son erreur.

Un nom lui vint à l’esprit : Will H. Mitchell. Le kidnappeur de la petite Jody qu’ils avaient traqué jusque dans la cavité qu’il avait creusée sous la maison de sa mère… Elle ne comparait pas une maison de deux cent cinquante mètres carrés sur trois niveaux avec ce tunnel ténébreux et malsain, mais l’impression de néant qui s’en dégageait fit remonter le souvenir de cet homme dont Foster lui-même disait qu’il « n’existait pas ».

Nicholas Foster habitait sa maison à Malibu comme le kidnappeur de la petite Jody à Lone Pine, dans une réclusion solitaire, recherchée et maladive. S’il était un jouisseur, il pratiquait une jouissance obscure. Une jouissance de l’ombre.

Elle avait garé sa voiture le long du PCH, sur la bande d’arrêt d’urgence, en face de la lignée de véhicules du LAPD qui occupait tout l’espace devant la maison, et avait traversé les voies en courant après avoir attendu plus de trois minutes que la circulation lui en laisse l’occasion.

Depuis la route, elle fut étonnée de découvrir que la maison de Foster était plus basse que celles qui l’entouraient. Dans un pays où tout se mesurait à la taille, elle ne s’attendait pas à ce qu’il fasse preuve d’une telle modestie. Mais, en progressant dans l’allée, elle se rendit compte que la construction sur pilotis avançait plus que les autres sur la plage, se protégeant ainsi de toute promiscuité avec ses voisines.

Tout s’expliquait. La terrasse était totalement isolée face à l’océan et on s’y sentait seul au monde.

Elle entra par la porte latérale qui donnait accès au garage.

La maison, dont l’ouverture avait eu lieu quelques heures plus tôt, était l’objet d’une perquisition et Foster d’un mandat de recherche sous le statut de « Person of Interest ». Ventura avait dû attendre que les relevés scientifiques soient effectués pour avoir accès aux lieux. Elle fut accueillie par le lieutenant Lassalle à qui elle avait choisi de déléguer les actes d’investigation, bien qu’il s’agît maintenant d’une enquête fédérale, plutôt qu’aux équipes du Bureau.

McAllister apprécierait. Elle était contente de le faire chier. Les petits plaisirs de la vie…

Lassalle l’attendait au premier étage. Ils rejoignirent la sergent Carrillo du bureau du shérif de Malibu qui, conformément à la procédure, avait sécurisé les lieux dès que le mandat de perquisition avait été émis. Tout était question de territoire… Ventura tenait absolument à appréhender l’espace tel que Foster l’organisait, c’est pourquoi elle lui avait demandé de ne rien soustraire à la scène jusqu’à son arrivée. Sofia Carrillo connaissait Foster qui, au même titre que d’autres célébrités, était un membre éminent de la communauté de Malibu. Sa générosité pour le fonds Malibu/Lost Hills Sheriff’s Foundation (MLHSF), la fondation liée au bureau du shérif, depuis sa création en 2010, l’avait fait citoyen d’honneur de la ville et Carrillo avait eu l’occasion de le croiser à plusieurs reprises lors d’événements dont elle était partie prenante.

Ventura lui demanda la plus grande discrétion. C’était crucial car le Bureau ne pouvait pas se permettre d’impliquer un de ses collaborateurs en tant que suspect. Officiellement, Foster avait disparu à la suite de l’homicide de Gina Bartoli. Il était peut-être une seconde victime. Combien de temps cette histoire tiendrait, on verrait bien. En attendant, il fallait aller vite.

Carrillo comprit parfaitement les motifs de cette discrétion. Elle avait déjà fait ses preuves en la matière, dit-elle, lorsque la maison de Foster avait été l’objet d’un cambriolage.

– Quel cambriolage ? demanda Ventura qui n’avait aucune connaissance de cette histoire.

– Une effraction en l’absence de M. Foster.

– Quand ?

– C’était début octobre 2008, répondit Carrillo qui s’en souvenait très bien, car elle était enceinte de son second fils, Louie, un gros bébé joufflu dont elle montra la photo à Ventura.

– Qu’est-ce qui s’était passé exactement ?

– Un type s’était introduit dans la maison, une espèce de dingue dont on n’a jamais véritablement retrouvé la trace.

– Qu’est-ce qu’il voulait ? Il a volé quelque chose ?

