L'ombre
Chapitre 78
78
La photo de l’écrivain russe sur la couverture était délavée, les angles du livre usés et racornis. La première page portait une citation manuscrite de l’Évangile : « Nous sommes, frère, une ombre parmi les ombres, cherchant la lumière de l’Éternel. » Psaume 67 : 13.
L’exemplaire de Crime et Châtiment était celui avec lequel Hollmann avait voyagé en Indonésie. Celui qu’il avait lu, relu, jusqu’à le connaître par cœur, et dans lequel il avait trouvé, en germes, la justification morale de ses meurtres. Ventura l’avait gardé et, comme le lui avait suggéré Foster, elle s’apprêtait à le lire.
C’était une manière de rester connectée avec lui. Si elle y parvenait…
Elle se souvenait avoir essayé quand Foster lui avait parlé de son admiration pour cet auteur qu’il considérait, avait-il dit, comme le plus grand auteur de thriller. Elle décida de faire une nouvelle tentative. Qui sait, peut-être qu’enfin elle aurait accès au secret qui lui ouvrirait les portes du génie.
Peut-être qu’elle aurait l’illumination ?
Elle en avait besoin. Elle se sentait vide. Inutile. Anéantie.
Elle descendit dans le parc en bas de chez elle et s’installa sur un des rares bancs qui n’étaient pas occupés par un SDF. Elle ouvrit le livre et commença à en lire les premières pages.
Les premières scènes, finalement, n’étaient pas désagréables. Elle convint qu’elles étaient même plutôt prenantes.
Sans doute avait-elle mûri et était-elle capable d’en apprécier le rythme, le ton, le sens. Autour de la dixième page, un détail attira son attention : dans la lumière orangée de la fin d’après-midi, elle remarqua que quelques lettres avaient été entourées d’un cercle.
Comme l’avait fait Foster pour communiquer avec elle lorsqu’il était en fuite.
Les petits cercles avaient été gommés mais, observés en lumière rasante, ils redevenaient visibles.
Elle se rendit compte qu’ils formaient une phrase.
Était-ce leur moyen de communiquer lorsque Hollmann était dans le couloir de la mort ? L’administration lisait les lettres, mais quel fonctionnaire pénitentiaire irait lire un livre pour y trouver des phrases cachées ?
Elle allait peut-être connaître leur secret. Ce pacte qu’avait découvert Gina Bartoli.
Ventura recomposa la première phrase.
« Elle avait eu la mort qui correspondait à sa vie. Violente. Saisissante. Cruelle. »
Un frisson lui parcourut la nuque. Elle continua de déchiffrer les phrases cachées.
« Grâce à elle, elle survivrait dans les mémoires et son histoire lui donnerait un destin. Je m’étais juré que jamais on ne l’oublierait et qu’un jour, quelqu’un quelque part repenserait à Lisa Dudek. »
Elle reconnut instantanément les phrases. Elle venait de les lire quelques jours plus tôt.
C’était le début du premier livre de Nicholas Foster.
Elle fit tourner les pages avec un empressement proche de l’hystérie. Son cerveau en fusion arrivait à décoder les mots avec une vitesse inouïe. C’était le texte intégral de « Lisa, 22 ans ».
Il y avait un livre caché dans le livre.
Elle comprit pourquoi Jack y avait détecté la pulsion meurtrière. Le premier livre de Foster, celui qui avait fait de lui ce personnage de victime et bientôt de héros, lui avait été dicté par Patrick Hollmann.
Littéralement.
C’était le pacte.
Toute la vie de Foster était basée sur ce secret. Ce mensonge. Cette imposture.
On croyait qu’en l’écrivant Foster était entré dans la tête d’Hollmann, c’était le contraire : le tueur était entré dans la sienne.
Jusqu’où était-il allé ?
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