L'ombre
Chapitre 7
7
Patrick Hollmann était entré dans les ordres à l’âge de dix-sept ans, après sa dernière année de lycée, dans une paroisse d’une petite ville du Wisconsin à une heure de route à l’est de Milwaukee.
– Di dove sei ? demanda Tiziana.
– Rome, répondit Patrick Hollmann avec un sourire.
– No, corrigea-t-elle, di dove sei ? D’où es-tu ? répéta-t-elle en traduisant en anglais, cette fois, pour être certaine qu’il comprenait bien qu’elle lui demandait d’où il était originaire.
– Je suis de Rome, insista-t-il avec toujours le même sourire. Rome, Wisconsin.
Rome, en effet, était une commune d’environ deux mille cinq cents habitants du comté d’Adams, Wisconsin. Patrick Hollmann avait été élevé dans le giron de Saint John Parish, paroisse catholique romaine de l’archidiocèse de Milwaukee. Depuis qu’il avait sept ans, il rêvait d’aller à Rome, la vraie, la Rome éternelle, et il venait enfin de voir son désir exaucé par les autorités du Vatican. C’était en réalité son second séjour à Rome. Le premier, dix ans auparavant, avait précédé son départ en mission de laquelle il revenait comme un être accompli, capable, dit-il à Nicholas, d’apprécier enfin véritablement la ville. La première fois, il l’avait traversée comme une ombre.
Après avoir été ordonné prêtre en 1977, il avait officié dans diverses paroisses du comté, la dernière étant Sainte Mary Magdalene de Johnson Creek, à une vingtaine de kilomètres de sa ville natale, où il resta quatre ans. Puis, au milieu des années 80, il avait subitement été envoyé comme missionnaire en Indonésie où, après un séjour d’évaluation au Vatican, il avait passé près de dix ans. Il venait d’être rappelé à Rome en attendant sa prochaine affectation. Comme il ne savait pas combien de temps cela prendrait, il en profitait pour apprendre l’italien.
Contents tous deux de trouver un compatriote, Nicholas et Hollmann avaient marché jusqu’au pont Cavour où Hollmann allait reprendre la via Vittoria Colonna, pour continuer seul jusqu’au Vatican où il résidait, et Nicholas remonter jusqu’à la piazza Barberini, au milieu de la pollution et des aspirations d’air causées par des autobus qui vous frôlaient dangereusement.
Le lendemain, Nicholas avait retrouvé Patrick Hollmann avec plaisir et s’était naturellement assis à côté de lui. Après la leçon, il l’avait accompagné jusqu’à une boutique située dans une petite rue, près du Panthéon, où Patrick devait acheter un accessoire. La boutique s’appelait Ghezzi et c’était un véritable supermarché de la religion : on y trouvait de tout, de la soutane aux missels, en passant par des calices et, bien sûr, des croix de toute taille. Hollmann acheta une petite croix en ébène attachée à un chapelet du même bois. Il avait laissé le sien à Bantaeng, en Indonésie, dit-il.
– Tu ne savais pas qu’il existait une telle boutique, fit-il remarquer en voyant l’étonnement de Nicholas. Nous sommes comme les autres, il faut bien qu’on fasse son marché quelque part.
Derrière son physique ordinaire, Hollmann était drôle, brillant, charismatique et extrêmement cultivé. Il nourrissait une passion pour Dostoïevski et avait même appris le russe pour pouvoir lire ses œuvres dans le texte. Il était capable de citer des passages entiers de Crime et Châtiment qui était son roman culte. Un véritable roman policier, disait-il. Une scène en particulier le fascinait, dont il parlait toujours avec exaltation, c’était la renaissance de Raskolnikov.
La catharsis.
Ce moment où, au bagne, le condamné découvre ses sentiments pour Sonia, la jeune prostituée qui l’avait accompagné en Sibérie, et se sent enfin capable d’amour, d’un amour total et sans réserve.
Hollmann en connaissait chaque mot. C’était un passage court et tout proche de la fin du roman qui, en quelques pages, changeait complètement la perspective du récit et jetait sur cette plongée dans l’abîme intérieur d’un homme un mince rayon de lumière. La finalité du livre était là, disait Hollmann : il fallait accepter sept cents pages de descente aux enfers, de supplice, de communion avec le mal, pour quatre pages de joie. De révélation.
Mais ces quatre pages étaient tout.
« Et, ajoutait-il mystérieusement, elles justifiaient tout. »
Il fallait passer par la haine pour connaître l’amour, par le mal pour connaître le bien. C’était notre condition d’homme. Notre calvaire.
