L'ombre
Chapitre 66
66
Le soleil commençait à baisser lorsque Ventura atteignit la périphérie de Stockton où vivait Roman Farrell.
Elle avait passé la matinée à étudier son dossier. Sans prévenir Casey ou McAllister qui l’auraient tout de suite arrêtée. Farrell avait le profil du parfait agent, à l’ambition mesurée, qui ne faisait pas de bruit. Mais qui, en son for intérieur, pouvait cultiver ses pulsions.
Plus tôt, elle avait appelé Valdes. Il se souvenait évidemment de Farrell. Les deux hommes se connaissaient pour avoir collaboré sur certaines opérations, notamment la traque d’un tueur en série, à la fin des années 90, Chester Turner, qui allait aboutir à son arrestation en 2003. Il le trouvait efficace. Motivé. Rigoureux. Quand Farrell tenait un suspect, il ne le lâchait plus. Un vrai pitbull. McAllister l’appréciait particulièrement et avait tenté de le recruter à plusieurs reprises, mais l’antenne de Sacramento s’y était opposée.
Le plus récent contact entre eux datait de 2010. Farrell avait appelé son ancien collègue pour planquer un témoin. Valdes lui avait refilé l’adresse d’un hôtel du centre administratif, l’hôtel Figueroa. Il était proche du patron qu’il avait naguère tiré des griffes d’un racket et y avait souvent planqué des témoins dans l’attente du procès où ils devaient comparaître. Ils étaient logés dans une chambre isolée, sans numéro, sur le toit de l’immeuble. Valdes y avait même habité quelque temps à la suite de son éviction du FBI.
L’allusion rappela sa trahison à Ventura. Ça n’était pas le moment, mais elle eut envie de tout avouer à son ancien mentor.
– Pourquoi Farrell s’est mis sur Foster à ton avis ? s’entendit-elle demander à la place.
Pour Valdes, soit il avait véritablement fait un sacré boulot en trouvant le lien secret entre ces quatre meurtres et Foster…
– Soit il en est l’auteur, conclut-il.
Elle opta pour la deuxième option et décida de le prendre par surprise. Comment aurait-il pu déterminer qu’il y avait un seul tueur s’il ne l’était lui-même ?
Stockton était à une heure de route au sud de Sacramento et cinq au nord depuis Los Angeles. La ville était née avec la ruée vers l’or, au milieu du e XIX siècle, pour finir en faillite, en 2012, avec la crise des subprimes.
Ventura arrêta sa voiture devant une petite bâtisse typique en bardeaux blancs en périphérie sud. Le genre de baraque, pensait-elle, qui aurait immédiatement angoissé Foster. Elle sonna. N’obtenant aucune réponse, elle fit le tour de la propriété et pénétra dans le jardin par l’allée qui longeait l’arrière des maisons. La porte de service qui donnait sur la cuisine était ouverte.
Ventura entra.
À l’intérieur, tout était silencieux. Trop silencieux pour un ménage avec deux adolescents à neuf heures du soir.
Elle sortit son Glock.
Elle découvrit d’abord le corps de la femme. Allongée sur le dos dans la cuisine, la gorge ouverte. Aucune trace de lutte. Aucun mouvement défensif. Elle n’avait rien vu venir.
Puis elle aperçut l’un des adolescents dans le salon, baignant dans une mare de sang, portant de multiples coups de couteau à l’abdomen et dans la région du cœur. Le sang était toujours visqueux, les meurtres avaient été commis peu de temps auparavant.
Le second enfant avait dû être rattrapé alors qu’il essayait de fuir par l’escalier. Celui qui l’avait tué lui avait cogné la tête contre les marches, puis étranglé avec la ceinture de son pyjama qui était toujours serrée autour de son cou.
Ventura se pencha pour toucher sa carotide et ne perçut aucune pulsation.
Où était Farrell ? S’était-il senti menacé ? Avait-il assassiné sa famille avant de s’enfuir ?
Ventura releva le cran de sûreté de son Glock, animée d’une sensation qu’il était toujours dans la maison. Elle enjamba le corps de l’enfant pour gravir l’escalier. Elle pouvait entendre une respiration alors qu’elle se dirigeait à l’étage.
Elle poussa la porte de la salle de bains et découvrit un homme agonisant dans la baignoire, le visage couvert de sang. Il était vêtu d’un peignoir lui aussi maculé de sang.
Elle eut peine à reconnaître l’agent Roman Farrell.
Il avait reçu deux balles dans le ventre et une troisième l’avait touché à la tête. La moitié de sa boîte crânienne avait été arrachée par l’impact, et malgré une partie de son cerveau à nu, il était toujours en vie.
Il la fixait avec un regard impuissant. Incrédule. En un coup d’œil, elle vit qu’il n’avait pas d’arme en sa possession, posa la sienne et s’accroupit à côté de lui. On ne pouvait rien faire pour lui mais il pouvait encore parler.
– Qui a fait ça ? Foster ?
Du sang sortit de sa bouche. Un râle qu’elle essayait de comprendre. Elle insista. Il secoua négativement la tête.
– Qui ?
Mais le sang qui s’écoulait dans sa gorge l’empêchait d’articuler. D’une main tremblante, il désigna son assassin en dessinant une figure dans son sang.
Un X et un L entremêlés.
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