L'ombre
Chapitre 15
15
Rome, Italie. Juin 1994
La ville qu’on disait éternelle n’était plus la même. Les ruelles formaient un entrelacs oppressant de couloirs qui lui rappelait les conduits d’un labyrinthe médiéval. C’était une impression macabre.
Tantôt un coin de rue passait brutalement de l’ombre opaque à une lumière aveuglante, tantôt le contraire. Et vous étiez plongé subitement dans l’obscurité avant que votre œil ait le réflexe d’accommoder la vision. Chaque pensée était comme arrachée au néant tant la chaleur humide et étouffante semblait opprimer le cerveau. Chaque pas sous un soleil de plomb était pesant. Mais, comme tout ce qui se passait dans l’ombre, la moiteur était encore plus accablante à l’abri des rayons brûlants. Elle vous envahissait par les pores de votre peau et allumait un brasier qui vous dévorait de l’intérieur à petit feu.
Depuis son interrogatoire par les carabiniers, Nicholas Foster se sentait lui-même comme une ombre dans un souterrain.
Il avait continué à marcher dans Rome comme il le faisait avant, sans but. Mais ce qui était une divagation plaisante et légère était devenu, depuis la mort de Lisa, une errance angoissante et sans fin. D’infimes détails lui sautaient aux yeux, une tache sur un mur, un papier gras coincé entre deux pavés, un tag, un dessin, une merde de chien, vices qu’il n’aurait jamais remarqués en temps normal, noyés dans une vision d’ensemble ou éliminés par la sélectivité de la perception qui effaçait les éléments inutiles ou gênants. La crasse, mais pas seulement… Son esprit ne faisait plus de différence entre ce qui avait du sens et ce qui n’en avait pas et le rendait vulnérable à une surexposition permanente d’informations inutiles.
Sur les conseils de Patrick Hollmann, il s’était mis à lire Dostoïevski et il se faisait l’effet d’être devenu ce personnage qui, cloîtré dans son sous-sol, vomissait le monde.
Le sous-sol de Nicholas Foster était sa chambre d’hôtel.
Lorsqu’il en sortait, il se sentait poussé à y revenir. Il restait alors allongé sur les draps dans la moiteur stagnante de ce bout de couloir informe transformé en chambre. Mais son esprit agité s’accommodait mal de demeurer immobile sur son lit où ses pensées parfois incontrôlables accentuaient encore son état fiévreux. Qu’il fermât les yeux ou qu’il les maintînt ouverts, des images du corps éviscéré de Lisa défilaient, se mélangeant avec des réminiscences de leurs ébats sur ces mêmes draps imbibés de sueur. L’angoisse qui s’emparait de lui finissait par l’obliger à ressortir de cette chambre pour ne pas y croupir.
Il n’essaya pas de retourner à son cours d’italien. Il ne pouvait pas rester plus de quelques minutes dans une pièce au milieu d’autres personnes. La seule présence humaine qui lui manquait était celle de Patrick Hollmann. Ils ne s’étaient pas parlé depuis la mort de Lisa. Il l’appela.
– J’ai besoin de te parler.
Hollmann ne lui posa pas de questions. Ils se retrouvèrent le lendemain dans un bar près de la piazza del Risorgimento, en une fin d’après-midi orageuse.
Les autobus et les tramways partaient vers les quartiers, les oiseaux revenaient prendre les leurs dans les arbres qui bordaient les allées. Le café où ils s’assirent était situé à l’extrémité de la via Mascherino par laquelle Hollmann était arrivé du Vatican après quelques minutes de marche. Foster aussi était venu à pied depuis l’autre côté du Tibre, malgré un soleil violent, et la longue marche depuis la via Sistina avait rendu son esprit encore plus fébrile et agité. La sueur détrempait ses habits et le contact du dossier métallique de la chaise eut un effet glaçant.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Hollmann. Où étais-tu ces derniers jours ?
Il lui raconta le meurtre de Lisa.
Hollmann savait écouter. Il ne vous accordait pas, comme la plupart des gens qui au fond ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, une attention de surface mais était profondément sensible à ce que vous lui disiez. Passant la moindre nuance de vos paroles par le filtre de son intelligence, il vous en restituait le sens caché et ses conséquences sur votre vie d’une façon prédictive quasi prémonitoire.
L’état que Foster décrivit à Hollmann lui rappela celui de Raskolnikov au début de Crime et Châtiment. Le jeune étudiant se sentait fiévreux, malade, constamment au bord de l’évanouissement. Cet état n’était pas dû à sa piètre condition physique mais, selon Hollmann, à des pensées que son esprit générait spontanément et qui, trop puissantes ou trop violentes, mettaient son corps en surchauffe. Comme un moteur de Ferrari sur une Fiat 500 ferait fondre sa carcasse, dit Hollmann avec ce sourire qu’il arborait quand il devait utiliser un exemple bateau pour mieux faire comprendre sa pensée.
