L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 41 sur 85

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L'ombre

Chapitre 39

39

 

Il ne se souvenait plus ni où ni quand, mais il avait la certitude de l’avoir déjà vue.

Son nom était écrit sur son gobelet en carton, Sasha. Il ne lui disait rien. Mais ses traits, sans le moindre doute, éveillaient un souvenir. Non qu’il eût une mémoire des visages particulièrement développée, mais certains d’entre eux, parce qu’ils le touchaient, s’imprimaient spontanément dans son esprit de façon indélébile. Il savait y reconnaître cette vulnérabilité qui lui rappelait les photos de jeunesse de sa mère. Avant que son regard, ravagé par les crises et, plus encore, par les molécules qui étaient censées y mettre fin, ne lui fît perdre tout éclat. Quand les prémices invisibles de la maladie n’étaient encore qu’une éblouissante promesse d’aventure. Du moins pour certains qui, comme lui, éprouvaient cette attirance pour le désastre…

Foster était entré dans le Starbucks à l’angle de Rose Avenue et Lincoln Boulevard, à la limite de Venice et Santa Monica, et l’avait repérée instantanément, puis scrutée du coin de l’œil. Elle semblait être là depuis un bon moment, installée devant son laptop à une table où elle avait de toute évidence ses habitudes. Donc, vivant dans le quartier, fauchée, et célibataire. Exactement ce qu’il lui fallait…

C’était cette conclusion qui avait tout d’abord marqué son intérêt. Ensuite il avait détaillé son visage. Cette reconnaissance avait confirmé qu’elle était une cible idéale. La connaissait-il vraiment ? Et si oui, le reconnaîtrait-elle ? C’était un risque à prendre, un pari à tenter. Le seul valable. Sa seule chance. Car il se doutait bien que, tôt ou tard, il lui faudrait se démasquer.

Foster passa à côté de sa table pour se diriger vers le comptoir. C’était sa première sortie depuis son changement d’apparence. Il portait une casquette des Lakers, des lunettes à verres teintés, une barbe débutante qu’il avait teinte, ainsi que ses cheveux, pour qu’ils paraissent plus sombres. Il croisa furtivement son regard dans le miroir. Il ressemblait à un de ces soi-disant artistes qui peuplaient les rues du quartier. Si lui-même ne se reconnaissait pas, cela devrait passer.

Il commanda un café filtre pour ne pas avoir à faire la queue et se dirigea vers la table à côté de Sasha où il prit place. Elle ne parut pas le remarquer. Du moins fit-elle comme il était de bon ton : chacun restait dans son monde, même si celui-ci se limitait à une table de Starbucks. Isolée du reste de l’univers par des écouteurs qu’elle ne quittait pas une seconde. Des tatouages remontant de son dos apparaissaient sur sa nuque. Des piercings à une seule oreille, une perle au sourcil opposé, elle participait de façon plutôt discrète à la faune bigarrée de Venice Beach.

Foster ouvrit son laptop et se mit au travail en prenant soin de ne pas croiser le regard de Sasha. Chaque chose en son temps. C’était le moment de se replonger dans l’affaire. L’excitation de la fuite était retombée, sa pensée était redevenue analytique, limpide, tranchante. Il reprit le rapport de Ventura sur le meurtre de Myriam Lehren qu’il avait survolé, s’arrêtant sur sa conclusion.

« La victime a été tuée deux fois à six mois d’intervalle. »

C’était une métaphore, bien sûr, un clin d’œil au style de Foster, mais elle avait une signification pour Ventura qui ne se serait pas embarquée dans des effets de style inutiles. Il revisita tous les éléments de l’autopsie et saisit le sens de la phrase : le coup à la tête reçu par la victime six mois avant son décès était mortel. Avant que l’ablation du cœur ne provoque la véritable mort, la seconde selon Ventura.

La deuxième partie du rapport analysait les blessures superficielles, celles liées à l’épiderme, et donnait des indications très précises sur la date de leur survenue. Elle faisait état de nombreuses atteintes épidermiques dues à des coupures causées tantôt par un bistouri, tantôt par un instrument coupant moins précis, du genre couteau à lame fine et dentée. Elle n’apportait pas grand-chose de plus que ce qu’ils avaient vu à la morgue. À ceci près que la surface du corps présentait par ailleurs de nombreuses escarres mal soignées, signe que la victime était restée immobilisée pendant une longue période entre ses deux « morts ».

