L'ombre
Chapitre 46
46
Ventura avait quitté Los Angeles aux premières lueurs de l’aube.
Elle avait rendu une visite à Jorge Garcia, le manager de Lily of the Desert Mobil Homes, la veille. Il avait été surpris d’apprendre que l’homme qui partageait la vie de Kate Renshaw était son frère, Harold Netter, lequel n’avait certainement pas envie qu’on fouille dans son passé.
Jorge blêmit en apprenant que le soi-disant pilote d’essai était un assassin naguère condamné à mort libéré de prison. Il reconnut sa photo et lui assura qu’il ne l’avait plus revu depuis le décès de Kate. Il était juste venu déménager les affaires de sa sœur et lui avait indiqué l’adresse où renvoyer le courrier. 300, Cooke Road, Lompoc, Californie.
C’était l’adresse de la communauté fondée par Amy Hollmann.
Elixir of Life.
Les éléments s’ordonnaient dans l’esprit de Ventura. Elle commençait à y voir clair.
Elle appela Banister. À eux deux, ils détenaient toutes les pièces du puzzle. Il lui révéla le rôle d’ange gardien que Netter avait joué à son initiative auprès de Patrick Hollmann durant sa détention à Tamms. Il aurait dû subir l’injection fatale peu après Hollmann, ce qui était le calcul parfait. Les choses avaient quelque peu dérapé, mais Banister ignorait totalement que Katryn Netter était devenue Kate Renshaw et que le frère et la sœur faisaient chanter son client.
Telle fut en tout cas la défense de l’avocat lorsqu’elle l’appela.
Il était désormais clair que c’était Kate qui avait harcelé Foster et Netter qui s’était introduit dans sa maison en octobre, six ans auparavant. Foster s’était débrouillé pour le savoir en faisant analyser les empreintes dans le cadre du meurtre de Chelsea Watson à Pasadena. Le petit mot « Ne m’oublie pas », preuve du chantage, lui était destiné et avait probablement été laissé par Netter dans la maison de Malibu. Foster avait ensuite cédé au chantage en ordonnant à Banister le virement de trois cent mille dollars sur le compte de Kate Renshaw.
Plus rien ne s’était passé pendant six ans. Puis Kate était morte. Et il fallait croire que Netter avait de nouveau besoin d’argent. Il avait dû relancer Foster, mais celui-ci n’avait sans doute pas réagi comme il l’entendait.
Alors, il avait mis en route sa vengeance.
D’abord en prenant contact avec une journaliste, Gina Bartoli. Il l’avait informée qu’il avait été payé par Foster. Peut-être lui avait-il révélé les véritables raisons de ce chantage ? Était-ce cela qu’elle appelait « le pacte » ?
Puis, Foster ne réagissant toujours pas, il était passé à la phase suivante du chantage en tuant Myriam Lehren dans le style de Patrick Hollmann. Et enfin Gina elle-même lorsqu’il comprit qu’elle avait fait alliance avec Foster. Il attendait certainement pour sortir de l’ombre et s’attaquer directement à Foster. Ventura espérait le prendre de vitesse en se rendant à l’adresse qu’il avait laissée.
La petite ville de Lompoc, proche de la côte, avait beau se situer à moins d’une heure de Santa Barbara, elle donnait l’impression d’un univers parallèle. Elle était le siège de multiples communautés religieuses et de deux institutions majeures du pays, l’armée et la prison. La base aérienne Vandenberg Space Force Base et le centre de détention Federal Correction of Institution, FIC Lompoc, étaient les deux piliers de l’emploi et de la vie locaux.
Ventura était partie à cinq heures du matin pour éviter les embouteillages. Elle avait pris la 405, quasiment déserte à cette heure. Elle fit un premier arrêt dans la ville d’Oxnard où elle avait fait le plein d’essence. Elle était au volant depuis quarante-cinq minutes. Il était à peine six heures et la chaleur, déjà, brûlait la peau. Elle prit un café à emporter. Elle roula pendant presque deux heures sur la Route N° 1 en direction de Lompoc dont la traversée fut brève.
Ventura suivit Ocean Avenue qui filait au milieu des champs en direction de la côte. Occupée par les différentes infrastructures de la base militaire, la pointe rocheuse au sud était fermée au public, et chaque route qui y conduisait était barrée d’un panneau d’interdiction. Ventura se souvint que c’était un des centres où étaient développés et lancés les missiles du programme de défense antiaérien. Un tir d’essai, récemment, avait été pris pour une comète par des riverains. Certains avaient même cru à une apparition divine.