Le sien, en tout cas, très certainement, pensait Nicholas qui n’en doutait pas, vu l’exaltation d’Hollmann en évoquant ce passage. Le jeune homme était autant impressionné par son histoire que séduit par ses discours qui entraient en résonance avec ce qu’il ressentait sans jamais l’avoir formulé avec autant de clarté.
Il était clair que Patrick Hollmann méditait là-dessus depuis des années et qu’il avait minutieusement dessiné le cheminement de sa pensée comme un missionnaire arrivant dans des régions inconnues. Nicholas avait l’impression qu’il lui ouvrait des portes à l’intérieur même de son esprit, portes qui donnaient sur des zones inexplorées. Comme si le prêtre l’aidait à se révéler à lui-même.
Il avait de l’avance sur lui, comme un mentor sur son disciple.
À la fin de ce premier passage à Rome qui avait suivi sa demande d’expatriation depuis le Wisconsin, le Vatican avait répondu positivement après avoir évalué le prêtre. On avait testé la motivation de Patrick Hollmann, la profondeur de sa foi et sa psychologie, insistant sur la solidité mentale requise par un éloignement aussi extrême.
Quelle que soit sa destination, il allait se retrouver seul, loin de sa famille, de ses proches, de ses guides religieux. Mais surtout dans un territoire où la religion chrétienne était sinon inexistante, du moins très minoritaire. Était-il prêt à une telle épreuve ?
Il assura que oui. On jugea qu’il l’était et, après six mois passés au Vatican, Patrick Hollmann reçut son ordre de mission : Gereja Katolik, Santa Maria de Fatima. Bantaeng.
– Hm, what the fuck ?… Pensa-t-il tout haut.
Hollmann n’avait pas la moindre idée d’où se situait l’endroit où il allait échouer. Il n’alla pas se renseigner à la bibliothèque du Vatican où chaque lecture était consignée, mais profita d’une promenade en ville pour consulter une encyclopédie dans la librairie qui jouxtait l’église Saint-Louis-des-Français, de l’autre côté du Tibre.
L’Indonésie. Un des pays musulmans d’Asie les plus peuplés.
Il fallait croire qu’il avait passé les tests de résistance avec succès, se dit-il en souriant alors qu’il scrutait les photographies de la ville de Makassar. Pourquoi pas ? De toute façon, il n’avait pas le choix. Il pouvait refuser, mais c’était retour direct à Milwaukee. Et ça, c’était compliqué… D’autant que la demande de mission émanait directement de lui. Le Vatican, après étude de son dossier, avait saisi l’occasion de l’envoyer dans le coin le plus perdu possible où, espérons-le, sous l’effet de la chaleur, de l’humidité et de l’isolement, il se perdrait à son tour.
En fait de quoi, il s’était trouvé.
L’évêque du diocèse de Milwaukee avait appuyé très favorablement cette demande de mission. Lorsque Hollmann lui fit connaître par courrier la décision prise par les autorités du Vatican, il l’encouragea vivement à accepter. C’était lui qui, déjà, avait suggéré au jeune prêtre de séjourner à Rome.
À cause de sermons jugés pour le moins audacieux, Hollmann intriguait une hiérarchie qui ne pouvait se permettre un scandale dans une Église catholique très minoritaire dans l’État du Wisconsin. De plus, il se disait que le jeune prêtre était devenu le confident de nombreuses paroissiennes et on le soupçonnait même d’entretenir une liaison physique avec certaines d’entre elles.
Sans preuve, toutefois. Mais son influence sur ces femmes était suspecte.
En quelques années, trois avaient brutalement quitté la région, abandonnant, pour deux d’entre elles, mari et enfants. Hollmann avait été questionné à ce sujet. La seule chose que l’on pouvait lui reprocher était d’avoir été au courant de leurs projets d’exil. Ce qu’il confessa alors, après leur disparition. Mais, s’il n’en avait rien dit avant, c’était, assura-t-il lors de l’enquête rapide menée par le bureau local du shérif, non seulement pour préserver le secret de la confession, mais surtout pour éviter de les mettre en danger alors qu’elles cherchaient toutes à fuir des maris violents.
Une quatrième paroissienne fut retrouvée, après avoir été violée et sauvagement tuée, en plein champ près de la petite ville de Rocktown, Illinois.
Le hasard.
Patrick Hollmann embarqua pour Jakarta à l’aéroport de Rome, Fiumicino, le 23 novembre 1984 après un séjour au Vatican de cinq mois et vingt-trois jours. Il venait de fêter ses trente-deux ans une semaine plus tôt, dans une pizzeria de la via Lombardia, avec ses parents, sa sœur et un couple de cousins qui avaient fait tous ensemble le voyage depuis le Wisconsin. Il était vêtu d’un jean de marque secondaire mal coupé qui lui boursouflait légèrement la taille, et d’une chemise blanche qui, par absence de contraste, cachait quasiment la petite marque rectangulaire blanche à son cou désignant son engagement religieux.
