L'ombre
Chapitre 42
42
Tamms, Illinois. 15 février 1998
La dernière rencontre de Nicholas Foster avec Patrick Hollmann eut lieu dans une salle du parloir de la prison de Tamms, environ deux mois avant la date fatidique.
– L’exécution a été fixée au 21 avril, tu seras là ?
Nicholas était sidéré par le ton sur lequel Patrick Hollmann annonçait sa propre mise à mort : factuel, apaisé, comme s’il s’agissait d’un fait ordinaire de l’existence.
– Oui, bien sûr, répondit-il.
– Amy sera là aussi, je serais content que tu la rencontres.
– Comment va-t-elle ?
– Bien. Je ne lui ai pas encore dit pour la date. J’espère qu’elle ne va pas être trop abattue. Sans jeu de mots, dit-il en se fendant d’un sourire.
Foster se fit la réflexion qu’en se liant à un tueur en série, l’épouse de Patrick Hollmann savait à quoi s’attendre.
– Tu pourrais la lui communiquer ?
– Oui, je le ferai.
– Le reste de ma famille a été prévenu, dit Hollmann.
Séparés par un véritable mur de verre blindé, le détenu et son visiteur étaient distants de plus d’un mètre l’un de l’autre, l’un, enchaîné à un tabouret en béton fixé au sol, l’autre, encore humilié par une fouille au corps totale, lui faisant face derrière la vitre. Ils communiquaient par un système audio qui les obligeait à élever la voix.
Pour cette prison de haute sécurité, l’existence d’un parloir relevait d’une obligation légale, mais les conditions de visite étaient si dissuasives qu’elles contribuaient à renforcer cette « isolation sensorielle » prônée par l’IDOC. La moyenne des visites par détenu depuis sa construction était de 0,12. Autrement dit, seul un peu plus d’un détenu sur dix avait reçu une visite durant les six derniers mois.
Foster, à lui seul, faisait sacrément monter la moyenne. C’était sa cinquième visite à Patrick Hollmann en deux ans. Dès le transfert d’Hollmann à Tamms il avait sollicité les services de Banister pour obtenir toutes les autorisations légales de visite, ce qui, côté paperasses, avait pris plusieurs semaines, mais aussi pour mettre de l’huile là où c’était nécessaire afin que rien ne vienne entraver la visite. Même l’autorisation en poche, il n’était pas rare qu’elle soit annulée au dernier moment en raison du « comportement inapproprié » du détenu dans les jours précédents, prétexte idéal pour l’administration. Et vous étiez repartis pour six mois…
Ainsi Foster avait dû payer discrètement, via son avocat, afin d’éviter qu’Hollmann ne soit agressé lors des rares moments de présence collective des détenus, ce qui aurait eu pour effet de lui interdire toute visite pendant plusieurs mois, même en étant la victime. D’un côté, Banister avait généreusement abondé le fonds d’aide aux familles du personnel pénitentiaire de Tamms, de l’autre, cherché qui, parmi les prisonniers, pouvait éviter ce genre d’incident.
Hollmann avait besoin d’un protecteur.
Banister avait cherché parmi les détenus les plus craints celui qui serait suffisamment raisonnable pour comprendre son intérêt. Il fallait qu’il appartienne au même groupe ethnique qu’Hollmann et, si possible, qu’il soit condamné à la peine capitale afin que toute trace s’efface quand lui-même s’effacerait. Ou plutôt serait effacé.
Après de méticuleuses recherches, il avait trouvé le client idéal : il s’appelait Harold Netter. Originaire de Californie, Netter s’était installé à Chicago, Illinois, au milieu des années 80. Il avait été condamné à mort pour un triple meurtre et son exécution était programmée. Tout était parfait. Moins d’un an après la disparition d’Hollmann, on n’entendrait plus jamais parler de Harold Netter.
Banister avait approché la sœur du détenu, Kathlyn Netter, qui vivait toujours en Californie et s’était proposée pour représenter son frère, lequel, faute de le payer, venait de perdre son avocat. Elle avait convaincu Harold d’accepter en lui faisant comprendre leur intérêt mutuel : il gagnait un avocat et elle lui ferait passer une partie des sommes que lui verserait Banister en échange de sa protection à Patrick Hollmann.
Sans surprise, le condamné à mort avait accepté.
Banister avait fait ce qu’il fallait pour que Netter soit changé de cellule et devienne voisin de Patrick Hollmann. Netter avait parfaitement joué son rôle, allant jusqu’à s’interposer dans une bagarre et évitant ainsi de sérieux désagréments à Hollmann ainsi qu’un séjour en isolement total qui aurait pratiquement empêché toute visite jusqu’à son exécution.
