L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 26 sur 85

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L'ombre

Chapitre 25

25

 

La visite de « l’homme sans visage » à Susan Lehren datait du mardi 13 mai, soit presque six semaines avant la découverte du corps de sa fille. Compte tenu de ses blessures, on pouvait supposer qu’il la tenait en captivité.

Ventura avait demandé les films des caméras de sécurité du supermarché Smith’s de Gardnerville, du parking et de celles de la ville, en particulier autour du domicile et du lieu de travail de Susan. Elle avait confié la carte de visite au laboratoire dans le but d’effectuer des recherches ADN, de savoir où elle avait été fabriquée, ce qui amènerait peut-être une piste. Elle avait également remonté le numéro de portable qui, comme elle s’y attendait, correspondait à un téléphone rechargeable de chez ATT qui pouvait avoir été acheté dans n’importe quel supermarché à la con. Elle avait aussi pris contact avec le bureau du shérif de Inyo County, le comté que traversait la route menant à Tahoe, au cas où le suspect aurait commis un excès de vitesse, lorsqu’elle reçut un appel de McAllister qui lui ordonnait de se présenter à son bureau.

Il lui demanda le résultat de son déplacement à Gardnerville. Elle fouilla dans sa poche et posa devant lui ses notes d’essence et de restaurant.

– Très drôle, dit-il avec un rictus.

Elle se comporta avec lui comme un mafieux dans un interrogatoire de police : répondre aux questions de la façon la plus succincte possible. Elle lui dit qu’il était trop tôt pour en tirer le moindre enseignement et qu’elle avait commencé son travail de vérification. Elle lui ferait son rapport dès qu’elle aurait du concret.

– Je l’espère bientôt, lui dit McAllister qui ne manquait pas une occasion de lui mettre la pression. Et Foster, il en est où ?

– Nous devons faire un point dans la journée.

– Très bien.

Elle quitta McAllister avec une sournoise impression de malaise. Elle retourna à son bureau et reprit ses démarches. Ventura savait que sa méthode était le complément réaliste indispensable aux envolées lyriques de Foster. Elle avait hâte de savoir ce qu’il pensait de son « elle a été tuée deux fois ».

Foster ne se garait jamais sur le parking du Federal Building. Les alertes à la bombe étaient monnaie courante, ce qui plaçait automatiquement le bâtiment en état d’urgence et il devenait impossible de quitter les lieux jusqu’à la levée d’un processus réglementaire de surveillance où chaque véhicule devait être vérifié individuellement, ce qui prenait des plombes. Il préférait se garer sur Veteran Avenue, le long du parc infesté de sans-abri qui, comme s’il les protégeait, avaient ramené leur vie détruite au pied de l’immeuble fédéral lui-même en sursis.

La masse rectangulaire blanche érigée en 1969 sur le même mode architectural et structurel que les tours jumelles du World Trade Center était menacée de destruction depuis le début du e XXI siècle. Régulièrement, des programmes de rénovation refaisaient surface. Le dernier plan d’envergure datait de 2007. Il visait à raser l’immeuble pour construire deux tours jumelles qui seraient devenues le nouveau site de l’antenne locale du FBI. Les habitants du quartier avaient réussi à faire annuler le projet qui, par ailleurs, jugé trop proche du 405, pouvait devenir une cible idéale pour des terroristes. D’autres projets de déménagement avaient suivi, tous abandonnés. Résultat des courses, l’immeuble était, à l’opposé de ses grandes sœurs new-yorkaises, encore là pour de longues années.

Foster traversa le hall en direction des ascenseurs réservés aux agents fédéraux qui travaillaient aux étages supérieurs, ce qui leur évitait la fouille systématique réservée aux visiteurs. Et lui épargnait, contrairement aux employés fédéraux de niveau plus modeste, la palpation quotidienne. Il fit glisser son badge sur le capteur avant de franchir les seuils de sécurité.

La porte blindée resta close.

« Access denied. » Accès refusé.

Il recommença. Même résultat. Un agent de sécurité s’approcha alors d’un pas pesant.

– Je peux voir votre badge, monsieur ?

– Je suis Nicholas Foster.

– Je sais qui vous êtes, monsieur Foster.

– Merci.

– Quelque chose ne doit pas tourner rond.

Foster lui tendit son badge. Le type le prit et se dirigea d’une même démarche lente et bringuebalante vers son box, fit quelques manipulations, passa un coup de fil, puis revint vers Foster.

– Vous ne pouvez pas entrer dans le bâtiment, monsieur.

– Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?

– Je ne sais pas, monsieur Foster. Mais vous n’avez plus d’accès.

– Appelez l’agent spécial Ventura.

– Je ne suis pas habilité à contacter les agents fédéraux.

Foster appela aussitôt Ventura. Elle lui demanda de patienter dans le hall, le temps qu’elle se renseigne. Elle monta sans se faire annoncer au bureau de MacAllister. Elle frappa et entra sans attendre qu’il l’y autorise. Lui, en revanche, semblait l’attendre de pied ferme. Il avait forcément été prévenu par la sécurité.

– Foster ne fait plus partie du Bureau, dit-il avant qu’elle lui pose la question.

