L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 29 sur 85

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L'ombre

Chapitre 27

27

 

Francfort, Allemagne. 6 septembre 1994

Assis sur le lit grinçant, Nicholas Foster s’apprêtait à se retrouver face à Hollmann pour la première fois depuis leur dernière rencontre au Campo dei Fiori. Son esprit était assailli de questions. Il s’interrogeait sur ses motivations. Celles du prêtre, évidemment, mais les siennes aussi.

Il était arrivé en début d’après-midi et s’était installé dans un petit hôtel du centre-ville. C’était son deuxième voyage à Francfort, mais la première nuit qu’il y passait. L’aéroport était fort heureusement un hub international et les vols depuis Rome étaient nombreux et peu coûteux. Il avait effectué le premier un mois auparavant pour déposer sa requête de parloir en prétendant être un cousin éloigné de Patrick Hollmann. Sans qu’on lui ait demandé de prouver son lien de parenté, trois semaines plus tard, il recevait son autorisation. Il avait toutefois dû ouvrir une boîte postale en Allemagne et faire un renvoi de courrier à Rome, car un droit de visite depuis l’Italie aurait pris plus de temps à être validé, voire suscité des investigations, et il ne tenait pas à dévoiler l’origine de son lien avec Hollmann.

Que le petit ami, qui plus est un temps suspect, de la victime puisse venir voir son assassin en prison aurait été plus que malsain aux yeux des carabiniers…

Guidé par les prix, il s’était retrouvé dans le quartier de Bahnhofsviertel qui, historiquement épargné par les bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale, était devenu le lieu de résidence des soldats américains d’occupation et, inévitablement, le centre névralgique de la prostitution. Il l’était toujours quarante ans après, mais cette activité n’avait plus rien du folklore victorieux et hédoniste de l’après-guerre, l’épidémie de sida et de crack ayant purgé les rues de leur chair fraîche et transformé les corps rebondis et alignés sous les porches en silhouettes malingres et hagardes errant comme des fantômes. Sans toutefois éteindre les néons qui vous promettaient du plaisir pour pas cher.

Un jour peut-être toute cette pourriture serait rasée, écrasée, putréfiée et servirait de fumier à la croissance de générations nouvelles. En attendant, l’ambiance sordide du quartier convenait bien à l’humeur morne et dévastée de Nicholas, animé, comme elle, par une excitation obscène et un peu honteuse.

Il était mû par cette envie de savoir, mais rien ne permettait d’affirmer qu’être en présence du tueur allait répondre aux questions qu’il se posait sur lui-même. Qu’était-il réellement venu faire ici ? Quel besoin l’amenait à vouloir se retrouver en présence de l’assassin de sa petite amie ? Avait-il de l’empathie pour lui ?

Il se rendit compte qu’il avait agi poussé par une force étrangère. Comme s’il pouvait y avoir une déconnexion radicale entre l’amitié qu’il éprouvait pour Patrick Hollmann et ses crimes.

Peu après son arrestation à Heidelberg, Hollmann avait fait des aveux spontanés et circonstanciés sur la mort de Lisa Dudek, mais également sur les quatre crimes qu’il avait commis aux États-Unis. Seule une des victimes avait été retrouvée. Il leur indiqua où se trouvaient les restes des trois autres. L’onde de choc, là-bas, dans le Wisconsin, avait été violente. Sans parler de sa famille. Le Département d’État avait aussitôt activé la procédure d’urgence existant entre les deux pays pour extrader Hollmann, ce qui bloqua toute tentative des autorités italiennes pour le ramener chez eux. La loi du plus fort…

Hollmann savait qu’en avouant ses meurtres commis dans le Wisconsin il s’éviterait un jugement en Italie. Il avait décidé que c’était la fin du voyage.

Il était temps de rentrer au pays.