Ventura arriva à l’extrémité d’Ocean Boulevard, face aux dunes, puis continua au sud sur Coast Road qui longeait le littoral jusqu’à la base de Vandenberg. Cooke Road, qui finissait en un cul-de-sac, était la troisième route sur la gauche. Une des dernières accessibles avant de passer en territoire militaire. Amy Hollmann et sa communauté s’étaient installées à l’endroit le plus éloigné du territoire librement accessible.
Comme un point extrême et final de cette liberté absolue revendiquée par Patrick Hollmann.
La surveillance des communautés religieuses faisait partie des attributions des services antiterroristes du FBI. Or, depuis le 11-Septembre, ceux-ci avaient mis l’accent sur les dérives islamiques, au point que Ventura se demanda si le Bureau avait fait son boulot de vérification avec Elixir of Life. Elle comprenait une quarantaine de membres mais dont seulement une douzaine d’adultes vivaient ensemble en permanence. Des couples. Des familles. D’autres membres, plus éloignés, appartenaient au mouvement sans partager son quotidien.
C’était peut-être le cas de Netter.
Selon les données du FBI, Elixir of Life tirait ses ressources financières de la fabrication et du commerce du vin. Or, contrairement à la plupart des vineries de Lompoc, la petite communauté n’était pas installée dans les terres viticoles, mais tout près d’une plage connue par les amateurs de surf appelée Surf Beach.
Ventura ralentit au moment où elle approcha les bâtiments. Ils formaient une structure qui rappelait l’architecture de certaines bases militaires dont tous les corps regardaient vers un espace central et protégé. Elle se dit qu’il y avait peut-être un architecte parmi les membres de la communauté. Ou un ancien militaire.
Elle repéra un signe au-dessus d’une des constructions, une espèce de X fusionné avec un L, dessinant une sorte de sigle qui pouvait être un emblème commercial aussi bien que religieux. Tout avait l’air parfaitement normal. Et de prime abord rassurant.
Mais Waco aussi, se dit Ventura en descendant de voiture. Elle avait décidé de venir seule, c’était un risque. Ils pouvaient planquer Netter, elle cachait son Glock sous sa veste. Si c’était le cas, elle comptait sur l’effet de surprise. Débarquer avec la cavalerie, sans mandat, aurait été aussi complexe juridiquement que dangereux. Elle préférait garder la maîtrise de la situation. Même à ses risques et périls.
Sous un porche, elle repéra une femme qui, accompagnée d’une adolescente, rassemblait autour d’elle une dizaine d’enfants de divers âges à qui elle enseignait, semblait-il, l’anglais. Ventura marcha jusqu’au groupe.
– J’aimerais parler à Amy, lui demanda-t-elle.
– Amy ?
Ventura montre la photo la plus récente qu’elle avait de l’ancienne compagne de Patrick Hollmann.
– Ah, Jade, répondit la femme. Vous êtes ?
– J’arrive de Los Angeles. J’ai besoin de lui parler, de la part de Nicholas Foster.
Le nom de Foster était un sésame. L’enseignante la fixa un instant puis se tourna vers sa jeune assistante.
– Reste avec les enfants, dit-elle à l’adolescente. Vous êtes ?
– Une amie de M. Foster, dit Ventura.
L’enseignante se dirigea vers un corps de bâtiment adjacent. Ventura s’approcha du groupe des enfants et lut une citation écrite sur un tableau : « L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. » Tout un programme.
L’institutrice réapparut moins d’une minute plus tard, accompagnant Jade, anciennement Amy Hollmann pour l’état civil, que Ventura reconnut immédiatement. Elle remarqua un homme au teint basané qui les observait depuis le pas de la porte d’où elle venait de sortir. Il ne bougeait pas.
Sa silhouette s’était un peu alourdie avec les années, mais Amy avait gardé cette sensualité un peu brute qui était la marque de l’Amérique profonde. Elle était vêtue simplement d’un pantalon et d’un chemisier blancs. Ses cheveux, blonds à l’origine, viraient vers le blanc et lui fouettaient le visage dans le vent. Sa peau était très pâle. Elle ne devait pas sortir beaucoup.
Ventura se rendit compte que l’institutrice la suivait en tenant une ombrelle qui protégeait Amy du soleil.
– Merci, dit-elle alors qu’elle approchait de Ventura.
La femme eut un geste surprenant : elle tendit l’ombrelle à Ventura. Devant son refus de la saisir, elle sembla paniquer. Mais un petit geste d’Amy suffit à la rassurer et elle retourna près des enfants.