L’appareil faisait une escale de quatre heures à Singapour avant d’atterrir à Jakarta en fin de journée. Vingt heures en tout.
Personne ne l’attendait à son arrivée.
Il prit un taxi qui le conduisit dans un hôtel du centre.
D’emblée, il détesta l’ambiance de la ville. La circulation ininterrompue, chaotique et chargée de puanteur lui donnait la nausée. La densité humaine lui semblait inhumaine, lui qui ne supportait pas la promiscuité. Les cris, les bruits, les mouvements de la foule l’agressaient. Il voulait la jungle, mais pas cette jungle malodorante et dégoulinante qui le débectait. L’hébergement qu’il choisit sur recommandation de son chauffeur était tout proche d’une enfilade d’hôtels internationaux implantés sur une avenue du quartier des ministères, ridiculement surnommé « le Triangle d’or de Jakarta ». Son budget ne lui permettant pas de séjourner dans un de ceux-ci, il avait opté pour une chaîne locale dans une rue adjacente.
– Fuck me, dit-il tout haut en poussant la porte.
Tout ça pour économiser quelques dollars, mais c’était trop tard. La moquette puait. Les chiottes entartrées étaient une ode à la constipation. Il enfila un jogging pour dormir. Comme dans certains hôtels des États-Unis où il avait séjourné lorsque, étudiant, il avait traversé le pays… Un voyage qui devait être initiatique et s’était révélé un fiasco total.
Patrick Hollmann ne détestait rien tant que le manque d’hygiène.
Heureusement qu’il ne restait qu’une nuit.
Il en profita pour relire des passages du Joueur de Dostoïevski. La fin, pathétiquement optimiste, alors qu’elle lui filait généralement un coup de fouet, le déprima encore plus. Il passa le reste de la nuit à prier, mais malgré la présence rassurante de sa croix au creux de sa main, il avait du mal à atteindre l’état de ravissement qui aurait accéléré le temps.
Le lendemain, il prit son vol pour Makassar sans avoir dormi une minute. Épuisé.
L’église qui devait l’accueillir était située dans le village de Tappanjeng, district de Bantaeng, dont la grande ville la plus proche, Makassar, était la capitale de la province du Sulawesi du Sud, une petite île de l’ouest de l’archipel indonésien.
Des mots abstraits qui allaient devenir son quotidien pendant presque dix ans.
Tout changea lors de son arrivée dans cette ville.
Ancienne cité coloniale et portuaire qui n’avait pas encore été massacrée par la surpopulation, elle avait le charme des localités exotiques telles qu’on les imaginait.
Et, en plus, on l’attendait.
Le jeune apprenti prêtre venu accueillir Hollmann s’appelait Sondakh. Issu d’un groupe ethnique du nord de l’île, Minahassa, il était protestant de naissance, mais avait choisi de se convertir au catholicisme à la suite d’un séjour à Bantaeng où il avait finalement décidé de s’installer. Pas très grand, âgé de vingt-trois ans, il avait un visage très juvénile qui semblait quasiment asexué à Hollmann. Il parlait un anglais presque parfait grammaticalement mais à l’accent un peu old school.
Hollmann le trouva naïf mais sympathique.
Il y avait trois heures de trajet jusqu’à Bantaeng sur une route qui contournait le massif montagneux et volcanique du sud de l’île pour longer la côte, s’en éloignant et s’en rapprochant au gré du relief accidenté.
Bordée de petites maisons en bois, de commerces, d’arbres, la route était plus calme, même avec ces scooters par nuées qui, tels des insectes malfaisants, vous tournaient autour de la tête. Un mode de transport qu’Hollmann allait pourtant adopter très vite pour devenir dans la communauté, en bugis, la langue parlée dans ce coin reculé de Sulawesi, « le curé qui roule », surnom dû à sa manière de se déplacer, assez inhabituelle chez ses prédécesseurs comme chez les prêtres locaux.
Plus on se rapprochait de Bantaeng, plus la route devenait tranquille. Les constructions se faisaient plus rares, ainsi que les scooters, la végétation plus dense et le paysage plus plat.
– Nous sommes sur le point d’arriver, lui dit Sondakh.
Patrick Hollmann sentait son esprit se détendre. Il retrouva cette impression qu’il avait fait le bon choix.
De toute façon, il n’en avait pas d’autre.
OceanofPDF.com