La justice américaine, cela tombait bien, détenait un ancien gardien de camp de concentration que Berlin demandait en vain depuis des années. L’échange accéléra une procédure d’extradition qui arrangeait tout le monde. Personne, à commencer par le Vatican, n’avait envie que cette affaire traîne et la justice italienne se retrouva la cocue de l’histoire. Enfin, pour autant que le gouvernement se souciât du sort d’une modeste employée d’hôtel polonaise sans visa… On n’avait pas entendu de fortes protestations du côté de Rome. Quant aux Polonais, autant dire qu’à peine sortis du communisme, ils avaient d’autres préoccupations, laissant toute latitude à leurs alliés et coreligionnaires américains pour récupérer leur brebis égarée.

Chacun sa merde. Et Dieu pour tous.

Hollmann était provisoirement détenu à la prison de Francfort sur Main III, une construction de la fin du e XIX siècle qui avait traversé l’histoire en empilant hideusement les héritages architecturaux avec pour constante la médiocrité visuelle, la laideur. Au passage, elle avait servi de lieu d’exécution durant le régime nazi. Elle était située dans le quartier du Preungesheim, éloigné du centre-ville d’une vingtaine de minutes en voiture.

Nicholas préféra prendre un taxi plutôt que le risque de se perdre en bus ou d’arriver trop en avance. Le quartier était résidentiel et assez charmant pour un faubourg reconstruit à la hâte, et la prison surgissait au détour d’un carrefour comme une hérésie urbanistique.

En découvrant ses murs gris surmontés de barbelés, son bâtiment central dominant qui ressemblait à une construction HLM des années 60, Nicholas éprouva une grande solitude. Il imaginait, enfermé dans ce lieu sordide, le penseur raffiné et charismatique avec qui il sillonnait les rues de Rome en l’écoutant disserter avec exaltation sur l’œuvre du grand écrivain russe. Un non-sens. On enfermait les bêtes, les monstres. Patrick Hollmann n’était ni l’un ni l’autre, c’était une évidence pour Nicholas.

Il n’était pas dupe, cependant, des esquives de sa pensée. Mettre en opposition l’intelligence subtile du prêtre et la cruauté de ses crimes était une forme dissimulée de déni. Il savait que ces deux traits pouvaient s’exercer indépendamment, mais il refusait d’y croire. Son aveu du meurtre de Lisa l’avait laissé dans l’incrédulité totale. Il avait appris au fil de ses révélations les exactions passées de Patrick Hollmann aux États-Unis, puis en Indonésie, sans en connaître encore l’ampleur, et une faille s’était ouverte devant lui pour la seconde fois.

Mais, comme auparavant, déjà, quand le capitaine des carabiniers Ottaviani lui avait montré les photos du corps de Lisa, Nicolas s’était senti pris de court par ses propres sensations. Sa perception, néanmoins, évoluait. Le déni initial laissait place à une forme d’interrogation, d’exigence plus profonde.

Il fallait rendre ce parcours intelligible. Celui d’Hollmann, mais aussi le sien. Leur donner un sens.

Après avoir rempli les formulaires de visite, Nicholas avait été fouillé, puis, escorté par deux gardiens, conduit dans une salle aveugle où on lui demanda de patienter avant d’être emmené au parloir.

– Warten Sie hier, bitte.

Une table et quatre chaises scellées au sol. Une caméra dans un coin.

Nicholas, qui se préparait à un nouveau parcours dans la prison, à devoir franchir des grilles pour marquer une transition, un changement d’espace, et à la présence d’une vitre blindée entre eux pour maintenir une distance psychologique, fut saisi lorsque la porte s’ouvrit et que Patrick Hollmann apparut.

Il réalisa que ce qu’il avait pris pour une salle d’attente était le parloir.

