L'ombre
Chapitre 44
44
Trois jours s’étaient écoulés depuis que Gina Bartoli avait été tuée. Trois jours que Foster n’avait pas donné signe de vie. Trois jours que sa tête était apparue sur toutes les chaînes d’information nationales avec la mention « Qu’est-il arrivé à l’écrivain star des faits criminels, devenu chasseur de tueurs pour le FBI, Nicholas Foster ? », suscitant de multiples débats et questions.
L’image commençait à s’effacer pour laisser place à d’autres visages, d’autres faits divers, d’autres actualités. Seules les chaînes locales de Los Angeles continuaient de mentionner la disparition de Foster. Sa Jaguar avait été retrouvée sur le parking d’un supermarché de Santa Monica, attirant l’attention d’un employé, quarante-huit heures après que le vol d’une Chevrolet Malibu y eut été signalé.
Le Bureau, expert comme toujours en désinformation, n’avait laissé filtrer aucune information relatant des soupçons envers Foster et on ne parlait que de « disparition coïncidente à une affaire criminelle ». À aucun moment on ne laissait entendre que Foster pût avoir une quelconque responsabilité dans la mort de la jeune journaliste. Comme à Rome, vingt et un ans plus tôt, il était une victime.
Victime un jour, victime toujours, pensait Ventura.
C’était pratique pour elle, cela lui permettait de mener les recherches avec sérénité, sans être harcelée par la presse. Cela facilitait la fuite de Foster, mais elle préférait ça : tant qu’il était en cavale, elle pouvait suivre ses diverses pistes. S’il se faisait arrêter, il deviendrait le suspect principal et l’enquête lui échapperait. La seule pression à laquelle elle devait résister était celle de ses chefs. Jusqu’à présent, elle avait su faire avec.
Même si elle se doutait qu’ils l’attendaient au tournant.
La mort de Gina Bartoli avait ouvert une nouvelle brèche dans l’enquête sur Myriam qui l’enrichissait et la ralentissait. C’était comme mener une guerre sur deux fronts. De celles qu’on finissait par perdre… À cause de cela, Ventura n’avait pas eu le temps de traiter les nouvelles informations en provenance de l’Illinois parmi lesquelles se trouvait le plan d’occupation de la prison de Tamms.
Elle s’y colla enfin.
Hollmann, qui portait le matricule I345ER67, avait occupé la cellule 236B, puis avait été transféré à sa requête en 467H. Il avait eu quatre voisins de cellule durant sa détention dont on avait communiqué les matricules à Ventura. Les détenus I126DF34 et I623HJ58 avaient occupé les cellules 235B et 237B, puis les I398HR43 et I543EC89 les cellules 466H et 468H.
Un détail attira son attention.
Elle remarqua que quand Hollmann avait été transféré dans le bâtiment H, le détenu I623HJ58 avait été à son tour transféré dans le même bâtiment. H. Précisément en cellule 468H, de nouveau voisine de Patrick Hollmann, remplaçant le détenu I543EC89.
Tous ces matricules étaient par définition des criminels endurcis dont le profil justifiait, aux yeux de la direction de l’IDOC, la mise à l’isolement permanent. Pourquoi un voisin de cellule aurait-il été déménagé en même temps que Patrick Hollmann ?
Ventura avait dû rappeler pour demander accès à la base de données dans laquelle elle pouvait chercher les noms correspondants aux matricules qu’on avait, comme par hasard, « oublié » de lui fournir. Les quatre détenus s’appelaient Gary Fowler, Jeffrey Spreicher, Luke Digiusto et le dernier, celui qui avait été voisin de cellule d’Hollmann à deux reprises, était un condamné à mort qui se nommait Harold Netter.
Fuck.
Ventura sentit son cœur s’accélérer et taper dans sa poitrine. Elle venait d’établir un lien entre le passé et le présent. L’homme dont Foster avait trouvé et fait identifier l’empreinte digitale avait été voisin de cellule de Patrick Hollmann tout au long de sa détention à Tamms.
Elle se plongea dans son dossier.
Netter était arrivé à Tamms dans le premier wagon de prisonniers depuis le centre de détention de Stateville, Illinois, fin 1995. Il attendait encore son exécution dans le couloir de la mort lorsque Hollmann avait été exécuté le 21 avril 1998. Il était le prochain dans la file d’attente.
Comment, si c’était lui qui s’était introduit dans la maison de Foster, pouvait-il être encore vivant en 2008 ?
Originaire de Californie, Harold Netter avait été condamné pour avoir tué trois membres d’une même fratrie. Trois frères de retour d’une fête de famille qui avaient résisté à une tentative de vol et qu’il avait poignardés. Il avait toujours juré ne pas être le seul auteur des trois meurtres, mais en vain. Il s’était même inventé un complice qui, disait-il, avait commis un des meurtres, surnommé Ronnie.
Un complice dont il ne connaissait évidemment ni le nom ni l’adresse…
La parfaite recette pour la peine capitale.
Par un décret d’exception et pour ne pas infliger trois procès successifs à la même famille, compte tenu du lien de parenté des victimes, il fut validé par la Cour suprême de l’Illinois que Netter pourrait être jugé en une seule fois pour ses trois crimes supposés. Il fut reconnu coupable après un mois de procès et trois jours de délibéré. Le verdict qui le condamnait à la peine de mort tomba le 21 juillet 1989, dix-huit mois après son triple crime. Une fois transféré à Tamms, il vit son exécution fixée pour le 21 juillet 1998, soit neuf ans après le jugement.
Ce fut alors que le destin lui fit un cadeau. Désireux de calmer la polémique sur les conditions de détention, le directeur de l’IDOC mit fin aux exécutions à Tamms quelques semaines seulement avant celle de Netter qui fut reportée sine die. Sa peine, ainsi que celle des cent soixante-sept condamnés à mort de l’État de l’Illinois, fut ensuite commuée en prison à vie en 2003 par le gouverneur George Ryan lorsque celui-ci décida la suspension de toutes les exécutions.
Le 17 janvier 2008, un homme du nom de Ronnie Mitchell fut arrêté pour le meurtre d’un chauffeur de bus.
Netter reconnut en lui son soi-disant complice.
À la demande d’un de ses avocats, on compara son ADN avec des traces de sang sur les habits d’une de ses trois victimes qui, par chance, avaient été gardés dans les scellés du palais de justice de Cook County.
L’une d’elles matcha.
Ce qui n’innocentait pas Netter, loin de là, mais était suffisant pour remettre en cause le procès qui l’avait condamné à mort. Il n’était plus le seul coupable. Les conséquences furent catastrophiques pour le système judiciaire car, faute d’avoir eu un procès pour chacune de ses victimes, c’était l’ensemble du verdict contre Harold Netter qui fut annulé par un habeas corpus ordonné par un juge du 5e circuit de la cour criminelle du comté de Cook.
Dix ans après l’exécution de Patrick Hollmann, Harold Netter fut libéré de Tamms. Le 23 septembre 2008. Il retourna vivre en Californie où il avait déclaré son domicile. À Santa Clarita.
Chez sa sœur, qui, depuis son mariage, s’appelait Kate Renshaw.
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