L'ombre
Chapitre 76
76
Les jours d’après, Ventura s’immergea dans le travail de rédaction de son rapport pour ne pas avoir à penser.
Elle suivit sa routine avec une régularité encore plus affirmée, presque obsessionnelle. Jogging. Bureau. Café. Encore du café. Plus de café. Moins de sommeil. Jogging. Bureau. Café. Et ainsi de suite.
Comme dans toute histoire, elle devait retrouver un fil logique, simple, direct, qui résumerait l’affaire en quelques lignes et qui, comme le disait Foster, lui permettrait de la vendre au procureur afin qu’il puisse bâtir son accusation.
Bon, il n’y avait plus personne à accuser, Sondakh Pratiwi étant mort et la commission ayant fait le job sur les failles du système, mais un dossier à clôturer.
Et surtout un homme à innocenter.
Nicholas Foster.
Elle savait qu’il ne sortirait du silence que lorsqu’elle lui obtiendrait une immunité totale. Elle y était presque. Il ne demeurait qu’un problème mineur à résoudre : elle ne parvenait pas à établir l’emploi du temps précis de Sondakh le soir du meurtre de la journaliste afin de prouver sa culpabilité.
Mais c’était une formalité tellement les charges qui pesaient sur lui étaient incontestables sur les quatre autres meurtres.
Ventura réussit à remettre toutes les conclusions de l’affaire à la justice après trois semaines d’un travail acharné et minutieux.
Foster devait être au courant des sanctions prises à l’encontre de McAllister et Casey. Elle avait hâte de lui annoncer sa promotion et son souhait qu’il reprenne son rôle de consultant.
Une nouvelle ère pouvait commencer.
Évidemment, il eût été illusoire de penser qu’elle pouvait totalement s’abstraire des révélations au sujet de son père. Casey avait planté la graine du mal et elle avait bourgeonné dans son cerveau d’où elle était désormais indéracinable. Ventura savait qu’elle porterait ce souvenir jusqu’à la fin de ses jours. Elle devrait faire avec. Comme elle avait dû faire avec son propre sentiment de trahison au sujet de Valdes. Le malaise lui revenait avec d’autant plus de force qu’elle l’avait ignoré si longtemps. Et elle ne pouvait plus rien y faire. Elle avait appelé sa mère, l’avait interrogée à ce sujet. Son refus de répondre valait confirmation. Cela faisait dix ans qu’elle avait changé de vie et laissé sciemment cette période de son existence derrière elle. Jetant, selon l’expression consacrée, le bébé avec l’eau du bain… Ventura pourrait-elle faire de même ?
Pour la première fois depuis neuf ans, Ventura s’aventura dans le dédale de couloirs interminables à la recherche d’une porte qu’elle ne pouvait plus situer. Au moins, elle avait retrouvé le code d’accès qui lui avait permis d’entrer dans le hangar situé à quelques blocs de chez elle, à l’angle de Ohio et de Cotner, au pied de l’autoroute 405, où elle louait un entrepôt. Elle le trouva enfin. Unité 4914. L’ouvrit.
Sa planche était là. Debout. Derrière une tonne d’affaires inutiles stockées là au fil des années.
Une heure plus tard, elle se jetait à l’eau, collée à elle. Faisant corps avec elle. En un saut, elle se mit debout, retrouvant immédiatement ses sensations. Son équilibre. Cette force qui la poussait inexorablement et qu’il fallait maîtriser pour éviter qu’elle vous brise.
Si elle chutait, personne ne la rattraperait. Elle était sur la crête.
Elle était la vague.
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