L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 35 sur 85

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L'ombre

Chapitre 33

33

 

 

La perquisition de l’appartement de la journaliste n’avait encore rien donné. Son ordinateur avait été saisi pour expertise. Ventura avait pris contact avec Vice pour avoir accès à ses documents sauvegardés sur le cloud au cas où son article sur Foster, entre autres, n’était pas sur son disque dur.

Pour l’instant, elle n’avait pas obtenu de réponse de la part du site. Techniquement, tous les travaux de Bartoli appartenaient à Vice et il dépendait de leur bonne volonté de laisser les enquêteurs y avoir accès. S’ils essuyaient un refus, ils auraient besoin d’un mandat du procureur. Ce qui ne serait pas forcément suffisant et pouvait les engager dans une bataille judiciaire dont l’issue n’était certaine que d’une chose : elle serait lointaine. On n’était pas près de savoir par ce moyen ce qu’elle avait découvert. Sauf s’ils décidaient de publier l’article à titre posthume.

Ventura se dit qu’empêcher la publication ne pouvait pas être un mobile pour Foster. En tout cas si c’était lui le coupable. Ce qu’elle se refusait encore à croire en dépit de tous les indices qui pointaient dans sa direction.

Si c’était le cas, c’était une catastrophe personnelle. Un effondrement.

Ventura s’était longtemps interrogée sur ce qui avait poussé Foster à continuer à entretenir des rapports avec l’assassin de sa petite amie. Cela ne semblait pas troubler ses nombreux lecteurs. Et surtout ses nombreuses lectrices. Lorsque les gens vous faisaient crédit, ce crédit était illimité. Elle avait trouvé cela choquant. Même carrément écœurant. Du moins tant qu’elle ne connaissait pas Foster. Puis, comme elle se rapprochait de lui, son opinion s’était nuancée.

Qu’avait-elle appris en onze années de travail commun ? Qu’il ne fallait surtout pas chercher à se lier affectivement avec lui. Qu’il était seul. Qu’il y avait au fond de lui quelque chose d’impénétrable, d’inaccessible. De cassé, peut-être.

C’était une impression assez courante chez les flics. Elle l’avait ressentie chez son père et, adolescente, ne savait pas à quoi attribuer cette distance entre eux. Les heures passées ensemble où il lui enseignait le surf étaient les seules où ils semblaient communiquer vraiment. Mais ce ne fut que quand elle eut décidé de devenir flic elle-même que l’obstacle, insensiblement, s’était effacé. Rien n’avait changé et tout avait changé. Soudain ils partageaient quelque chose de fondamental. Ils étaient tout simplement dans le même monde et ils se comprenaient.

Mais c’était chez Valdes qu’elle avait pu sentir ce retrait d’une façon plus marquante. L’agent spécial Valdes était devenu son mentor au Bureau et, s’il n’avait jamais été avare de conseils avec elle, elle n’avait jamais réussi à créer une véritable complicité avec lui. Elle connaissait les faiblesses de Valdes, c’était un euphémisme. Toutes les femmes de l’antenne du Bureau de Westwood aussi. Pourtant ce n’était pas cette tendance qui empêchait leur rapprochement, elle-même n’ayant jamais été l’objet de ses égarements, mais une distance inhérente à sa nature.

Foster et lui, en revanche, se comprenaient. Bien. Trop bien peut-être.

Peut-être devrait-elle aller parler à Valdes ? pensa-t-elle. Elle repoussa cette idée. Elle ne savait même pas où il vivait depuis son départ du Bureau. Elle n’avait jamais pris le temps de le revoir depuis son limogeage. Elle en ressentait une gêne, voire une légère honte vu la manière dont il avait été écarté.

Elle se souvint d’un échange qu’ils avaient eu ensemble au sujet de la relation de Foster avec Patrick Hollmann. Elle était au FBI depuis six mois quand, dans la foulée de l’affaire dite du Sniper de Washington, Foster avait été recruté comme consultant par Valdes. Elle lui avait fait part de son trouble et avait compris immédiatement qu’elle avait perdu du crédit auprès de celui qui l’avait suivie dans son intégration. Valdes se contenta de lui dire que, si elle cherchait à fréquenter des enfants de chœur, ce n’était pas le lieu où les chercher. Elle avait trouvé sa réponse déplacée et inutilement agressive mais, bien entendu, n’en avait rien dit. Il avait néanmoins compris qu’il lui devait une explication plus élaborée.

