L'ombre
Chapitre 14
14
À la suite du coup de fil de son avocat, Foster appela son ex-femme.
– Qu’est-ce que tu en penses ? lui demanda-t-elle aussitôt. Tu as une idée de ce qui se passe ?
Elle croyait que Banister l’avait prévenu. Comprenant que ce n’était pas le cas, elle préféra ne pas lui parler par téléphone. Il fut surpris d’apprendre que c’était elle qui avait alerté Banister, pas le contraire.
– Pourquoi il ne m’a rien dit ? demanda Foster.
– Parce qu’il n’est pas compétent pour ce genre d’affaires, lui dit-elle.
Foster eut un moment de trouble.
– Il faut que tu te trouves un vrai avocat, pas un vieil impresario botoxé…
– J’arrive, dit-il.
Elle avait utilisé le mot impresario à dessein pour mieux souligner l’incompétence de Banister dans l’affaire qui se présentait. C’était pourtant Meredith qui les avait mis en relation après le premier livre de Foster. Elle ne pensait sans doute pas qu’il allait l’accompagner toutes ces années. Elle-même lui était encore très liée, mais elle ne lui aurait pas confié sa défense si elle avait été accusée de meurtre. Banister avait pourtant toujours été irréprochable.
De quelle rumeur s’agissait-il pour qu’elle rabaisse ainsi les compétences d’un homme qu’elle avait toujours gardé de son côté ?
Samuel H. Banister avait beau ressembler à un masque de cire couvert d’implants capillaires et affublé de dents trop blanches et surdimensionnées dont il ne cessait de proclamer qu’elles étaient d’origine, c’était l’avocat de l’industrie des médias le plus agressif, le plus méchant et surtout le plus malhonnête de tout Hollywood. Il aurait pu être maître chanteur, il avait préféré le faire légalement. On prenait moins de risques et on gagnait plus. Il était capable de tout.
Il se disait, pour plaisanter, que c’était de lui que Colin Powell s’était inspiré pour établir la doctrine de l’usage de la force écrasante.
Foster l’avait rencontré alors que, bien que diplômé de Yale, il défendait encore, à près de cinquante ans, des accidentés de la route contre l’État de Californie, les constructeurs automobiles, la Société des autoroutes et même contre une chaîne de fast-food lorsqu’un de ses clients s’était endormi au volant après un déjeuner dans un de ses restaurants à la nourriture indigeste. Un client que, selon Banister, le mélange hautement calorique de graisses et de sucres avait précipité dans le sommeil et pour lequel, en échange de son silence, il avait obtenu des indemnités colossales.
Lors de leur toute première rencontre, Banister avait eu cette phrase simple qui avait plu à Foster : « J’aime me battre. » C’était carré. Il était en guerre. Il était né comme ça.
Le courant était passé très vite entre eux et Banister s’était retrouvé chargé de ses contrats. Puis des attaques dont Foster faisait l’objet. Pour lui, la moindre allusion touchait à la diffamation, et le premier amendement, qu’il savait si bien utiliser pour protéger Foster lorsque ce dernier s’en prenait à ses ennemis, devenait son meilleur allié dans sa défense. En laissant croire ses agresseurs à leur liberté de parole, il lui permettait de les tondre ensuite. Eux ou mieux, les compagnies qui les employaient…
Ensemble, ils avaient gagné en dommages et intérêts de quoi subvenir, chez l’un et l’autre, aux besoins de plusieurs générations. Même si Banister n’était pas concerné par sa succession, lui qui, autre confidence faite à Foster lors de leur rencontre initiale, avait préféré subir une vasectomie…
Les premières offensives contre Nicholas Foster s’étaient déclenchées dès qu’il avait commencé à intervenir dans les médias non plus pour vendre son histoire, mais pour exposer son point de vue à propos des affaires criminelles en cours. Qu’il publie ses livres, très bien. Qu’il en vende autant qu’il veut, même des millions, on s’en foutait. Mais qu’il utilise sa notoriété pour ouvrir sa gueule et critiquer le système à tout-va sur CNN et autres Fox News, et on lui promit la foudre et le feu.
Instantanément, une génération spontanée de critiques mit en question ses compétences, sa légitimité, et jusqu’à son apparence physique avec une violence qui l’avait pris de court.
Puis on s’attaqua à son passé en répandant des rumeurs : sa petite amie avait-elle été réellement tuée ? La connaissait-il vraiment ? Avait-il vraiment été proche du tueur ?
Il avait attaqué le système et le système s’était déchaîné contre lui en orchestrant une campagne de désinformation, voire de calomnies, censée le détruire. Banister s’était transformé en garde-chiourme de la réputation de son client, ce qui correspondait parfaitement à sa personnalité.
Comme promis, il s’était battu comme un chien et ils avaient gagné.
Son ex-femme attendait Foster sur la terrasse de l’hôtel Ermitage, à Beverly Hills, situé tout près des bureaux de son agence de presse.
Meredith Bartlett était plus âgée que Nicholas de cinq ans. Quand il l’avait connue, elle venait d’avoir son deuxième enfant, sa fille. La rencontre avec Nicholas avait été une révélation et elle avait tout quitté pour le jeune écrivain aux allures de Beach Boy. Avec lui tout était différent, il était jeune et paumé. Elle l’avait « fait ». Pour mieux subir ce qu’il était devenu par la suite, ce qui était dans la nature cynique des choses.