– Je suis Jade, dit l’ex-femme de Patrick Hollmann.
– Agent spécial Ventura, se présenta Ventura en montrant son badge.
– Je sais qui vous êtes, répondit Amy. J’ai appris la disparition de M. Foster. Il n’est pas là. Mon mari vous le confirmera. Si c’est pour cela que vous êtes venue ?
Ventura cacha sa surprise. Pourquoi Foster se serait-il planqué au milieu de ces allumés ?
– Je ne suis pas là pour lui, dit Ventura. Mais pour cet homme.
Elle lui montra la photo d’Harold Netter.
– Vous le connaissez ?
L’expression d’Amy changea brutalement. Elle fit mine de se concentrer sur l’image, mais Ventura savait qu’elle avait reconnu Netter au premier regard.
– Oui, je crois, dit-elle.
– Où est-il ?
– Je ne sais pas.
– Vous l’avez vu récemment ?
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
– Nous le soupçonnons d’un double meurtre. Dont celui d’une journaliste.
– Mon Dieu…
Amy lui confirma qu’ils avaient reçu la visite de Netter. Il y avait un mois environ.
– Il s’est présenté comme un ancien compagnon de cellule de… de mon premier mari. Patrick.
Elle se tourna en direction du bâtiment surmonté du symbole mêlant le X et le L où le nouvel élu de son cœur, mari numéro deux, de loin, continuait de les observer.
– Il avait besoin d’argent. D’un hébergement.
– Vous l’avez aidé ?
– Au bout de trois jours, mon mari lui a demandé de partir.
– Pourquoi ?
– Il était très en colère contre M. Foster. Il disait à qui voulait l’entendre que M. Foster était un imposteur. Et qu’il n’allait pas tarder à payer. Je cite ses mots…
– Et ça ne vous a pas plu ?
– Mon mari et moi, dit-elle, ne voulons pas avoir d’ennuis. J’ai fait suffisamment d’erreurs dans ma vie.
Elle ajouta que cela faisait plus de seize ans que Patrick Hollmann était mort, elle avait tourné la page.
– Et mon mari aussi, ajouta-t-elle. Nous sommes passés à autre chose.
– Pas Netter, visiblement, la contra Ventura. Il a laissé des affaires ici ?
– Venez, il y a des choses qui peuvent peut-être vous intéresser.
Amy conduisit Ventura jusqu’à son mari.
– Je vous présente Onyx, dit-elle.
– C’est le nom d’une pierre qui a le pouvoir d’améliorer l’estime de soi, expliqua-t-il.
Ils échangèrent une poignée de main. Onyx sourit. L’idée d’être pris pour un allumé semblait lui convenir.
– Le jade, lui, aide à trouver la paix intérieure, dit Amy. Chacun ici possède un nom de son choix.
– Très bien, dit Ventura.
– L’agent Ventura me disait que Netter était suspecté d’un double meurtre.
Onyx ouvrit de grands yeux. De taille moyenne, il était d’une origine étrangère que Ventura n’arrivait pas à situer. L’Inde ou les Philippines. Son accent, en tout cas, était plus british que local.
– Mon Dieu, dit-il en touchant un bracelet de pierres noires qu’il portait au poignet. Je sentais que cet homme ne portait que le malheur.
– Il se peut qu’il exerce un chantage sur Nicholas Foster. Vous avez une idée pourquoi ?
– Netter était le protecteur de Patrick en prison. Je sais que Nicholas le payait pour ça, dit Amy.
– Ça ne peut pas en être la seule raison, envisagea Onyx. Déjà que c’est de l’histoire ancienne… Et il n’y a pas de quoi faire chanter quelqu’un.
– Il y en a une autre, à votre avis, madame ?
Amy baissa légèrement les yeux. Avant de croiser le regard de Ventura.
– Pas à ma connaissance, dit-elle.
– Vous savez que cacher sciemment une information à un agent du FBI constitue un délit fédéral puni par cinq années de prison.
– Venez, dit-elle après une hésitation.
Onyx et Jade conduisirent Ventura dans la pièce où avait séjourné Netter. Il avait laissé le courrier de sa sœur, quelques effets personnels, et un livre corné : Crime et Châtiment de Dostoïevski. Amy expliqua qu’il avait appartenu à son ex-mari, Patrick Hollmann. Netter ne s’en séparait jamais. Il disait qu’il lui portait bonheur.
Ventura fouilla parmi les habits et trouva, dans une poche de pantalon, une statuette similaire à celle placée dans l’utérus de Myriam représentant une divinité indonésienne.
Un Leyak.
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