Hollmann était vêtu d’un pantalon de toile épaisse et d’une veste de survêtement. Le chapelet noir en ébène dépassait d’une de ses poches. Seuls ses poignets étaient entravés dans le dos. Les deux gardes qui l’accompagnaient ne devaient pas le trouver très dangereux, comparé au genre de dégénérés qu’ils étaient habitués à surveiller. L’un d’eux le fit pivoter contre le mur et déverrouilla la chaîne qui reliait les bracelets métalliques. Hollmann s’avança vers une des chaises. Nicholas remarqua que deux anneaux en acier étaient soudés dans le plateau de la table par lesquels le garde fit passer la chaîne qu’il rattacha aux poignets de Hollmann afin de lui entraver les bras. L’autre garde vérifia que c’était bien verrouillé, puis hocha la tête. La routine. Comme des stewards dans un avion. Vérification des portes opposées…

Ils pouvaient se retirer sans inquiétude, laissant le prisonnier et son visiteur dans une promiscuité troublante mais sans risque, qui, passé la première surprise, donna à Nicholas l’impression de continuer la conversation entamée à Rome comme si aucun événement majeur ne s’était produit entre-temps.

Impression aussi largement due à l’attitude d’Hollmann qui faisait tout pour banaliser la situation. Il était resté assis tranquillement, échangeant un regard dénué de sous-entendus avec Nicholas tandis qu’il se faisait arrimer à la table.

– Bonjour, Nicholas, dit-il une fois qu’ils furent seuls.

Hollmann semblait étonnamment serein. Détaché, pensa Nicholas, sans jeu de mots…

– Comment s’est passé le vol ? ajouta-t-il avant que Nicholas ait le temps de le saluer en retour.

– Bien. Merci.

– Quand est-ce que tu repars ?

– Demain matin.

– Tu as pu trouver un hôtel dans tes prix ?

– Oui.

– Quartier Bahnhofsviertel, dit Hollmann avec un sourire.

– Oui, répéta Nicholas, en haussant légèrement les épaules avec un sourire un peu forcé. Bien sûr…

– Il faut croire que les flics italiens ont levé ton assignation à résidence…

– Il y a six semaines, c’est comme ça que j’ai pu venir déposer une demande de parloir le mois dernier.

– Bien. Je vois. Ils vont te laisser tranquille maintenant.

Il faisait clairement allusion aux carabiniers. Nicholas avait raconté à Hollmann ses premières convocations avant de quitter Rome pour Heidelberg.

– Ils n’étaient pas ravis.

– J’imagine, répondit Hollmann avec un petit rire, comme s’il leur avait joué un mauvais tour.

– Moi non plus, répliqua Nicholas qui baissa aussitôt les yeux.

La phrase était sortie spontanément et, avec elle, une chape de mélancolie leur était tombée dessus qui fit regretter à Nicholas de n’avoir pas veillé plus à ses paroles.

– Bien sûr, dit Hollmann après quelques secondes de silence. Cela a dû être un choc pour toi d’apprendre ce qui s’était passé.

– Plus qu’un choc, une déflagration.

– C’est bien compréhensible.

Hollmann avait cette faculté déroutante d’évoquer son crime comme un événement extérieur auquel il aurait participé malgré lui. C’était rassurant. Enivrant aussi de se dire qu’on pouvait commettre un meurtre d’une sauvagerie extrême et en parler avec le détachement d’un observateur étranger. Plus étonnamment encore, cela forçait Nicholas à épouser son point de vue et à le suivre dans cette voie.

– Avant toi, continua-t-il, j’ai rencontré un jeune homme en Indonésie. Il s’appelle Sondakh. Tu devrais aller le voir, lui parler. Je pense que vous aurez beaucoup à échanger.

Nicholas ne savait pas quoi dire.

– Oui, se contenta-t-il de répondre.

– Il a des choses pour toi. Il t’expliquera. Et grâce à lui, tu comprendras.

Hollmann voyait toujours plus loin. Comme s’il avait saisi les raisons de la présence de Foster dans ce parloir avant que lui-même en ait conscience.

