L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 77 sur 85

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L'ombre

Chapitre 73

73

 

Ventura ne laissa pas à ses chefs le temps d’assurer leurs arrières. Peu après la chute mortelle de Sondakh Pratiwi, elle les confronta. Elle en savait assez. Elle n’eut pas à les forcer pour qu’ils se mettent à table. La catastrophe qu’ils redoutaient avait eu lieu, mais pas de la manière dont ils l’avaient anticipée. Ils connaissaient la règle : ils avaient joué, ils avaient perdu.

McAllister reconnut être à l’origine d’une réaction en chaîne qui avait échappé à leur contrôle.

Tout avait commencé lorsque l’agent de Sacramento, Roman Farrell, avait placé sous surveillance la communauté spirituelle Elixir of Life. Parmi eux, un de ses leaders, Sondakh Pratiwi, qui avait côtoyé le tueur en série Patrick Hollmann lors de son séjour en Indonésie, lui fit savoir qu’il pouvait leur faire des révélations sur quelqu’un de connu qui travaillait pour eux. Et qui, selon lui, jouait un double jeu.

Nicholas Foster. Leur consultant star.

Il détenait des informations qu’il était prêt à négocier en échange d’une immunité totale pour lui, sa femme et les membres de leur communauté.

Farrell, qui, en réexaminant les crimes du comté de Los Angeles, avait eu l’intuition que, malgré ses systèmes de détection, le Bureau était passé à côté d’un tueur en série, fut particulièrement sensible à ces arguments. La seule explication pour qu’un tueur soit passé au travers des mailles serrées du filet était, selon lui, qu’il avait une connaissance très pointue des outils de détection du crime en série. La personnalité de Foster cadrait parfaitement. Son passé. Sa relation avec un tueur en série.

Les aveux de Sondakh tombaient à point nommé.

Farrell fit part de cette découverte à son ami McAllister qui, lui-même obsédé par l’affaire Unterweger, avait entré les écrits de Foster dans le programme Jack et découvert avec stupeur qu’ils étaient positifs. En tout cas, certains l’étaient. D’autres avaient une conclusion plus mitigée, mais il avait gardé sous silence la partie qui ne correspondait pas à ses attentes. Jack classait Foster dans le camp des psychopathes de type paranoïaque. La probabilité qu’il passe ou soit passé à l’acte était de l’ordre de 80 %, ce qui le plaçait à un niveau de dangerosité très élevé.

Croyant dur comme fer que Sondakh leur disait la vérité, ils acceptèrent son marché.

Foster, leur dit Sondakh, était un tueur en puissance. Hollmann l’avait converti. L’occasion était trop belle pour mettre sur le dos de son rival des crimes qu’il avait lui-même commis. Il les guida vers les crimes qui, pensait-il, lui correspondaient : quatre meurtres sans lien à travers lesquels Foster avait voulu battre le système.

Farrell commença à enquêter. Il mit au jour les sommes d’argent importantes versées par Foster sur un compte fantoche au nom d’Ivan Hollmann, le fils du tueur en série, ouvert par sa mère dans une banque de San Francisco. La couverture idéale.

Farrell et McAllister se persuadèrent que Foster était ce tueur qui voulait être plus fort qu’eux. Lui et son ego surdimensionné ! En échange, Farrell offrit à Sondakh, comme promis, une nouvelle identité, ainsi que, comme il le souhaitait, un lieu où se planquer. L’hôtel Figueroa. Ses informations étaient de première main et elles allaient leur être très utiles. Personne ne connaissait mieux que lui le rituel de Patrick Hollmann, grâce auquel il avait pu continuer de tuer. Y compris les éléments qui n’avaient jamais fuité dans la presse.

Mais malgré ces informations, les preuves pour inquiéter Foster manquaient. Il fallait qu’ils se donnent les moyens de l’abattre. McAllister, qui était un expert en coups tordus, et Farrell, comme l’avait décrit Valdes, un pitbull qui ne lâchait jamais sa proie, décidèrent d’une stratégie risquée mais qui pouvait s’avérer diablement efficace : elle consistait à utiliser un appât, dont le meurtre évoquerait immanquablement le passé de Foster. Ceci afin de le déstabiliser pour ensuite révéler, selon eux, ses véritables crimes.

Ils établirent une liste de jeunes femmes plongées dans un coma irréversible. Parmi ces victimes d’overdose, pour la plupart, ils identifièrent Myriam Lehren, originaire de Gardnerville, une petite ville proche de Tahoe où Foster séjournait régulièrement qui en faisait une victime de choix. Le docteur Williams de Long Beach leur confirma que ses chances de reprendre connaissance étaient de l’ordre de zéro. Les médecins avaient tout tenté, y compris les surdoses de Zolpidem qui avaient parfois eu des résultats spectaculaires. En vain. Myriam Lehren était cliniquement morte. Il suffisait de la débrancher.

Mais avant, Farrell et McAllister décidèrent de faire subir le rituel de Lisa Dudek à sa dépouille qu’ils déposèrent dans les collines de San Bernardino, guidés par Sondakh qui en connaissait le moindre détail.

Et pour cause, ce rituel, il l’avait créé.

C’était lui qui avait placé la petite statuette maléfique dans le ventre de chacune des victimes du père Hollmann. Fidélité au maître.

En même temps, Farrell prit contact anonymement avec une journaliste qui préparait un papier sur Foster, Gina Bartoli, pour lui fournir des éléments sur son passé trouble puis, bientôt, sur le meurtre de San Bernardino. Ils nourrissaient la bête d’informations sulfureuses. Ensuite, au moment opportun, ils laissèrent filtrer la rumeur, par petites touches. Banister ne s’était pas trompé, c’était une rumeur savamment orchestrée. Du boulot de pros.

Entre l’enquête et l’article censé générer un climat de paranoïa, ils visaient à créer un effet de ciseau qui devait pousser Foster à disjoncter.

Mais Bartoli qui, de son côté, n’était pas du genre à se contenter des informations de Farrell, commença à s’intéresser à tous les contacts de Foster, parmi lesquels l’ex-femme de Patrick Hollmann, Amy. Elle apprit qu’un voisin de cellule d’Hollmann, revenu s’installer dans sa Californie natale et qui fréquentait la communauté, détenait des informations sur Foster. L’homme s’appelait Harold Netter.

Bartoli retrouva Netter, qui lui révéla l’existence d’un pacte entre Hollmann et Foster. Quel pacte ? L’ancien condamné n’était pas aussi con pour tout lui balancer, car il était bien décidé à continuer à en profiter.

Bartoli allait trop loin. Pour le Bureau. Mais surtout pour Sondakh que Netter tenait au courant de tout.

Quand Gina se rapprocha de Foster, Sondakh, sentant le danger, décida d’éliminer la journaliste.

– Et, admit McAllister, c’est comme ça que tout est parti en couille…

Le soi-disant témoin qui devait leur permettre de démasquer et mettre Foster à genoux les avait abusés jusqu’au bout.

Ventura se dit que la commission d’enquête interne que cette affaire déclencherait inévitablement allait se régaler. Il allait y avoir de la promotion au sein de l’antenne du FBI de Los Angeles.

À commencer par la sienne, si tout allait bien.

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