Le lendemain, alors qu’ils déjeunaient, il s’était mis à parler spontanément.

– Certains individus sont différents. On ne peut pas les appréhender avec les mêmes critères que le reste de la population. Il y a des types qui ont quelque chose en plus… Pour certains, ce sera jouer au base-ball, dribbler au basket, jouer du piano…

Elle l’écoutait en se disant que c’était mal parti. Si le talent justifiait tout, alors où était la morale ?

– Et pour d’autres, c’est la traque du crime.

– Et tout leur est permis ?

– Non, mais il faut considérer leur part maudite comme un élément structurant de leur personnalité. Et surtout de leur génie.

– Leur part maudite ?

– Le prix à payer, si tu préfères. On paie tous un prix, mais il est plus ou moins élevé en fonction de notre talent. Et quand ce talent devient une passion, alors le prix peut être très élevé. Surtout si on touche au mal.

– Et tout ce qu’on commet au nom de ce talent est excusable ? Comme courir 143 yards par match ?

Elle faisait allusion à un record toujours détenu par OJ Simpson qui avait couru en moyenne 143,1 yards avec le ballon par match de la saison de football 1973.

– Non, évidemment. Il faut que ça reste dans le cadre de la loi. Mais…

Il s’interrompit, mastiqua pendant quelques secondes, but une gorgée de bière, puis ajouta :

– … mais c’est notre rôle de les y maintenir.

Rien de ce qu’avait fait Foster avec Hollmann n’était illégal. Il l’avait accompagné jusqu’à la mort. Ce n’était pas un crime. Mais était-ce pour autant moral ? Elle n’avait pas envie de lancer ce débat. Et puis, leur déjeuner touchait à sa fin.

– Peut-être même qu’un type comme Hollmann aurait fait un flic hors normes. Mais bien sûr, pour lui, c’était un peu tard, dit Valdes en souriant.

Il conclut en disant que c’était la faillite du système de l’avoir laissé à lui-même à l’âge où on pouvait encore faire quelque chose pour lui.

– Nul ne peut être son propre Dieu, avait-il dit. Sinon, ça se saurait.

Ils avaient fini leur repas en silence. L’explication n’avait pas totalement convaincu Ventura. Elle l’avait au contraire laissée plutôt sceptique, même si elle avait été intriguée par la réflexion de Valdes. Lui-même savait de quoi il parlait. Il avait été membre d’un gang avant d’être récupéré par le système judiciaire. Peut-être même qu’il parlait pour lui autant que pour Foster.

Mais Ventura trouvait qu’il allait trop loin. Sa jeunesse et l’intégrité qui allait avec son âge résistaient à ce genre de thèse. Sa rencontre en chair et en os avec Foster, plus tard, avait tout changé. Ventura avait compris à son tour que cette part maudite, comme l’appelait Valdes, était ce qui faisait de lui un être à part. La proximité avec le mal était peut-être le prix à payer, mais elle lui donnait cette attractivité inexplicable et incontournable.

Il avait fallu cette nuit dans le motel de Bishop pour qu’elle surmonte ce sentiment et passe à autre chose. À une coopération pure et simple, mais qui avait une importance capitale pour elle. Elle était passée outre son jugement moral de jeunesse sur Foster et, aujourd’hui, elle se demandait si ce n’était pas cela qu’elle payait à son tour. Sa part maudite à elle. Aurait-elle pu côtoyer un tueur ?

Ventura savait que n’importe qui pouvait, dans un moment particulier, commettre un crime. Mais la mort de Gina Bartoli n’était pas le fait d’un geste instinctif, il s’agissait d’un crime ritualisé. Pensé. Prévu. Il ne pouvait pas en être autrement. Certes, le rituel pouvait déguiser le véritable mobile, mais il participait d’un tel sang-froid qu’il faisait de son auteur, sans équivoque, un psychopathe endurci, expérimenté, récidiviste.

Dans la catégorie des Hollmann.

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