L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 60 sur 85

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L'ombre

Chapitre 57

57

 

Tappanjeng, Indonésie. Décembre 1984

Le soir qui avait suivi sa première messe, Patrick Hollmann, qui venait de recevoir ses bagages, avait entrepris de ranger ses affaires pour distraire son esprit quelque peu surchauffé par les émotions, quand on frappa des coups discrets à sa porte.

Il alla ouvrir. C’était Sondakh.

– Bonsoir, père Patrick.

– Entre, Sondakh.

Le jeune aide était encore tout chamboulé par la cérémonie.

– Je voulais vous remercier pour toutes les émotions que vous nous avez fait vivre, ce soir.

– C’est normal, répondit Hollmann, je suis là pour ça. Et ça n’est pas seulement moi, mais Dieu qui t’a fait ressentir ces émotions.

– Je dois vous dire que je n’avais jamais vécu quelque chose de comparable.

– C’est bien, rétorqua sobrement Hollmann.

Hollmann voyait que quelque chose avait changé dans le regard que portait le jeune homme sur lui, mais il ne voulait pas franchir trop rapidement les étapes.

– Dites-moi si je peux faire quelque chose pour vous, et je le ferai.

– Merci, Sondakh. Je n’hésiterai pas.

Sondakh restait immobile sur le seuil. Il attendait qu’Hollmann lui donne des instructions immédiatement.

– Tu peux rentrer chez toi. On se verra demain.

– Je vous montrerai la crypte, un de ces jours, si vous voulez.

– Très bien. D’ici là, bonne nuit.

Le jeune aide allait prendre congé quand Hollmann le rappela :

– Sondakh ?

– Oui, mon père ? s’empressa-t-il.

– Fais savoir à nos fidèles que je sais être à l’écoute et que je suis disponible pour les aider à régler leurs problèmes.

– Je le ferai, mon père.

– Individuellement. Et confidentiellement bien sûr, précisa-t-il.

– Bien sûr.

Cette fois, Sondakh sortit.

Hollmann savait qu’il aurait besoin de lui. Il comprit qu’il pourrait compter sur lui sans imaginer jusqu’où irait ce soutien admiratif et sans faille.

La réputation du prêtre s’était répandue à une vitesse foudroyante bien au-delà de Tappanjeng. Le nombre de fidèles augmentait de semaine en semaine, encore et toujours des femmes qui se massaient au centre de la salle. Elles venaient de plus en plus loin, créant même une rivalité avec les paroisses voisines que la popularité du père Hollmann asséchait.

La chaleur moite et poisseuse, les odeurs, le manque d’hygiène, le bruit constant des scooters sur la route voisine, les cris, tout ce qu’il honnissait était devenu un ensemble de détails parfaitement insignifiants pour Patrick Hollmann.

Il avait trouvé sa vocation à l’intérieur de sa vocation.

Il travaillait maintenant ses sermons à l’avance, façonnait autant que possible l’idée qu’il voulait développer, tout en laissant une place importante à l’improvisation. Il croyait au pouvoir des mots. Il n’y avait pas, pour lui, d’un côté la pensée et de l’autre le langage comme moyen de l’exprimer, mais un va-et-vient constant entre les deux dans lequel les sons, les rythmes et le sens des mots appelaient de nouvelles idées. C’était un torrent qui l’emportait vers des horizons de pensée de plus en plus lointains mais toujours dans la direction de ses obsessions.

Il le savait, à un moment les mots ne suffiraient plus. Ils appelleraient des gestes. Et ce moment, il le sentait, approchait…

Ses journées se déroulaient selon un rituel qui, malgré sa répétitivité, était le contraire de l’ennui. Le matin, un premier office, une sorte de mise en route où il se rodait, décidait des thèmes qu’il allait développer. Ses après-midi étaient consacrés à la prière. Le soir, il travaillait son sermon en vue de l’office principal, point d’orgue de la semaine, qui avait lieu le samedi soir.

Saturday Night Fever.

Patrick Hollmann était devenu une rock star.

Mais, contrairement à ce qu’il attendait, pas une seule femme n’était venue chercher ses conseils. Aucune ne voyait en lui un potentiel confident.

Il ne comprenait pas.

