L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 61 sur 85

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L'ombre

Chapitre 58

58

 

 

Ventura s’était assise à une table du Phil Deli & Grill au Farmer’s Market. Elle en profita pour déjeuner tout en gardant un œil sur les tables de la boutique Farmer’s Daughter de l’autre côté de l’allée où les stands commençaient à se remplir.

Elle avait écrit un commentaire qui se noyait dans les nombreuses observations et que seul Foster, espérait-elle, pourrait comprendre : « Je ne suis pas fier de moi, j’essaie juste de faire amende honorable. » C’était une citation de Lee Boyd Malvo, un des deux snipers de Washington, lors d’un de ses procès en 2006 dans l’État du Maryland. Ce même Malvo qui, avec son complice, avait laissé sur le lieu d’un de leurs crimes les mots Call me God inscrits sur une carte de tarot.

Foster et Ventura avaient discuté de la sincérité des regrets du sniper. « Il a renoncé à être son propre dieu », avait-il dit. C’était une des phrases cryptiques de Foster que Ventura refusait de chercher à comprendre. Mais, là, elle lui était bien utile. Elle l’avait rajoutée dans le commentaire suivant. Il ne pouvait pas ne pas la remarquer. Même si, jusque-là, elle n’observait aucune trace de sa présence au Farmer’s Market.

Ventura se doutait bien qu’il n’était pas du genre à se montrer. Son comportement avait toujours frôlé la paranoïa, ce n’était pas maintenant qu’il allait prendre des risques inutiles. Mais elle attendait un signe.

Peut-être croyait-il à un piège, aussi Ventura avait-elle décidé de venir seule. Sans personne pour la couvrir. Sans avoir prévenu ses chefs. Sans filet.

Même s’il avait confiance en elle, il pouvait également penser qu’elle serait suivie à son insu par le Bureau. C’était une hypothèse qu’elle ne devait pas négliger. McAllister et Casey étaient tout à fait capables de la faire surveiller. Ils n’étaient pas à ça près. Ventura eut un doute lorsqu’elle remarqua une silhouette dans une allée. Un homme, vêtu d’un jogging gris dont la capuche lui couvrait partiellement le visage, prenait un peu trop de temps à scruter les étals. Son visage lui était en partie masqué, mais elle suivait ses gestes, attentive au moindre mouvement qui montrerait qu’il portait un micro dans sa manche. Elle tenta de repérer s’il y avait d’autres agents planqués autour d’elle avec lequel le type aurait pu communiquer.

Elle avait monté ce genre d’opération plus d’une fois. Ils n’allaient tout de même pas lui faire le coup. Ils étaient plus malins que ça. D’ailleurs, une fois son sandwich acheté, le type au jogging gris s’éloigna du stand.

Fausse alerte.

L’attention de Ventura se détourna alors vers une jeune femme qui, pendant ce temps, venait de s’installer à une table du Farmer’s Daughter. Elle lisait un livre.

Victime Numéro Un.

Ventura quitta sa table et vint s’asseoir sur le tabouret voisin. Leurs regards se rencontrèrent. Ventura lui demanda ce qu’elle pensait du livre.

– Intéressant, répondit-elle. Je préfère le premier.

– Vous l’avez lu ?

– Je l’adore. Je l’ai toujours sur moi. Je suis une fan.

Elle fouilla dans son sac et sortit le premier livre de Foster, tout en posant l’autre sur la table devant elle.

– Et vous, vous l’avez lu ? demanda-t-elle en lui tendant Lisa, 22 ans.

Ventura l’ouvrit et vit la dédicace de Foster. Pour Sasha.

– Oui. Moi aussi, j’ai eu la chance de rencontrer son auteur, dit Ventura.

– Il y a certains passages que j’aime beaucoup, dit Sasha en feuilletant l’ouvrage. Regardez…

Ventura remarqua que des lettres dans le texte, sur la première page, étaient entourées. Ces lettres formaient une phrase.

« J’étais chez Gina. Je l’ai vu. »

Puis, au fil d’autres pages, d’autres lettres constituaient d’autres phrases :

« As-tu trouvé le toubib ? Alors ? »

– Et vous, demanda Sasha, vous pouvez m’indiquer vos passages préférés ?

Ventura prit le crayon que lui tendait la jeune femme et répondit de la même manière. En encerclant des lettres.

« Oui. Il faut qu’on parle. »

Elle écrivit les quatre noms des quatre victimes que McAllister attribuait à Foster. Suivis du nom de son suspect. Harold Netter. Elle rendit le livre à Sasha. Et la salua.

– Sympa de bavarder avec vous. Michelle, dit Ventura en se présentant.

– Pareil, dit Sasha. Excusez-moi, je dois y aller.

Sasha ne se présenta pas, rangea ses livres, s’éloigna.

Ventura se leva à son tour. Elle n’avait même pas eu le temps de se demander qui était cette fille, d’où Foster la connaissait, comment elle avait accepté de l’aider. Elle s’assura une dernière fois que personne d’autre autour d’elle ne bougeait et quitta la table.

Ventura suivit Sasha vers le Grove, le centre commercial à ciel ouvert construit à côté du Farmer’s Market et dont l’architecture imitait les rues d’une ville.

Elle restait à distance sans perdre de vue la jeune femme qui arpentait les faux pavés assaillis d’adolescents se rendant dans les cinémas et les restaurants. Elle la vit monter dans le tramway de pacotille qui acheminait les chalands vers les boutiques en sillonnant l’allée centrale du Grove.

Ventura s’engouffra dans le wagon suivant, afin de n’être pas repérée.

Lorsqu’elle descendit du tram, au pied de la fontaine située au centre de la petite place, Ventura constata que Sasha n’avait plus le livre en main. Elle s’éloignait en direction de la ruelle menant au building qui faisait office de parking. Ventura n’avait rien vu de l’échange, mais elle savait que Foster avait maintenant le livre. Il devait être descendu à l’arrêt précédent. Peut-être était-il encore là ?

Il fallait faire un choix. Vite. Maintenant.

Laissant Sasha s’éloigner, Ventura revint sur ses pas. Elle marcha jusqu’à l’arrêt précédent à côté de la statue en bronze Spirit of Los Angeles qui représentait deux anges, l’un masculin, l’autre féminin, enlacés. Quatre mots étaient inscrits sur le pilier qui soutenait la statue, censés représenter l’esprit de la ville : Foi, communauté, famille, honnêteté. Ça devrait être : Crime, pognon, mensonge, corruption. Ventura fouilla les alentours du regard afin d’essayer de déduire où Foster avait pu disparaître. Elle repéra une silhouette qui se dirigeait discrètement vers la librairie Barnes & Noble.

Malgré sa casquette, ses lunettes et sa barbe teinte, elle identifia Nicholas Foster.

Elle remarqua alors l’individu au jogging qui arrivait en face d’elle.

Il l’avait suivie.

Malgré la capuche qui lui tombait sur le front, elle croisa son regard, froid. Son expression, vide. Son visage, impassible.

Elle reconnut Harold Netter. Celui qu’elle avait cru un instant être un agent infiltré était le tueur qu’elle traquait.

Ou plutôt qui la traquait.

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