L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 36 sur 85

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L'ombre

Chapitre 34

34

 

 

Tamms, Illinois. 21 avril 1998

Aux premières loges… Nicholas Foster venait de prendre place dans une des deux pièces qui jouxtaient la salle d’exécution de la prison de Tamms, oblongue, vitrée sur deux côtés, parfaite pour choisir son point de vue sur l’action.

Il avait été conduit dans celle réservée aux proches du condamné. C’était une spécificité de Tamms dont le but était de séparer les familles des victimes, des témoins et des membres du système judiciaire dans deux salles avec des entrées distinctes et, de la sorte, éviter que ces groupes se rencontrent. Les proches du condamné étaient ainsi tenus à l’écart des familles des victimes et placés avec les « officiels » dont ils étaient toutefois isolés en étant relégués dans un coin de la salle qui avait l’atout d’être tout près de la vitre donnant sur la chambre d’exécution.

Là où se trouvait assis Nicholas Foster…

Assister à une exécution capitale nécessitait d’en avoir fait la demande administrative au moins un mois auparavant. Il fallait justifier d’une relation de proximité suffisante avec le condamné ou l’une de ses victimes pour que votre requête soit acceptée « dans la limite des places disponibles », comme il était précisé dans le formulaire. Cela donnait le temps à l’administration pénitentiaire de l’Illinois de répartir chacun en fonction de son appartenance. Mais surtout de vérifier chaque demande et de s’assurer qu’elle n’entrait dans aucune des trois catégories les plus redoutées : les admiratrices, les fous furieux et, pire que tout, les journalistes. Cette dernière étant particulièrement honnie compte tenu de la terrible réputation de Tamms dès son ouverture et du nombre d’articles de presse qui relevaient les divers abus et, quelques années plus tard, lui donneraient le surnom de « Guantanamo du Midwest ».

Pour tenter de corriger le tir, la prison s’était équipée d’une salle d’exécution qui bénéficiait d’une installation du dernier cri en remplaçant la barbare chaise électrique par l’injection létale censée, comme chacun le savait, rendre l’exécution « plus humaine ». Quelle rigolade…, pensait Foster.

Le centre de haute sécurité de Tamms avait été délibérément construit sans cour en plein air, sans cafétéria, sans salle de sport ni bibliothèque, pour maintenir les prisonniers dans l’isolement le plus strict afin de briser les irréductibles. À son ouverture, ses détenus qui comptaient parmi les prisonniers les plus difficiles avaient été transférés depuis d’autres centres de détention de l’Illinois pour un an maximum d’un traitement de choc censé avoir raison de leurs résistances. Dans la pratique, ils y restèrent jusqu’à la fin de leur peine pour certains, jusqu’à leur mort naturelle pour d’autres.

Ou encore jusqu’à leur exécution, comme pour Andrew Kokoraleis, un tueur en série accusé de dix-huit meurtres, viols et actes de torture, le 17 mars 1998, et Patrick Hollmann, le 21 avril de la même année, les deux seuls condamnés à être exécutés dans ce nouveau centre malgré ses installations modernes. Un véritable gâchis…

Patrick Hollmann avait été incarcéré à Tamms le 16 février 1996, quelques jours après son procès. Il y occupa d’abord la cellule 236B, au deuxième étage sur la coursive métallique entourant l’espace central, sorte de patio intérieur fermé qui constituait le seul lieu de réunion de tout le centre. La porte de la cellule était grillagée et le privait de toute intimité sonore.

Hollmann ne souffrait pas de l’isolement total, mais ironiquement du manque d’isolement, le bruit constant l’empêchant de prier. D’autant qu’on lui avait retiré sa croix et son chapelet qui auraient pu servir d’autres desseins, comme son suicide. Il fit une demande de changement et, après huit mois, fut transféré dans le bâtiment nord où, enfin, sa cellule, 467H, était équipée d’une porte métallique pleine qui lui permettait d’avoir un peu de silence. Un peu de lumière naturelle aussi, qui lui parvenait par une ouverture proche du plafond et donnait la sensation du passage des jours et des nuits sans lequel vous deveniez fou…

Il attendait patiemment son exécution sans chercher à la retarder, contrairement à tous les autres condamnés à mort dont les avocats utilisaient les recours juridiques les plus subtils pour repousser l’échéance. Pas question de faire durer le plaisir, avait prévenu Hollmann en rencontrant son avocat commis d’office lors de son arrivée sur le sol américain. En revanche, il tenait absolument à échanger avec des femmes et, dès son extradition, lui avait demandé de passer au plus vite des annonces qui le mettraient en contact avec des volontaires pour entamer une correspondance.

Et plus si affinités…

Le temps pressait alors qu’il était encore en détention provisoire dans la prison du Wisconsin, Adams County Jail, où il avait été incarcéré en attendant son procès. Il savait que, dès le verdict prononcé, il serait transféré dans un centre de très haute sécurité où toute relation sexuelle serait impossible. Du moins avec une personne de l’extérieur…

Les lettres arrivèrent en masse.

