L'ombre
Chapitre 30
30
Sentant sa lucidité qui revenait, Foster avait appelé Gina. Il voulait l’informer du nouveau crime afin qu’elle soit la première à se rendre sur les lieux, elle n’habitait pas loin.
L’appel sonna dans le vide. Il coupa.
De nouveau, il voyait mentalement Gina, extatique, le corps cambré à l’arrière, tendu, spastique dans cet abandon total qui n’existe que dans la jouissance physique. Cette plongée dans le vide, ce trou noir qui absorbe tout. Ce néant qui fait taire la douleur.
Chez elle, Foster s’était senti sortir de ce néant après quelques minutes.
Revenant à la conscience, il avait regardé Gina qui dormait, allongée sur le côté, un genou replié. Sa respiration était lourde et régulière. Son corps semblait une part abandonnée d’elle-même, lasse, inutile après que la quête d’abandon eut épuisé tout ce qu’elle pouvait en tirer.
Il avait regardé sa montre, s’était levé, avait rassemblé ses habits. Il s’était rhabillé rapidement, sans bruit, et était sorti de la chambre. Il avait traversé l’appartement pour aller dans la cuisine remplir un verre d’eau qu’il avait bu d’une traite. Il n’avait pas pris le temps de faire s’écouler l’eau du robinet et elle était tiède. Il avait ouvert la fenêtre au-dessus de l’évier, laissant s’insinuer dans l’appartement un air sec dont la chaleur le surprit et sembla lui brûler les poumons.
Sherman Oaks n’était séparé de sa maison de Malibu que d’une vingtaine de kilomètres mais, les montagnes de Santa Monica bloquant l’air du Pacifique, les nuits y restaient étouffantes jusqu’à l’aube où, enfin, un peu de fraîcheur accompagnait pour quelques heures un nouveau jour. Mais, à l’heure qu’il était, un halo torride accablait encore toute la vallée de San Fernando, même plongée dans la nuit.
Foster éprouvait un vide dans sa tête que d’anxieuses pensées vinrent aussitôt combler.
Et si elle lui avait menti ?
Elle n’était pas la première femme à coucher pour obtenir ce qu’elle voulait. Était-elle en train de jouer un double jeu avec lui ? Tout au long de leur conversation, il avait senti qu’elle essayait de le faire parler. Cela relevait peut-être seulement de la curiosité des futurs amants, mais pas sûr.
Dans la moiteur nocturne, ses doutes s’approfondissaient de seconde en seconde à mesure qu’il reconstituait leur conversation. De quelle vidéo avait-elle parlé ? Bluffait-elle ? Et si elle avait vraiment retrouvé une vidéo dont il aurait lui-même ignoré l’existence ?
Foster devait lever ses soupçons. Il voulait être sûr d’elle.
Il fit le tour de l’appartement, inspectant rapidement le salon. Il doutait qu’elle ait choisi de conserver une pièce à conviction aussi cruciale chez elle, mais garder ses secrets au vu et au su de chacun était parfois la meilleure manière de les protéger. Sous quelle forme pouvait être cette vidéo ? Une cassette à l’ancienne ? Une clé USB ?
Il fouilla la bibliothèque. Derrière les livres. Sans résultat, il passa dans la pièce suivante, une deuxième chambre que Gina avait transformée en bureau. Il regarda parmi les objets sur les étagères, souleva des documents, ouvrit des tiroirs. En vain.
Son ordinateur portable était posé sur une table de travail encombrée par des carnets de notes qu’il ne put s’empêcher de feuilleter. Il ouvrit un tiroir, souleva quelques documents et, tout au fond, vit une boîte en carton rectangulaire sur laquelle il reconnut l’écriture. C’était celle de Patrick Hollmann.
Il était écrit : « Pour Nicholas. Patrick »
Il n’eut pas le temps d’ouvrir la boîte, un bruit dans l’appartement le fit sursauter.
Foster, chez lui, sursauta aussi en se remémorant cet instant.
Tout lui remonta en même temps qu’un haut-le-cœur lui retournait l’estomac. Il traversa son appartement, se précipita dans la salle de bains et se pencha juste à temps sur la cuvette pour vomir. Une salve d’acidité lui racla la gorge et finit en flaque au fond des chiottes. Il releva la tête. Hors d’haleine. S’essuya la bouche. Cracha les derniers relents. Avant qu’une nouvelle salve, telle une vague venue du large, remontât de ses tripes.
Les réminiscences continuaient d’affluer et de le submerger, comme ses contractions abdominales. Il se souvint être sorti du bureau de Gina. Il l’avait aperçu, de dos, dans la cuisine. Courbé en avant. Ouvrant un tiroir. Puis un autre.
L’Ombre.
L’image fantasmatique qu’il avait créée était bien réelle. Et elle était là, tout près. Dans l’appartement de la journaliste.
À quelques mètres de lui.
Foster, ne connaissant pas l’appartement de Gina, eut tout juste le temps de gravir silencieusement l’escalier qui menait sur la mezzanine surplombant le salon pour se cacher de l’intrus. Il le perdit de vue mais il devait d’abord penser à se planquer. Retenant sa respiration, il s’approcha de la rambarde. Il put l’apercevoir distinctement passant un bref instant dans un halo de lumière qui provenait de la fenêtre.
L’Ombre avançait prudemment dans le clair-obscur du salon.
Il eut la sensation de reconnaître sa démarche. Il l’avait déjà vu. Il essaya d’imprimer sa silhouette dans sa mémoire. Mais, à genoux devant la cuvette en train de s’efforcer de se remémorer la scène, Foster comprit que ses derniers souvenirs étaient partis en même temps que ses tripes dans les tuyaux des chiottes.
Rien. Il ne se souvenait de rien.
Foster fit l’effort de se relever. Il revint à son bureau, titubant, reprit son portable, regarda la photo suivante dans la série que lui avait envoyée Ventura.
La vue du corps dans son ensemble le sidéra. Tous les effets de l’alcool semblèrent se dissoudre dans ceux du stress. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser pourquoi Gina ne répondait pas à ses appels. Il se revit à plat ventre sur sa mezzanine. Il vit la lame qui brillait dans la main de l’Ombre au moment où elle disparaissait à l’intérieur de la chambre de Gina.
Foster ne se souvenait plus de la suite. L’alcool et la honte lui avaient fait refouler ce pathétique moment de lâcheté. Gina Bartoli ne serait pas la première journaliste sur les lieux du crime. D’une certaine façon, elle y était déjà.
La victime, c’était elle.
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