L'ombre
Chapitre 56
56
« Le livre qui a réveillé un tueur ? ».
Tel était le titre de l’article, publié dans la section Opinion du Los Angeles Times. Il y développait la théorie selon laquelle Nicholas Foster était sur les traces d’un tueur en série qui aurait déjà tué quatre femmes. C’était la raison de sa disparition. Il était écrit par l’ancien agent spécial du FBI, Rodrigo Valdes.
Foster l’avait parcouru, convaincu de voir derrière cette intervention de son ancien partenaire l’initiative de Ventura. Elle savait qu’il lirait le journal afin de suivre les évolutions de l’enquête. En demandant à Valdes d’intervenir, elle lui envoyait un message. Elle était de son côté. C’était sa manière de lui tendre la main. Ou, suivant la version qu’elle avait donnée à ses chefs, de lui tendre un piège. Casey et McAllister l’avaient crue, du moins elle l’espérait.
De son côté, elle s’attendait à ce que Foster envoie un message et surveillait les commentaires de l’article sur le site Web du L.A. Times.
Parmi la longue liste de commentaires de lecteurs, l’un d’eux – écrit sous le pseudo Gilmore0712 – attira son attention. « Les attractions les plus fortes se situent entre deux opposés qui ne se rencontrent jamais », lut-elle. C’était une citation d’Andy Warhol, l’artiste préféré de Ventura. Foster se moquait souvent d’elle tant cela manquait d’originalité. Comble de la banalité pour lui, elle avait même un poster d’une soupe Campbell dans son salon.
Le commentaire suivant était écrit par un Fairfax1230 : « Elle ne s’imaginait pas vivre sans montagnes et elle se dit que, quoi qu’il pût lui arriver, elle avait de la chance de vivre parmi toute cette beauté. »
Ventura reconnut une citation du livre de Jim Harrison, The Farmer’s Daughter, l’écrivain préféré de sa mère. Elle lui en avait fait la lecture ad nauseam durant ses jeunes années.
Ventura prit note. Fairfax. Gilmore. Elle réfléchit. C’étaient les noms de deux rues qui se croisaient au Farmer’s Market, un endroit où Foster aimait parfois aller bouquiner tranquillement tout en sentant le bruissement de la foule. The Farmer’s Daughter, le titre d’Harrison, était aussi le nom d’une boutique au Farmer’s Market. Cela pouvait être un code. 0712 pouvait signifier le 12 juillet. C’était le lendemain. 1230, l’heure ? Midi et demi.
Ça se tentait.
Foster n’était pas tombé par hasard sur l’article de Valdes. Sasha était revenue de sa matinée au Starbucks comme chaque jour avec le journal qu’elle avait posé sur la table. Ouvert à la page Opinion. L’article de Valdes bien en vue.
Elle aussi lui envoyait un message.
Depuis qu’elle avait offert de l’héberger, elle se contentait de le côtoyer sans vraiment échanger, ses écouteurs constamment vissés à ses oreilles. Elle cuisinait, faisait les courses, dansait et sortait pour fumer de l’herbe sur le petit balcon de la cuisine. Malgré sa discrétion quasi maladive, elle semblait contente. Sa compagnie, effacée, était plutôt agréable et on aurait dit deux amis de longue date qui cohabitaient sans avoir besoin de parler.
Foster prit le journal et la retrouva dans la petite cuisine où elle préparait le dîner. Elle ôta ses écouteurs.
– Tu sais qui je suis ?
– Bien sûr.
Elle l’avait su dès le moment où il était entré dans ce Starbucks, malgré ses cheveux et sa barbe teints. Ce soir-là, une fois rentrée chez elle, elle avait vérifié sur les chaînes d’information et s’était installée à la même table le lendemain intentionnellement. Juste au cas où. Elle avait eu envie de le connaître. Normal, dit-elle, elle avait lu la plupart de ses livres. Elle les avait planqués avant de lui proposer de loger chez elle. Elle en ressortit quelques-uns de sous le lit. Foster fut touché par la couverture usée, les pages cornées, lues et relues dans une solitude qui semblait sans fond. À moins qu’en le rencontrant, elle l’ait enfin touché, le fond…
– Le premier m’a beaucoup émue, dit-elle. Je le relis souvent. J’aime beaucoup Lisa.
Foster l’ouvrit et reconnut son écriture sur la page de garde. « Pour Sasha », avait-il écrit, « le cadeau est empoisonné, mais l’attention délicate. » Elle lui dit qu’elle avait assisté à une séance de dédicace dans la librairie Borders sur Westwood Boulevard, aujourd’hui disparue, et il lui avait offert le livre. Il ne s’était donc pas trompé. C’était bien là qu’il l’avait croisée. Il avait vu juste, doublement. En reconnaissant une fan et en pariant qu’elle ne le trahirait pas.
– Tu sais que je suis recherché ?
– Oui.
– Soupçonné de meurtre ?
– Oui.
– Et tu n’as pas peur ?
– Peur de quoi ? dit-elle. Qu’est-ce qu’il peut arriver ?
Il haussa les épaules, décontenancé devant tant de naïveté.
– Je pourrais être dangereux.
Sasha sourit. Ce fut son tour de hausser les épaules, comme si l’hypothèse était un peu ridicule. Elle expliqua qu’elle était d’une timidité maladive, sauf lorsqu’une connexion émotionnelle s’établissait avec une personne qui la comprenait. Alors, dit-elle, elle lui faisait une totale confiance.
– Je suis contente de vous aider.
– Pourquoi tu fais ça ?
– Je ne sais pas, répondit Sasha, ça m’est venu comme ça.
Elle ajouta qu’elle n’attendait rien en retour. Ils n’avaient pas couché ensemble et ne le feraient probablement jamais. Ou alors plus tard, quand tout cela serait fini…
Foster repensa à Lisa. À Myriam. À Gina. Qui avaient peut-être payé de leur vie d’avoir fait confiance à tort. Hollmann avait raison. Il y avait toujours une femme. Que vous soyez le pire des hommes.
Cela méritait d’être célébré.
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