La suite listait les blessures corporelles profondes. Là, c’était un florilège hallucinant. Elles se divisaient en atteintes des organes et du squelette. Les lésions osseuses, multiples, dataient toutes d’environ six mois : plusieurs côtes brisées, nombreux traumatismes du bassin, double fracture tibia-péroné à la jambe gauche et une fissure cérébrale massive qui, partant du sillon pariéto-occipital gauche à la base de l’occiput, était à elle seule mortelle.

Les atteintes organiques, elles, étaient toutes récentes : ablation des reins, puis du foie et du cœur. C’était à ce moment qu’avait eu lieu l’opération consistant à placer la statuette dans l’utérus de la victime. Elle était encore vivante, comme le montraient les microrésidus sanguins autour des fils qui avaient servi à suturer l’organe.

Enfin, l’état général du corps montrait une fonte musculaire associée à une capacité pulmonaire diminuée.

Foster en conclut qu’une série de tortures avait été commise lors de la première phase : les fractures osseuses, le fémur, les côtes, la clavicule. Ainsi que celle, mortelle, au niveau de l’occiput. Toutes montraient un état de soudure avec reformation osseuse de six mois environ. Les ablations organiques, celles effectuées de façon chirurgicale comme celles pratiquées sauvagement, avaient bien eu lieu du vivant de Myriam. Peu avant sa mort définitive. Six mois après les premières atteintes.

Entre les deux, elle avait été affamée, enfermée, immobilisée.

Foster eut une vision qui pouvait expliquer la double mort : la victime avait été maintenue dans le coma ?

Une première mort cérébrale, suivie d’une mort totale six mois plus tard.

Foster examina les données toxicologiques. La liste n’en finissait pas. Les techniques étaient si fines qu’elles permettaient d’identifier des résidus remontant à plusieurs mois, parfois plusieurs années. Il en ressortait que la victime était une toxicomane qui avait essayé à peu près tout ce qui se faisait sur le marché des stupéfiants et autres substances pharmacologiques assimilées.

Cela commençait par une catégorie d’antalgiques appelés COX-2 inhibiteurs, présents en proportion la plus importante dans son sang – le COX-2, signifiant cyclooxygénase 2, était une molécule qui entrait dans le cycle de l’inflammation et donc de la douleur. Parmi eux, le Célécoxib, seul composé de ce genre autorisé aux États-Unis, était aussi parfois utilisé pour lutter contre les symptômes de la dépression ou de syndromes bipolaires. Son taux de concentration dans le sang de la victime, de l’ordre de 250 millimoles par millilitre, était très élevé. Soit elle suivait un traitement pour ce type de maladie mentale, soit elle était exposée à une douleur très profonde, ce qui, compte tenu de ses blessures, n’était pas vraiment surprenant. Suivait toute une liste d’antalgiques de type opioïdes dont la prise, en quantité massive, remontait à plusieurs mois, mais dont elle avait été récemment sevrée. Il n’en restait que des traces lointaines…

Enfin, son sang comportait un certain nombre de molécules hypnotiques de type benzodiazépines, comme le Bromazépam et le Clonazolam, qui étaient des relaxants musculaires, et de type non-benzodiazépines, comme le Zolpidem, présent en proportion importante. Ce dernier était un somnifère puissant.

La conclusion était contradictoire : si Myriam était une toxicomane depuis des années, elle ne pouvait pas, dans son état, s’être injecté elle-même ces molécules. C’était son ravisseur qui s’en était chargé. D’un côté il lui infligeait des tortures atroces, de l’autre il lui administrait un somnifère aux vertus analgésiques. Insensé.

Et comme pour tout ce qui n’avait pas de sens, c’était là qu’il fallait chercher.

Ces gars aimaient faire souffrir leurs victimes. Ils n’étaient pas là pour atténuer leur douleur, se dit Foster. Mais cela mettait à mal sa théorie du coma qui aurait expliqué la double mort de Myriam. Donner des somnifères à un sujet dans le coma était un pur non-sens. Cet angle n’était peut-être pas le bon, mais la présence de cette drogue dans le sang de la victime interrogeait fortement Foster.

Le Zolpidem était-il le moyen par lequel le tueur avait maintenu sa victime en vie tout en lui prélevant l’un après l’autre ses organes ?

Foster regarda sa montre. Cela faisait presque deux heures qu’il était absorbé par ses recherches. Il ne voulait pas demeurer trop longtemps au même endroit. Son café était froid. Il n’y avait pas touché.

Il replia son laptop et sortit sans avoir échangé un seul regard avec Sasha. Parfait. Il avait senti à plusieurs reprises son regard en coin sur lui, mais c’était à elle d’entamer la conversation.

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