– Pardon ?

– Vous m’avez entendu, agent spécial Ventura, Foster ne fait plus partie des consultants liés au Bureau.

– C’est quoi cette connerie ?

– Le vice-directeur a décidé de mettre fin à sa mission à la suite d’informations pour l’instant confidentielles mais qui pourraient s’avérer très embarrassantes.

– Quelles informations ? Qu’est-ce qu’on lui reproche ?

– Vous verrez en temps voulu. Mais c’est notre responsabilité de protéger l’institution.

– Merci de m’avoir prévenue.

Ventura s’apprêtait à opérer un demi-tour pour monter aussi sec au bureau de Casey. McAllister la rappela.

– Je sais que vous êtes très liée avec Foster, Ventura. Mais laissez-moi vous dire une chose… Il est out.

Il ne pouvait s’empêcher de dévoiler un sourire carnassier. Elle avait envie de lui dire d’aller se faire foutre.

– Non, il n’est pas out, corrigea-t-il. Il est fini. Comme écrivain aussi. Bientôt, il ne pourra plus travailler dans cette ville, même comme serveur ! Et je vous conseille de rester du bon côté, agent spécial Ventura, si vous ne voulez pas subir le même sort.

Ventura dut attendre trente minutes avant d’être reçue par Casey. Elle était en train de commettre l’imprudence qu’elle avait toujours voulu éviter, elle évoqua l’amitié de son père pour exiger une franchise totale de la part du vice-directeur. Casey lui confirma, sur un mode plus posé, qu’il avait personnellement décidé de mettre fin aux services de Foster pour une raison simple : ils avaient la preuve de son imposture.

– Et cette preuve ne va pas tarder à sortir.

– Quelle preuve ? Quelle imposture ?

– Un film vidéo. Qui prouve l’imposture de Nicholas Foster, répéta-t-il avec insistance.

Casey prit une attitude paternaliste inhabituelle. Il se leva, contourna son bureau et s’approcha d’elle. Elle pouvait sentir son haleine à l’odeur de menthe et de reflux gastriques.

– Écoute, Michelle, j’ai promis à ton père de veiller sur ta carrière. Je ne peux pas te répondre, mais fais-moi confiance.

Devait-elle lui faire confiance ? Casey était un animal politique qui s’était toujours sorti de tous les coups tordus. Il se disait, certes sans preuve, qu’il avait lâché son père.

– Une journaliste de Vice du nom de Gina Bartoli va déballer une information en direct qui fera l’effet d’une bombe. Quand elle sortira, le Bureau sera tourné en ridicule. C’est pourquoi j’ai décidé d’anticiper et de me séparer de Foster avant.

– Comment vous savez ce qu’elle va faire ?

Il hausse légèrement les épaules.

– Elle est surveillée. Ses e-mails sont lus. Ses conversations écoutées. Ses fréquentations scrutées. Je t’ai parlé de cette enquête qu’elle mène sur lui…

– Oui, et je vous ai dit que je n’étais pas au courant.

– Nous, si.

Ils étaient allés très, très loin. Et pour cause…

– On ne laisse pas accuser un collaborateur du FBI sans réagir, dit-il avec un sourire qu’il voulait marri, mais qui avait l’air triomphateur.

Elle mesura l’hostilité que Foster créait chez eux.

– Même un collaborateur renégat, conclut Casey.

– Un enregistrement vidéo qui est censé avoir quoi dessus ?

Ventura et Foster s’étaient installés sous un parasol de la terrasse du Coffee Bean, au pied de l’immeuble voisin, de l’autre côté de Veteran Avenue.

– J’en sais absolument rien, putain… Il s’est bien gardé de me le dire. Mais, selon Casey, une journaliste veut sortir un scoop en direct. Pendant votre soi-disant débat… C’est quoi ce débat ?

Foster lui expliqua brièvement la situation, son échange avec Banister, sa rencontre avec Bartoli, le débat live qu’elle proposait, tout en s’abstenant de raconter leur entrevue.

– Et tu vas accepter ?

– Pourquoi pas ?

– C’est un piège. Casey et McAllister se préparent déjà à ouvrir le champagne. Elle a du lourd, selon eux.

– Comment ils savent ?

– Devine…

Elle ne pouvait pas prendre le risque de lui parler d’une surveillance dont la légalité était contestable, même sous la bannière du Patriot Act.

– Elle aurait un enregistrement vidéo accablant.

Quel pouvait être cet enregistrement vidéo ? Et pour prouver quoi ? Ventura se posait la question, mais elle ne lui fit pas l’affront de lui demander s’il avait quelque chose à cacher. Elle le prévint que si Casey ne lui avait pas interdit de lui parler, c’est qu’ils savaient qu’elle allait le faire et, surtout, qu’ils voulaient qu’elle le fasse.

Cela faisait partie de leur plan pour le pousser à la faute. Ils comptaient sur le fait qu’il allait réagir et se saborder. Elle le pria de ne pas faire de bêtises.

Foster la remercia et s’éloigna. Même Ventura n’était plus fiable. Il devait se sortir de ce piège comme il s’était toujours sorti de tout.

Seul.

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