Cela ne le surprit pas vraiment mais tombait bien. Il avait pu correspondre avec quelques inconnues, des religieuses, des veuves, des putes, des femmes désœuvrées qui promettaient de venir le voir, mais c’est avec une figure de son passé, Amy Ribak, qu’il mit à exécution son projet de laisser une trace humaine. Il avait été parfaitement clair avec elle sur ce qu’il recherchait et elle l’avait accepté. Ils s’étaient mariés dès qu’elle avait eu connaissance de sa grossesse. Il tenait à ce que son enfant portât son nom.

Deux mois plus tard, le 13 février 1996, Hollmann était condamné à mort et, trois jours après, envoyé à Tamms.

Ouf, il avait eu chaud.

Foster avait rencontré Amy Hollmann lors de l’exécution de Patrick où, chose quelque peu excentrique, elle avait amené leur fils.

L’enfant, prénommé Ivan, comme Karamazov, qui approchait les deux ans, n’avait évidemment pas été autorisé à assister à l’exécution de son père, ce qui pouvait se comprendre. Il était resté dans une salle voisine, en compagnie d’une infirmière, sans savoir qu’une injection létale était en train de mettre fin à l’existence de son géniteur.

Originaire du Wisconsin, Amy avait connu Patrick Hollmann jeune, avant qu’il soit ordonné prêtre et, déjà fascinée par son charisme, ne se sentait pas de taille pour se poser alors en rivale de Dieu dans son cœur. Évidemment, apprendre ses crimes l’avait dévastée, mais aussi culpabilisée. Elle s’était dit qu’elle aurait pu faire quelque chose pour lui éviter de devenir ce criminel. Porter son enfant et se marier avec lui avait été sa manière de lui rendre l’amour qu’elle n’avait pas osé lui offrir dans sa jeunesse.

Comme le disait Hollmann, il y avait toujours une femme.

L’autre femme de la vie de Patrick Hollmann, sa sœur, Rose, était la seule représentante de sa famille biologique et, de façon inattendue, elle avait été placée à sa demande du côté des victimes. Grâce à l’attention des siens, elle s’était constitué de solides fondations mentales qui lui avaient permis de s’accepter et, plus tard, de se marier et donner naissance à deux enfants. Hollmann regrettait qu’elle n’ait pas compris son dilemme, mais chacun devait suivre le chemin qui lui était propre, se consolait-il.

À côté d’elle se trouvaient une douzaine de personnes. Des familiers des victimes venus accomplir un devoir. Aucun d’eux ne savait qui était Rose, chacun était dans sa bulle.

Foster était resté assis à côté d’Amy dès l’entrée d’Hollmann dans la chambre d’exécution et jusqu’à son dernier souffle. Le processus avait duré un peu plus d’une heure. C’était la première fois qu’il lui était donné d’assister à ce spectacle. C’était une véritable cérémonie. Une messe dont les acteurs devaient ressortir, comme après un office religieux, régénérés. Purifiés.

Tous sauf le principal d’entre eux, bien sûr…

On fit s’allonger Hollmann sur la table médicale. Ses membres supérieurs étaient plaqués le long de son corps, liés à une partie articulée du plateau qui, sur commande, s’écarta pour lui placer les bras en croix. Preuve qu’on agissait sous le commandement solennel de Dieu. C’était une crucifixion.

Au moment où le cocktail fatal lui fut injecté, il sembla à Foster que Patrick Hollmann esquissait un vague sourire vers Amy. Ou peut-être vers lui-même…

Après l’exécution, Foster et Amy étaient allés déjeuner dans un diner le long de la route 127, Tom’s Place. Ils avaient peu mangé, peu parlé, mais savoir qu’ils existaient était rassurant pour l’un et l’autre. Amy lui dit qu’elle avait quelque chose pour lui. Une boîte en carton sur laquelle il était écrit « Pour Nicholas. Patrick ».

– Patrick me l’a donnée lors de notre dernière rencontre.

Il l’ouvrit. Elle contenait un livre. C’était un exemplaire ancien de L’Idiot aux coins racornis.

– C’était le livre qu’il lisait avant de partir en Indonésie, dit Amy.

Hollmann avait noté une petite dédicace sur la page de garde : « L’erreur est une étape sur le chemin vers la vérité. Adieu. Patrick. »

Il avait rajouté un peu plus bas : « N’oublie jamais notre pacte. »

L’exécution d’Hollmann aurait dû être suivie par celle d’Arnold Dennis, le membre d’un gang du West Side de Chicago, les Black Kings, coupable d’un triple meurtre, mais qui fut délocalisée dans une autre prison de l’État. Puis, quelques semaines plus tard, par celle d’Anthony Porter, condamné à la peine capitale pour un double meurtre d’adolescents à Chicago, mais dont la peine fut commuée en prison à vie cinquante heures avant son exécution. Même chose pour le voisin de cellule d’Hollmann, Harold Netter, dont la mise à mort était normalement prévue pour janvier 1999.

Plus aucune exécution n’eut lieu à Tamms après celle de Patrick Hollmann.

La prison elle-même venait de fermer l’année dernière, le 4 janvier 2013, quinze ans seulement après son ouverture, à la suite d’une campagne soutenue de familles de prisonniers, d’activistes et de militants pour les droits de l’homme. Après, surtout, qu’un juge de la Cour suprême de l’Illinois eut établi que le CMAX ultramoderne de Tamms violait allègrement les droits fondamentaux des prisonniers.

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