L'ombre
Chapitre 71
71
Rome, Italie. Juillet 1993
Patrick Hollmann avait atterri à l’aéroport de Rome, Fiumicino, de retour de Jakarta le 17 juillet 1993 à 10 h 30 du matin.
Comme à l’aller, son appareil avait fait une escale de quelques heures à l’aéroport de Singapour avant de reprendre son vol vers Rome. Ce moment de suspension dans ce no man’s land sans identité avait été l’occasion pour lui de se souvenir que neuf ans, trois mois et six jours auparavant il était assis à la même porte d’embarquement, alors en partance pour l’Indonésie.
Il s’était lancé dans l’inconnu, tourmenté, perdu, ne sachant pas où il allait, prêt à renoncer à sa mission ; il revenait fort d’une expérience spirituelle et intellectuelle extraordinaire, riche du souvenir de célébrations passionnées, jouissives, et de la découverte d’une liberté absolue conclue par vingt-deux meurtres.
Une liberté qui, selon lui, était offerte par Dieu.
Les premiers mois qui suivirent son retour à Rome furent plus pénibles qu’il s’y attendait. Plus encore que son arrivée en Indonésie. C’était pourtant son deuxième séjour au Vatican et il aimait cette ville. Mais, face à ces siècles d’histoire inscrits dans la pierre, on pouvait s’y sentir atrocement seul. Écrasé. Misérable.
Sondakh l’avait accompagné jusqu’à l’aéroport Hasanuddin de Makassar où il avait pris un petit avion de la compagnie Garuda Indonesia pour Jakarta. Leurs adieux avaient été émouvants. Sondakh, qui avait été pris de court par ce rappel au Vatican, lui réaffirma combien il avait compté pour lui. Il espérait qu’ils pourraient se revoir bientôt.
Hollmann ne le souhaitait pas. Il ne voyait en Sondakh qu’un factotum sympathique avec qui, certes, il aimait bavarder. Il fallait bien qu’il parle à quelqu’un…
Mais ce n’était pas un véritable dialogue, plutôt un monologue dans lequel Hollmann testait ses idées. Sondakh n’avait pas le potentiel à devenir un alter ego, le vrai disciple que Patrick Hollmann recherchait. Il avait eu besoin de lui. Il l’avait embarqué dans son trip. Sondakh s’était proposé pour compiler et publier ses sermons. Il avait tout noté. Même ce que Patrick Hollmann avait improvisé.
Mais il n’avait pas le charisme nécessaire pour la mission.
Après presque trois mois, voyant que le Vatican n’était pas disposé à le renvoyer de sitôt en mission, Hollmann choisit de prendre les choses du bon côté et de sortir passer du temps en ville. Il décida d’aller au Campo dei Fiori admirer la statue de Giordano Bruno, ce libre-penseur condamné à mort par l’Inquisition auquel Hollmann s’identifiait fortement.
Il savait que, comme pour lui, son heure arriverait. Il se demandait même si les atermoiements du Vatican ne cachaient pas des soupçons, voire une enquête.
Le temps pressait.
Sur le chemin, il était passé devant la boutique Ghezzi où, lors de son séjour précédent, il avait acheté la croix qu’il avait emportée en Indonésie et laissée à Sondakh.
Était-ce Dieu qui guidait ses pas, mais ce fut en revenant du Campo dei Fiori qu’il remarqua la plaque, près d’une entrée d’immeuble situé sur la piazza della Cancelleria, présentant un cours d’italien pour visiteurs étrangers, ItaliaIdea.
Il poussa la massive porte en chêne, monta à pied les deux premiers étages d’une vaste cage d’escalier à l’architecture carrée, et fut accueilli par une jeune prof aux cheveux bruns avec des reflets roux du nom de Tiziana, qui tenait la permanence à l’accueil. Elle lui dit qu’elle commençait un nouveau cycle de cours la semaine prochaine. Son sourire lui plut, malgré de petites cicatrices d’eczéma sur les joues. Elle avait aussi un très beau cul.
Il décida de s’inscrire.
Dès la première session, Hollmann remarqua son jeune compatriote. Il le sentait réservé, mais de ceux dont la timidité n’est en fait qu’une marque de prudence, le temps de l’observation, de comprendre qui ils ont en face d’eux.
– Mi chiamo Nicholas, répondit Nicholas à Tiziana qui demandait à chacun de se présenter.
Hollmann lui reconnut un accent californien, même en trois mots d’italien. Ce que confirma sa phrase suivante :
– Sono di Los Angeles. Je suis de Los Angeles.
– E che cosa vuoi fare a Roma ? Et que fais-tu à Rome ?
La réponse de Foster, parce qu’elle se concentrait dans le peu de mots qu’il connaissait de la langue italienne, surprit Hollmann par sa franchise.
– Sono venuto a Roma per trovare me…
– Stesso, ajouta Tiziana. Per trovare me stesso, c’est comme ça qu’on dit. Pour me trouver personnellement…
– Si, dit Nicholas. Capito.
– Benissimo, dit la prof avec un sourire qu’elle voulait admiratif. Beau programme.
Hollmann vit la fragilité qui affleurait sous cette naïveté. Il vit la faille et se sentit immédiatement porté vers lui.
À la sortie du cours, Nicholas était content de trouver un compatriote. Hollmann profita d’une petite marche pour en apprendre plus sur lui. Le jeune Californien avait fini un cycle d’études d’architecture à UC Berkeley, sa mère venait de mourir, il se posait des questions sur son avenir et, en souriant, lui confia qu’il attendait que quelque chose se passe dans sa vie.
Hollmann comprit qu’il l’avait trouvé. Son disciple. Son fils spirituel. Il allait être cette « chose » que, selon ses propres mots, Nicholas Foster attendait.
Il remercia Dieu d’avoir mis ce jeune homme sur son chemin.
Il était sa catharsis.
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