À ses côtés, Sondakh prenait son rôle de traducteur très à cœur. L’idée de traduire le premier sermon lui était venue spontanément et elle avait tenu une part importante dans la popularité du nouveau prêtre de Bantaeng. Une confiance naissait entre eux. Il arrivait même au père Patrick de tester ses concepts sur Sondakh.

Après deux mois, Patrick Hollmann avait fini par se laisser convaincre de suivre Sondakh à la crypte et il regretta aussitôt de ne pas y être allé plus tôt. Il avait trouvé ses habitudes et n’était pas très intéressé par la description que son jeune aide lui en avait faite. La perspective de traverser la forêt en scooter ne l’excitait pas particulièrement.

S’il avait su…

Hollmann suivait le deux-roues de Sondakh sur les chemins cahoteux qui s’enfonçaient à l’intérieur des terres en devenant de plus en plus étroits au sein d’une végétation, elle, de plus en plus touffue. Avec l’altitude, les palmiers aux larges feuilles laissaient place à des conifères, des arbustes, des herbes hautes et envahissantes. Comme la végétation, les symboles religieux changeaient et bientôt il ne vit plus que des mosquées. L’influence chrétienne, déjà minoritaire dans l’île, s’étiolait au fur et à mesure que l’on pénétrait à l’intérieur des terres. À croire qu’aucun prêtre missionnaire n’avait osé s’aventurer jusque-là…

Ils roulèrent une soixantaine de kilomètres jusqu’à un petit village nommé Kayu Loe, puis s’engagèrent sur un sentier minuscule, à la sortie d’un virage, noyé au milieu des chênes et des châtaigniers, cernés d’arbustes de moindre taille, aux formes exotiques, dont Hollmann ne connaissait ni l’origine ni le nom.

Après quelques kilomètres, Sondakh ralentit puis coupa le moteur de son scooter. Hollmann en fit autant. Il ressentait quelque chose d’inquiétant, mais en même temps enivrant à se sentir aussi isolé. Géographiquement et culturellement.

– Veuillez me suivre, père Patrick, dit Sondakh en se faufilant dans une forêt d’arbustes serrés.

La jungle.

– Faites attention aux serpents, mon père. Ils sont nombreux par ici.

Dieu merci, Hollmann ne supportait pas les sandales et portait toujours des chaussures fermées. Ils marchèrent une cinquantaine de mètres et soudain apparut, sous la forme d’une statue en marbre d’environ deux mètres de hauteur érigée devant une béance dans la roche, la Vierge Marie.

C’était une vision sublime.

D’une blancheur éclatante, elle semblait l’œuvre de Dieu lui-même.

– Venez, dit Sondakh.

Hollmann suivit Sondakh dans l’anfractuosité qui conduisait à une grotte massive. À l’intérieur, une source y devenait un petit cours d’eau, puis, plus en amont, retenu par la roche, presque un petit lac souterrain sur lequel la lumière du soleil tombait en faisceaux verticaux depuis les failles de la voûte.

C’était un miracle de la nature.

Hollmann se rendit compte que les parois de la grotte étaient entièrement sculptées, mais les visages excavés représentaient des figures traditionnelles issues de croyances locales.

– Ce sont des Leyaks, dit Sondakh.

Il expliqua à Hollmann que les Leyaks étaient des divinités maléfiques, concept paradoxal qui, dans la mythologie indonésienne, tantôt s’attaquaient aux femmes enceintes et buvaient le sang de leur fœtus, tantôt fécondaient les femmes soupçonnées d’adultère pour donner naissance à un bébé Leyak.

– Dieu, dit-il, avait placé la Vierge pour empêcher les démons de sortir de la grotte et protéger les femmes de la région.

Sondakh ajouta que c’était la raison pour laquelle aucune des femmes n’avait répondu à son offre de dialogue, car elles ne voulaient pas se retrouver seules en tête à tête avec un homme, par peur d’être soupçonnées d’infidélité et victimes du Leyak.

La foi chrétienne n’empêchait donc pas de croire à ce genre de superstition à la con.

Hollmann regardait ces figures avec fascination. Des masques horribles. Effrayants. Lui-même pouvait ressentir si ce n’était l’horreur, la répulsion qu’ils provoquaient.

– Dis-leur que je peux les protéger contre le Leyak, dit Hollmann.

Sondakh posa sur le prêtre un regard enflammé.

Nul doute qu’il lui accordait ce pouvoir.

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