Foster aurait été incapable de l’exprimer aussi clairement, mais il avait la sensation que, comme le décrivait Hollmann, son syndrome partait d’impulsions dont l’origine était au fond de son cerveau et diffusaient comme un venin glaçant dans son corps. Lequel soumis à l’effarante chaleur ambiante, réagissait par la fièvre et l’agitation. Sa conscience se retrouvant opprimée entre ces deux foyers de chaleur, nul doute qu’elle était en fusion.
Il fallait connaître cet état pour pouvoir le qualifier et Hollmann avait eu les mots justes : il appelait ça un état d’hyperconscience. Lui-même l’avait vécu, expliqua-t-il à Nicholas, à son arrivée en Indonésie. Était-ce sous l’effet du changement de latitude, de la solitude, de se retrouver en somme dans un monde nouveau, de la chaleur aussi, mais il avait passé, dit-il, plusieurs semaines dans un état fiévreux qui avait cessé lorsqu’il s’était enfin ajusté à la nouvelle réalité. Cela avait pris beaucoup de temps et demandé beaucoup de réflexion et de prière. Mais il avait trouvé sa catharsis, conclut-il.
– Continue, dit-il à Nicholas. Toi aussi, tu trouveras.
Foster s’attarda sur la description minutieuse des émotions qu’il avait éprouvées au cours de son interrogatoire par le capitaine Ottaviani et, en toute franchise, sur sa troublante conclusion : l’intuition à la fois terrible et stupéfiante que cette fatalité était sa chance. Pour la première fois, il sentit le regard glaçant d’Hollmann et eut la certitude qu’il le jugeait durement. Il n’en était rien.
– C’est cette pensée qui rend ton corps fiévreux, lui dit simplement le prêtre.
Il ajouta que le fait même d’arriver à cette conclusion démontrait la véracité de son raisonnement. Cette remarque n’était pas un vulgaire sophisme, précisa-t-il, mais une réalité que son avenir éventuellement prouverait.
– Elle te rend unique, dit-il avec un sourire comme Nicholas lui en avait peu vu.
Il ajouta que c’était à lui, maintenant, à sa liberté, d’en faire quelque chose. Ce serait sa catharsis. Il souhaita à Nicholas de trouver le moyen de l’atteindre.
Hollmann regarda sa montre et dit qu’il était temps de rentrer. Il s’éloigna, laissant Nicholas seul. Dans le manque d’explication. Il avait été surpris par les paroles d’Hollmann. Pas seulement par leur ton prophétique, mais parce qu’elles sonnaient comme un adieu.
Nicholas Foster commença à se sentir mieux dans les jours qui suivirent. Ses symptômes disparurent l’un après l’autre, tout d’abord la fièvre, puis la fatigue, et enfin ses sensations physiques d’oppression…
Il se demandait comment les mots d’Hollmann pouvaient avoir eu un tel effet. Depuis six mois qu’ils se fréquentaient, il était habitué à ses raisonnements baroques, mais qu’un prêtre pût valider une pensée aussi obscène, disruptive, immorale, devait avoir des vertus apaisantes.
Voir le meurtre de sa petite amie comme une chance n’était pas une pensée physiquement tenable pour le cerveau d’un jeune homme de vingt-trois ans. La bénédiction d’Hollmann l’avait rendue tolérable.
C’était ça le véritable miracle.
Nicholas revit Hollmann la semaine suivante pour ce qui allait être leur dernière entrevue en tant qu’hommes libres. Cette fois, c’était le prêtre qui l’avait appelé. Ils avaient rendez-vous à midi au restaurant Al Forno, dans un angle ombragé du Campo dei Fiori près du cours d’italien où ils s’étaient rencontrés. Pour y parvenir, Nicholas avait dû repasser devant la boutique Ghezzi, via dei Cestari, où Hollmann, lors d’une de leurs premières balades, avait acheté cette croix avec son chapelet en ébène. Il s’était installé un peu en avance à la terrasse pour profiter de cette légèreté nouvelle, en attendant qu’Hollmann termine sa session d’italien du matin.
La conscience enfin apaisée, il pouvait contempler les étals du marché qui se déployaient autour de la statue de Giordano Bruno. Pour une fois, une petite brise lui caressait le visage. Tout avait changé en six mois. Il s’était embarqué pour Rome avec la prescience incongrue d’aller au-devant de son destin, cette prémonition que quelque chose, il ne savait quoi, l’attendait, et voilà qu’il se retrouvait face à l’impensable.
