L'ombre
Chapitre 32
32
Foster avait plié et embarqué son laptop. Il était descendu au garage et avait démarré sa Jaguar qu’il avait engagée sur le PCH, le Pacific Coast Highway, l’autoroute qui longeait le Pacifique entre Malibu et Santa Monica, dans un crissement de pneus censé avertir les voitures qui arrivaient à pleine vitesse et qui lui répondirent par un coup de klaxon. C’était sa manière personnelle, un peu brutale mais terriblement efficace, de prendre sa place dans le trafic.
Son premier réflexe avait été de se rendre à Sherman Oaks, sur la scène de crime, avant même de rappeler Ventura que la panique avait effacée de son esprit.
Une femme chassait l’autre.
Pour la première fois, la vision d’un corps le fragilisait intérieurement. Il avait été bouleversé par la vue de la dépouille de Lisa, mais les images avaient créé un choc existentiel plus qu’émotionnel, et le sentiment que ce meurtre changeait sa vie avait pris le pas sur le traumatisme. Quant aux autres, toutes ces victimes qu’il avait observées minutieusement au cours de sa carrière, s’il ressentait leur douleur avec une acuité et une précision aiguës, c’était une sensation qui atteignait son cerveau, ses tripes parfois, mais jamais son cœur.
Sa véritable curiosité et son authentique empathie allaient aux tueurs. C’était son inavouable secret. Il n’y pouvait rien. Certains lecteurs avisés l’avaient senti dans ses premiers livres. Pas ceux où il attaquait le système, mais les deux ouvrages les plus personnels, le premier et le quatrième, où, d’abord à travers le meurtre de Lisa, puis, sous l’effet combiné de la notoriété et d’une volonté de provoquer plus directement, il explorait le cerveau de Patrick Hollmann. Mais son statut de victime avait étouffé ces critiques dans l’œuf et le succès avait fini par les faire oublier.
Par la suite il était parvenu à dissimuler son coupable attrait pour l’anomalie dans ses écrits.
Comme il le cachait à Ventura.
Nicholas l’avait compris en sortant de la prison de Francfort, seul dans la rue, après sa première visite au tueur de sa petite amie.
Il avait dû se l’avouer. Il aimait cet homme.
Cette révélation choquante lui était apparue avec stupeur sur le chemin du retour vers sa chambre minable de ce quartier en déshérence de Francfort.
Il aimait les parias. Les damnés. Les démons, comme l’aurait écrit Dostoïevski. Il le devait à sa mère, forcément, elle était l’un d’eux. Cette fraternité avec les maudits était son échappatoire à la médiocrité de la masse, qui, elle, était sa véritable terreur. Tous ces individus que la terre charriait, avec tout ce qu’ils portaient d’humainement repoussant, de terrifiant, d’abject, étaient l’objet de son empathie.
Et Hollmann était le premier d’entre eux.
Cela n’avait rien à voir avec le sentiment amoureux, évidemment, rien de sexuel non plus, et, contrairement à ces deux formes de passion, la sienne, purement mentale, était sans limites. Rien ne l’arrêterait jamais. Le germe était en lui et aucun traitement ne pourrait l’en extraire. L’exécution de Patrick Hollmann n’y avait pas mis un terme, mais, au contraire, l’avait fait exploser en multiples projections, comme des métastases qui se retrouvaient en chacun des criminels qu’il avait croisés par la suite.
Qui étaient-ils pour commettre ces horreurs que l’on qualifiait stupidement d’inhumaines ? Quelles souffrances éprouvaient-ils pour avoir besoin de faire souffrir ? Pour trouver leur catharsis dans le crime ?
Cette pensée le bouleversait et il n’y pouvait rien. Son cœur était de leur côté.
Sa raison, heureusement, lui permettait de rétablir l’équilibre moral qu’exigeait la société. La traque qu’il leur imposait corrigeait cette déviance. Mais quelque chose venait de changer. Profondément.
