L'ombre
Chapitre 50
50
Tappanjeng, Indonésie. 1er décembre 1984
Une épiphanie.
L’onde de choc suscitée dans l’esprit de Patrick Hollmann par sa première messe dans sa nouvelle église de Bantaeng avait été dévastatrice. Il l’avait vécue dans une forme d’extase dont la puissance contagieuse et la ferveur exsudaient de son être et se transmettaient à ses fidèles. Plus la cérémonie avançait, plus il se sentait porté, possédé – le terme n’était pas exagéré – par la présence de Dieu en lui. Et plus ses fidèles ressentaient cette présence divine qui émanait de ses mots.
Le rituel catholique, au rythme plat et monotone, était transcendé par la profondeur de l’engouement. Pas besoin de chanter ou de danser comme dans les messes évangéliques pour ressentir vibrer son esprit jusqu’à entrer dans une transe intérieure. S’ils étaient justes et forts, les mots suffisaient.
Il avait su les trouver. Il délivra un sermon que Sondakh entreprit spontanément de traduire afin que toutes les fidèles comprennent la portée des paroles du nouveau maître des lieux. Hollmann improvisa sur la liberté. Il parla avec sincérité de ses doutes. De sa vocation. De la victoire de la foi sur le nihilisme. Comme pour son maître à penser, l’écrivain russe Dostoïevski, dont évidemment personne ici n’avait entendu parler… Mais une foi transformée, personnelle, unique. Une foi qui ne connaissait plus aucune limite.
– Et, dit-il, chacun de nous peut avoir accès à ce rapport intime avec Dieu. Il suffit d’en avoir la volonté. Le courage. Il ne suffit pas de suivre un chemin, il faut le créer.
Sondakh lui-même, dans des sourires mêlés de sueur, semblait transporté. La traduction instantanée l’obligeait lui aussi à chercher les mots justes et, de ce fait, à ressentir ce sermon d’une façon très personnelle, très intérieure, comme si c’était lui qui, inspiré par Dieu, le délivrait. Jamais personne ne lui avait fait un tel effet. Il avait vécu un embrasement de son être. Un moment de fulgurance inouïe. Il avait eu la révélation que sa liberté lui commandait de servir cet homme jusqu’à la fin de ses jours.
La communion fut un pic d’une intensité bouleversante. Hollmann était touché au plus profond par ces visages féminins qui, bien que couverts de défauts et d’imperfections, rayonnaient grâce à lui. Transformés. Magnifiés. Désirables. Patrick Hollmann se sentait porté par Dieu.
Il était Dieu.
Patrick Hollmann était sorti de cet office épuisé, mais heureux. Prêcher en évoquant la pensée de Dostoïevski lui avait fait du bien. Ce qui n’aurait pas été possible dans le Wisconsin. Et puis quoi encore… Il n’aurait jamais pu aller aussi loin dans l’exaltation de la liberté. On l’aurait regardé comme un cinglé, déjà qu’il faisait figure de prêtre avant-gardiste… Lui-même s’était laissé emporter par ses propres mots. Ils l’avaient emmené bien au-delà de ses pensées et, dans l’immédiateté fulgurante de l’instant, lui avaient ouvert de nouveaux horizons.
Si sa mission était de faire avancer le christianisme dans ces terres reculées, elle lui permettait de faire avancer ses propres pensées dans les terres encore vierges de son cerveau. C’était gagnant-gagnant.
Il savait qu’il avait un long chemin à parcourir pour se comprendre lui-même. Il avait tué quatre femmes. Il cherchait toujours à appréhender ce qui, en lui, l’avait amené à cette fatalité. Une fatalité qui, encore à cette époque, le questionnait et le rendait triste. Chaque prière, chaque sermon était un pas vers cette compréhension. Il ignorait cependant pourquoi, mais il percevait que, dans ce mélange d’isolement, de solitude et de ferveur, il finirait par éprouver le sens de cette transgression.
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