Grâce à Hollmann, il parvenait toutefois à donner un sens à ce qu’il éprouvait. Il repensait à ce qu’il lui avait dit : cherche, tu trouveras. Soudain lui vint l’idée d’écrire. Sur Lisa. Sur son meurtre. Sur son assassin qu’il ne connaissait pas.
Écrire pour, comme l’avait dit Hollmann, chercher sa catharsis.
Patrick Hollmann arriva à 12 h 10. Il était vêtu de son habituel jean mal taillé qui tombait sur ses baskets trop volumineuses et de sa chemise blanche. Il s’excusa par son retard. Il avait fait ses adieux à Tiziana et aux autres élèves du cours.
– Tes adieux ?
Il annonça à Nicholas qu’il venait de recevoir sa prochaine affectation. Les autorités catholiques avaient décidé de l’envoyer en Allemagne, dans la ville d’Heidelberg. Un choix qu’il avait du mal à comprendre, lui qui pensait que son expérience en Indonésie lui ouvrait des horizons beaucoup plus lointains.
– Comme si c’était la fin du voyage, dit-il avec mélancolie.
Pris de court, Nicholas ne savait pas quoi dire. C’était un nouveau coup du destin. Il appréhendait le moment où il se retrouverait seul. Non pas qu’il redoutât la solitude, car il savait qu’elle serait toujours en lui, même si temporairement la compagnie de Lisa la lui avait fait oublier, mais parce qu’il se rendait compte qu’il éprouvait un besoin quasi physique de la présence de Patrick Hollmann.
À son tour, il était devenu dépendant de l’intelligence du prêtre, ou plutôt de l’usage philosophique qu’il en faisait, de son regard aigu et provocateur sur le monde, de sa logique à la fois fantasque et rigoureuse, de sa conception si singulière du bien et du mal.
Nicholas lui fit part de son intention d’écrire. Hollmann estima que c’était une bonne idée. Il prit l’exemple de cet écrivain autrichien, un certain Jack Unterweger, qui avait éprouvé la force rédemptrice de l’écriture.
– Même si sa situation était très différente de la tienne, dit-il de façon elliptique. C’est un assassin. Il a trouvé la paix en explorant sa conscience et obtenu le pardon grâce à ce livre. Purgatoire, c’est le titre. Il a su convaincre le monde de sa rédemption et a été libéré alors qu’il avait été condamné à perpétuité. Tu devrais le lire…
Nicholas acquiesça. Ce qu’omettait de lui dire Hollmann c’est que Jack Unterweger avait recommencé à tuer peu après sa sortie de prison. Le personnage fascinait Hollmann qui, grâce à sa connaissance de l’allemand, suivait le procès du tueur dans la presse autrichienne qu’il lisait au kiosque de la via del Corso.
Unterweger venait tout juste de se suicider dans sa cellule, le soir même de sa seconde condamnation à la perpétuité. Le 29 juin 1994. Comme rédemption, on faisait mieux…
Après un long silence, ils se contentèrent d’échanger des banalités durant le reste de leur rencontre. Ils se serrèrent la main. C’était en tout et pour tout leur deuxième poignée de main. Elle fut longue et, pour une raison que Nicholas ne s’expliqua pas, chargée de malaise.
– On se reverra, lui dit Hollmann. C’est certain.
Cela faisait en réalité plusieurs semaines qu’Hollmann connaissait la date de fin de son séjour romain. C’était le moment qu’il avait attendu pour mettre à exécution son plan. Tuer Lisa Dudek.
Nicholas Foster vécut le départ d’Hollmann comme un effondrement. D’autant que l’enivrante sensation de fièvre était à peine dissipée qu’une autre forme de malaise la remplaçait, due à la pression que les carabiniers faisaient peser sur lui.
Dix jours après sa première convocation, les auditions reprirent pour s’enchaîner, de plus en plus rapprochées. Les mêmes questions lui étaient répétées, ressassées inlassablement. Ses réponses étaient scrutées, analysées, comparées. Si les mots différaient, on lui reprochait de se contredire. S’ils étaient les mêmes, de réciter un discours appris par cœur.
À chaque audition, Ottaviani lui délivrait au compte-gouttes de nouvelles informations sur Lisa Dudek d’une façon calculée qui visait à le tester ou à le déstabiliser. Il lui révéla de nombreux détails qu’il ignorait, comme la raison qui l’avait poussée à quitter la Pologne. Elle avait décidé de procéder à un avortement qui, dans son pays, venait d’être prohibé. Elle avait tenté de faire valoir que sa grossesse était le fait d’un acte criminel, ce qui faisait entrer l’interruption de grossesse dans un cadre légal mais, selon les documents que les carabiniers avaient récupérés, n’y était pas parvenue. Elle avait alors déposé plainte contre le curé de sa paroisse, mais s’était heurtée à l’autre institution du pays, l’Église. Les abus commis dans ce cadre sanctifié étaient couverts par un totem d’immunité. Cela resterait son secret. Elle avait seize ans. Elle avait « trouvé une solution ». Soit.