Mais elle ne regrettait rien.
Leur mariage avait duré quelques années encore puis ils avaient décidé d’y mettre fin d’un commun accord. Ils étaient restés proches, leurs intérêts intriqués par dix années de partage. La seule chose qu’ils n’avaient pas eue ensemble, c’était un enfant.
Foster la retrouva sous un auvent, près de la piscine sur le roof-top de l’Ermitage.
De ce côté, la vue sur les collines s’étalait depuis Beverly Hills jusqu’à West Hollywood. À cette heure, les touristes qui fréquentaient la piscine l’après-midi étaient retournés à leur chambre et les célébrités locales avides de se montrer pas encore arrivées. Ils pouvaient parler discrètement.
– Une journaliste du nom de Gina Bartoli, ça te dit quelque chose ?
Le nom ne lui évoquait rien du tout.
– Jamais entendu parler.
– Tu es sûr ? Parce que, à en croire mes sources, elle est particulièrement remontée contre toi. Et, dit-on, très bien informée.
Foster eut beau lui répéter qu’il n’avait aucune idée de qui elle était, Meredith, qui connaissait mieux que quiconque le besoin de conquêtes de son ex-mari, pensait bien entendu à la vengeance d’une maîtresse. Elle en avait souffert au début de leur mariage, puis avait rapidement décidé de se placer sur un autre domaine, sachant qu’elle ne pouvait rien y faire. Quand le chasseur devient une proie, on ne peut pas lutter…
– Cherche. Parce qu’elle te connaît, dit-elle. C’est une journaliste pour Vice.
Foster se souvint alors de cette proposition d’interview qui indirectement avait suscité l’idée de son livre. Il en profita pour exposer à Meredith son projet : reprendre les cas pour lesquels il avait fait chou blanc. Il était certain qu’il avait laissé filer un tueur, dit-il en s’emportant un peu. Un tueur plus redoutable que tout ce qu’on avait connu. Capable de brouiller les pistes d’une façon incroyable.
Meredith, qui avait l’habitude de ses emportements, l’écouta, mais revint sur sa préoccupation du moment au plus vite.
– Tu lui as parlé ?
– Pardon ?
– Gina Bartoli.
Il n’avait pas retenu le nom de la fille, à part qu’il était à consonance italienne. Ce pouvait être ça. Il fit part de ce souvenir à Meredith : elle l’avait sollicité, il avait refusé. Résultat, elle se vengeait avec un article et, comme elle avait été éconduite, évidemment l’article était orienté.
– Plus qu’orienté, commenta Meredith.
– Diffamatoire, c’est pareil. Banister va régler ça vite fait.
– C’est autre chose, Nicholas. Cette journaliste n’est pas la première venue. Elle ne publie pas si elle n’est pas allée au fond des choses. Et elle est originaire d’un village près de Tivoli.
Là où Lisa avait été tuée.
– Ce n’est pas un article qu’elle prépare, ajouta-t-elle, mais une série de six. Qu’ils prévoient de publier toutes les semaines. À partir du début juillet.
Soit dans moins de deux semaines.
– Ils veulent te tuer, dit-elle.
Foster savait les ravages que pouvaient faire ces nouveaux médias cornaqués par des francs-tireurs sans foi ni loi. Ils étaient en train de flinguer la presse officielle. Les pages des journaux fondaient comme neige au soleil. Et avec elle, la pub et les emplois… Et lorsque ensuite les réseaux sociaux, ces nouveaux tribunaux populaires, entraient dans la danse, les dégâts pouvaient être dévastateurs et rapidement irréparables.
Car, s’il avait fait face à de nombreuses attaques dans sa carrière, c’était à une époque où il était beaucoup plus facile de contrôler les discours et d’allumer des contre-feux. Tout avait changé. Et ce n’était que le début. C’était comme ça maintenant, vous refusiez une interview et on vous faisait la peau en contrepartie.
– En privé, elle dit qu’elle a de quoi te détruire.
Meredith lui montra une pièce jointe à un e-mail qu’elle avait reçu confidentiellement.
C’était la photo de l’article en cours d’élaboration. Il était à peine lisible avec les caractères flous d’une photo volée. Son titre, plus gros, l’était. Il reprenait celui d’un des livres de Nicholas Foster, le troisième, celui où il démontait avec violence le système, mais le détournait contre son auteur.
« IMPOSTEURS »
Le s était biffé. Le message était clair.
Foster plissa les yeux pour parcourir quelques lignes. L’article de Gina Bartoli était écrit à la première personne. Ironiquement, un peu dans le style du premier livre de Foster.
« Qu’un collaborateur célèbre du FBI ait été l’intime d’un tueur ne m’offusqua pas. Cela pouvait arriver. Mais découvrir que cet homme, devenu une icône de la lutte contre le crime en série, était en vérité l’exécuteur testamentaire d’un tueur me dégoûta. Cela faisait de lui un complice. Et, si l’intention vaut l’action, un criminel. Un monstre qui se cache parmi les monstres, une ombre parmi les ombres… Quel pacte y avait-il entre eux ? »
La suite était illisible. Mais ça lui suffisait. Une ombre parmi les ombres… Foster sentit un goût de sang au fond de la bouche.
Si c’était le réveil, comme il l’avait anticipé, il était brutal.
Il fallait empêcher cette Gina Bartoli de publier son article. Coûte que coûte.
Sinon, en effet, il était mort.
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