– Je comprendrai quoi ?

– Pourquoi tu es là.

Moi ? S’il était face à l’assassin de sa petite amie, c’était bien qu’il cherchait quelque chose. Quelque chose qui dépassait de loin la curiosité morbide ou l’incompréhension, ou encore la rancœur. Il était au seuil d’une quête personnelle dont Hollmann avait senti les prémices et devait devenir le guide.

– Tu as commencé à écrire ? demanda Hollmann.

– Oui. C’est difficile. C’est douloureux, dit Nicholas. Presque impossible.

– C’est important. Salutaire, même. Mais tu ne dois pas te contenter de la surface des choses. Il faut que tu ailles tout au fond, comme les personnages de Dostoïevski, sans quoi cela n’aura aucune valeur.

Il avait pris soin de préciser les « personnages de Dostoïevski », pas l’écrivain. Il ne fallait pas déconner, quand même…

– Comme eux, poursuivit-il, tu as l’opportunité grâce à moi d’explorer le tréfonds de l’âme humaine. Aller là où on ne va pas… Pour en comprendre la puissance et la signification. Fais-le.

Au point où il en était, Nicholas restait bien loin de telles ambitions. Il avait eu cette idée d’écrire, comme une thérapie, pensant se soulager, mais il s’était vite rendu compte que, si soulagement il y avait, il passait par des phases d’intense souffrance, d’abattement, d’anéantissement moral. Il se souvenait de ce qu’Hollmann lui-même avait dit à propos de Crime et Châtiment : sept cents pages de souffrance pour cinq pages de dénouement. Mais quelles pages… La catharsis. Or, sans souffrance pas de catharsis.

– Je ne sais pas si j’en serai capable, dit Nicholas.

– Il le faut. Je t’aiderai.

Dans un réflexe absurde, Nicholas faillit le remercier, mais il se retint juste à temps. Il sentait que le sujet était clos. Pour l’instant du moins. Ils en reparleraient. Le temps de la visite s’achevait. Ils évoquèrent brièvement les conditions de vie dans la prison qui étaient assez déplorables, évidemment, mais Hollmann semblait ne pas trop s’en soucier. À quoi fallait-il s’attendre ? Une ancienne prison nazie, franchement ? Hollmann lui dit que son rapatriement aux États-Unis ne devrait pas prendre très longtemps. Quelques mois, tout au plus.

– Ne t’inquiète pas pour moi. Je suis peut-être enfermé, mais je suis libre. Je suis le plus libre des hommes, dit Patrick Hollmann.

Une sonnerie se fit entendre. Leur échange devait prendre fin. La porte du parloir s’ouvrit sur les deux gardes. Ils demandèrent en allemand à Nicholas de ne pas bouger et d’attendre qu’ils aient détaché puis menotté le prisonnier dans le dos.

Quand cela fut fait, Hollmann opéra un demi-tour.

Nicholas s’était levé et le regard des deux hommes se trouvait de nouveau à la même hauteur. Hollmann résista à la pression d’un des gardes qui le poussait vers le couloir. Nicholas vit son visage se transformer imperceptiblement, devenir un masque froid, sans expression, sans émotion, et il perçut ce que Lisa avait dû éprouver au moment où elle avait senti la lame lui perforer le ventre.

– Je l’ai fait pour toi, dit-il. Alors fais-le. Fais-le pour moi.

Hollmann ne résista plus et se laissa entraîner vers le couloir. La porte se referma.

Après quelques minutes, un autre fonctionnaire vint chercher Nicholas pour le raccompagner vers la sortie. On lui rendit ses affaires personnelles. Ses papiers. Son identité. Il remplit un formulaire pour une prochaine visite et se retrouva dans la rue, ne sachant où aller. Il se sentait perdu. Contaminé. Mais étrangement vivant.

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, Nicholas Foster eut la deuxième révélation de sa jeune existence.

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