Nicholas comprenait enfin ce qu’elle avait voulu lui dire, mais, aussi triste que cela pût être, il ne voyait pas en quoi ce passé changeait quelque chose le concernant, ni le rendait davantage suspect.
Les carabiniers continuèrent d’égrainer quelques autres secrets intimes d’importance moindre, comme son addiction aux anxiolytiques durant son adolescence ou, plus tard, son comportement nymphomaniaque qui avait été diagnostiqué par un médecin de Varsovie, diagnostic qui figurait noir sur blanc dans les dossiers médicaux de Lisa que les carabiniers avaient pu obtenir.
Mettre des mots était tellement simple. N’importe qui pouvait se voir stigmatiser de la sorte dès lors qu’on refusait d’appréhender un individu dans sa complexité, ses contradictions, et de chercher le point de cohérence de son existence. La mort vous figeait inéluctablement dans une caricature de vous-même.
Cela pouvait continuer ainsi. La liste pouvait être longue. Jusqu’au clou du spectacle.
– Depuis quand vous saviez qu’elle était enceinte ? lui lança Ottaviani.
Décidément, ils avaient gardé le meilleur pour la fin.
Nicholas, stupéfait, répondit qu’il l’ignorait.
Lisa était enceinte de près de dix semaines quand son fœtus avait été remplacé par une statuette indonésienne.
Là, cela changeait tout.
Quelques semaines avant sa mort, Nicholas avait senti une évolution chez Lisa. De temps en temps, il surprenait un regard mélancolique qu’il ne voyait pas avant. Des plages de silence qui n’existaient pas au début de leur relation.
Mais surtout, elle lui avait demandé à rencontrer son ami prêtre.
Nicholas avait parlé d’Hollmann à Lisa d’une façon qui avait suscité sa curiosité. Et réciproquement. À commencer par son prénom qui, coïncidence, était celui de la jeune femme du roman de Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol. Il s’était bien gardé de lui révéler les détails intimes de sa vie, mais ses origines polonaises et son caractère avaient titillé Hollmann.
Lisa s’était jointe à eux en une fin d’après-midi alors que, comme souvent, ils prenaient un verre après leur cours d’italien. La rencontre avait été brève. Une poignée de mains furtive. Quelques mots. Quelques sourires. Ravie de vous connaître. Moi aussi. Quelques échanges ordinaires, ensuite, pendant une vingtaine de minutes, puis Nicholas était reparti avec Lisa, laissant Hollmann rentrer à pied, comme chaque jour, dans sa résidence au Vatican. Lors de leur rencontre suivante, Nicholas avait demandé à Hollmann comment il trouvait Lisa, pensant poser une question anodine.
Mais rien n’était anodin avec Patrick Hollmann. Le prêtre prit un moment de réflexion avant d’affirmer avec un sourire :
– C’est une jeune femme très séduisante, dont on peut facilement tomber amoureux.
Nicholas avait esquissé un sourire.
– Mais après ? avait ajouté Hollmann.
Après ? Après quoi ? se demandait Foster. De quoi parlait-il ? À son âge, il n’y avait pas d’après.
Au fil des auditions et sous la pression des carabiniers, Nicholas avait parlé de Patrick Hollmann, mais Ottaviani ne porta guère d’attention au parcours du prêtre. Lequel, par ailleurs, ayant rejoint sa nouvelle affectation en Allemagne, ne pouvait pas même être questionné. De plus, il était citoyen américain, et quant au Vatican, il s’opposerait par principe à toute demande. Que le prêtre ait pu tuer Lisa ne venait pas à l’idée du capitaine des carabiniers. Hollmann était, de ce point de vue, au-dessus de tout soupçon. Il l’était dans l’esprit de Foster également.
Il ignorait que Lisa avait échangé en secret avec lui à trois reprises dans les jours qui suivirent cette première rencontre.
Elle avait eu besoin de se confier à quelqu’un. Elle lui avait parlé de sa jeunesse. De ses avortements. De ses atermoiements. De sa grossesse. Elle avait livré les secrets les plus intimes de son existence à son assassin.
L’assassin auquel Nicholas Foster, sans le savoir, l’avait livrée.
Sans le savoir, vraiment ?
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