On n’avait jamais vraiment su. Foster avait retiré sa plainte un mois plus tard et tout s’était arrêté. La sergent du bureau du shérif de Malibu se souvenait que l’intrus lui avait piqué un livre. La belle affaire… Un dingue de plus. Foster avait renforcé les systèmes de sécurité de la maison et ce genre d’intrusion ne s’était plus jamais reproduit.

Affaire classée dont il n’avait pas voulu qu’elle soit connue. Y compris de Ventura elle-même. Hm…

Elle commença l’inspection des lieux.

Les pièces du premier niveau, à part une grande table ovale flanquée de chaises, ne contenaient aucun meuble. Ni commode. Ni armoire. Ni objet décoratif. Les rangements étaient tous intégrés dans les murs dont la cuisine occupait un pan entier. À l’exception d’un bar entouré de tabourets fixés au sol, tous les appareils étaient camouflés derrière des panneaux amovibles, ne laissant à contempler que le vide.

Ventura monta à l’étage du dessus qui était entièrement dédié à la chambre avec une salle de bains ouverte, sans porte, qui occupait un tiers de l’espace et dont une cloison servait à adosser le lit.

Dans un dressing, costumes, vestes, chemises étaient alignés comme dans une boutique de luxe.

Un escalier menait au dernier étage sous le toit divisé en deux parties : la plus petite, à l’avant, face au balcon surplombant l’océan, était consacrée à un bureau. La partie arrière était cloisonnée et servait d’espace de stockage professionnel. En poussant sa porte, Ventura eut l’impression de pénétrer dans le cerveau de Nicholas Foster. Tout semblait infiniment ordonné. Minutieusement rangé. Étiqueté. Classé. Des cas. Des crimes. Des tueurs. Par dizaines. Par centaines. On se serait cru aux archives de la police. Et, en même temps, dans un véritable labyrinthe car la méthode de classement des dossiers ne correspondait à aucune logique temporelle, alphabétique ou encore thématique. Tout était organisé selon un ordre secret dont seul Foster maîtrisait la logique.

Oppressée, Ventura sortit de la salle pour revenir dans la partie qui ouvrait sur le balcon.

Seul le bureau d’une grande marque en cuir luxueux, large mais de forme effilée et légèrement incurvée, échappait au dépouillement général : il était encombré de carnets, de feuillets, de post-it… Mais assez peu, finalement, si l’on tenait compte de tout ce qu’il fallait intégrer dans l’écriture d’un livre, du nombre d’idées que Foster devait brasser, confronter, explorer. Même les enquêteurs, lorsqu’ils bossaient sur un cas, avaient besoin d’en étaler les éléments devant eux pour réfléchir, émettre des hypothèses, trouver des connexions…

Pas Foster. Tout, ou presque, se passait dans sa tête.

Ventura parcourut les quelques notes qu’il avait prises dans ses carnets. Rien sur le meurtre de San Bernardino. Elle découvrit en revanche une liste de noms qu’elle reconnut aussitôt, qui correspondaient à des affaires criminelles sur lesquelles ils avaient travaillé ensemble. De mémoire, toutes étaient des cold cases. Des affaires non résolues. Il faudrait vérifier.

D’autres notes ressemblaient à un plan de livre. Des titres de chapitres. Une conclusion : catharsis. Il avait griffonné quelques mots : l’homme sans visage… L’ombre… Jack… Puis le mot « Ombre » suivi d’un point d’interrogation. L’Ombre ?

Foster avait-il commencé des recherches ? Une enquête ? Préparait-il en secret un nouveau livre sur ces cold cases ? Était-il sur la trace d’un tueur qu’ils auraient laissé filer ? Cette traque pouvait-elle avoir un rapport avec leur affaire ?

La figure de l’homme sans visage qui hantait la pensée de Ventura correspondait bien à la psychologie d’un assassin multirécidiviste capable de passer à travers les mailles du filet. Une figure que Foster, dans une approche romantique, voyait peut-être comme une ombre surgie de son passé pour se venger et le détruire. Un danger mortel qu’il aurait créé et qui lui faisait payer son existence.

Foster traquait-il sa Némésis ?

Ventura se souvint d’une petite phrase qu’il lui avait lâchée lors d’une de leurs premières affaires ensemble, après qu’elle l’avait questionné sur ses motivations, une de ses réponses sibyllines qui avaient fait de lui ce personnage nébuleux qui la fascinait :

« On poursuit tous une ombre. »

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