Avec Gina, pour la première fois, Foster pleurait et souffrait pour une victime. Il avait envie de crier. Il se sentait décomposé par sa mort. D’autant que, comme pour Lisa, il en était responsable.
C’était lui qui avait attiré l’Ombre sur elle.
Arrêté sur la voie médiane du PCH au volant de sa Jaguar, Foster attendait que le feu passe au vert pour tourner à gauche et s’engager sur Topanga Canyon qui rallie la vallée de San Fernando en coupant à travers les montagnes de Santa Monica.
Il se sentait oppressé entre le flot incessant des voitures arrivant en sens inverse, dont il percevait le souffle répété, et celui qui, sur sa droite, continuait vers Los Angeles.
Le sentiment d’oppression, en réalité, venait de l’intérieur.
Foster était le dernier à avoir vu Gina Bartoli vivante. Chez elle. Ses empreintes étaient partout dans son appartement, ainsi que son ADN. Ils avaient couché ensemble. Il avait joui. Il avait même fouillé son appartement. Jusque-là, elle était son ennemie qui se préparait à le détruire par la publication d’une série d’articles qui allaient, selon la rumeur, le mettre au supplice en dévoilant son imposture.
Comment prouverait-il qu’elle était consentante ?
Le Bureau le surveillait. Le Bureau le croyait coupable d’un crime de jeunesse qu’il n’avait pas commis. Ils allaient lui tomber dessus. Tout se cristallisait dans un sens qui l’accusait. Le crime de San Bernardino qui répliquait la mise à mort de Lisa. Le choix d’une victime dont l’origine était proche du lac Tahoe où il allait se ressourcer clandestinement. Puis maintenant Gina. Son ennemie.
Foster comprit qu’il était un coupable idéal. Il s’était fait piéger. Comme un con. Il avait l’impression d’être un cafard cherchant une issue qui n’existe pas.
L’Ombre savait exactement ce qu’elle faisait. L’Ombre le connaissait mieux que lui-même.
Le feu était vert et il ne démarrait pas. On klaxonnait derrière lui. Il appuya sur la pédale mais ne tourna pas sur Topanga. Il accéléra sèchement pour reprendre d’un coup sa route sur le PCH.
À Santa Monica, il prit la sortie est sur Wilshire Boulevard qu’il remonta en direction de Westwood. Il devait voir Banister. Lui saurait le guider. Il l’appela. L’avocat ne lui répondit pas. Foster ne laissa pas de message. Il lui fallait se poser, réfléchir. Il prit à gauche sur la 14e Rue et se gara sur le parking d’un supermarché Ralphs.
Il coupa le moteur. Non loin, une femme finissait de ranger ses courses dans le coffre de sa Chevrolet Malibu. Elle retourna vers l’entrée du supermarché pour remettre en place son caddie en laissant sa portière ouverte. Foster sortit de sa Jaguar et, s’approchant de la Malibu, vit que la conductrice avait laissé sa clé sur le contact. C’était le genre de bagnoles produites en masse dans les chaînes de Detroit et déversées par centaines de milliers dans les rues de Los Angeles. Il vérifia qu’il n’y avait pas un siège bébé à l’intérieur, monta, claqua la portière et mit le contact. Il ne savait pas ce qu’il faisait, où il allait. Il agissait poussé par son instinct de bête traquée qui lui intimait de disparaître. Il démarra et quitta le parking sans que la conductrice, occupée avec son caddie, l’ait remarqué. Le coffre était plein de courses alimentaires, au moins il aurait de quoi bouffer. Cela prendrait un peu de temps pour qu’ils repèrent sa Jaguar sur ce parking et comprennent que c’était son propriétaire qui s’était défilé dans la voiture de la cliente. On lâchait rarement une Jaguar pour voler une Chevy Malibu…
Sans en mesurer toutes les conséquences, il avait basculé du côté où l’animal traqué, désormais, c’était lui.
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