Grâce à la protection de Netter, Hollmann attendait sereinement le moment final de son existence. Sans angoisse. Ou si peu…
Comme de ne pas savoir si sa sœur serait présente. Il espérait que Rose aurait le courage de se défaire des influences de son entourage. Ce ne serait pas le cas de leurs parents qui avaient rompu tout contact avec leur fils au moment de son arrestation en Allemagne. Ils avaient dû quitter l’État du Wisconsin pour un lieu éloigné du Midwest où leur nom ne serait pas marqué du sceau de l’infamie. En partie dans la communauté catholique qui était leur cercle de rencontres privilégié… Ils s’étaient installés dans la petite ville de Topeka, près de Kansas City. Un autre monde. Rose qui, mariée, ne portait pas le nom d’Hollmann n’avait pas eu besoin de prendre de telles mesures. Son nom, celui de ses enfants, n’était pas entaché par l’ignominie. Et on ne lui tenait pas rigueur des crimes de son frère. Il n’empêche, elle comptait beaucoup pour Hollmann et il aurait grandement apprécié sa présence.
– Ça va être un moment fort, dit Hollmann avec gravité.
Hollmann prit des nouvelles des ventes de Nicholas qui venait de publier son troisième livre, celui intitulé Imposteurs. Le précédent, Victime Numéro Un, avait lancé la polémique. Violemment critique, il avait fait de Foster l’homme à abattre du système. Hollmann l’invita à consacrer le suivant aux victimes. À ses victimes, voulait-il dire. Il lui conseilla de lire L’Idiot de Dostoïevski qu’il avait recommandé à Amy.
– Tu verras, il y a des pages assez saisissantes sur la peine de mort. Elle te l’apportera. Cela pourra inspirer ton prochain livre.
– Je le lirai attentivement, dit Nicholas.
– Tu savais qu’il avait été condamné à mort ? Dostoïevski ?
– Non.
C’était un autre point commun qu’avait Patrick Hollmann avec son écrivain favori. Au contraire du prêtre, l’écrivain avait échappé à son exécution, mais il avait vécu ces moments atroces où la mort s’avance comme une certitude dans un sentiment de terreur supérieur à la peine elle-même, qui lui avaient inspiré ce vif et poignant plaidoyer contre la peine capitale écrit dans l’Idiot.
– Il a tort. Ce n’est pas la mort qu’il faut craindre, dit Hollmann. C’est l’oubli.
Nicholas se contenta d’acquiescer silencieusement. Il savait ce qui se jouait dans l’esprit de son ancien ami. Dans l’Empire romain, on condamnait les politiques indignes à l’oubli. Damnatio Memoriae. C’était la véritable peine capitale. On effaçait leurs noms de l’histoire, comme s’ils n’avaient jamais existé. Hollmann était obsédé par l’idée de laisser une trace intellectuelle. De faire don de sa personne et de sa pensée à l’humanité. C’était la justification de tous ses actes et de toutes ces souffrances imposées à lui-même et aux autres.
Mais il y avait un obstacle. Et pas des moindres.
Celui qui cherchait à justifier ses crimes s’exposait, quelles que soient ses raisons, au jugement sans appel des hommes. Rien ne justifiait le meurtre d’un homme dans l’esprit d’un autre homme. Du moins dans celui du commun des mortels. C’était foutu d’avance et Hollmann le savait. La question du meurtre pouvait être posée en théorie, comme Dostoïevski l’avait fait par le biais de ses héros, qu’il s’agisse de Raskolnikov s’interrogeant sur la culpabilité d’éradiquer le pire être vivant de la terre, ou d’Ivan Karamazov sur la liberté de tuer laissée par l’absence de Dieu. Mais l’écrivain se contentait de raisonner, qui plus est à travers ses personnages, et évidemment n’était jamais passé à l’acte.
Ça, c’était une autre paire de manches…
Hollmann, si. Il avait même commencé par là. C’était à la fois sa supériorité et sa fragilité. On pouvait discuter des théories de Dostoïevski, en parler dans les dîners entre amis, être pour ou contre, on ne pouvait pas justifier les actes de Patrick Hollmann. Même s’ils étaient exactement la mise en pratique desdites théories.
Y parvenir était son ultime combat. Malgré l’échec annoncé de toute tentative.
Alors que leurs conversations pouvaient durer des heures lorsqu’ils sillonnaient les rues de Rome, les deux hommes semblaient être arrivés au bout de leur dialogue. Il était stupéfiant de constater à quel point tout entre eux avait été dit, fit remarquer Hollmann.
– Il ne te reste plus qu’à l’écrire. Encore une fois.
Nicholas approuva. Mais quelque chose dans son attitude troubla Hollmann, une distance, un manque d’enthousiasme peut-être que Foster n’était pas parvenu à cacher.
– Tu vas le faire, n’est-ce pas ? interrogea Hollmann.
Foster était-il gagné par le confort que lui amenait la célébrité ? L’argent ? Était-ce la culpabilité, ce cancer de la pensée, qui commençait à poindre ? Ou, plus banalement, se préparait-il à sa disparition ?
– Ne me trahis pas, Nicholas. Ne crois pas que ma mort sera ma fin. Même mort, dit-il, je peux encore avoir beaucoup d’influence. Un jour, tu le regretterais.
Pour la deuxième fois, Foster vit l’expression de Patrick Hollmann se transformer. Comme dans le parloir de Francfort, le philosophe volubile, le provocateur amusé s’effaçait en un éclair derrière le visage neutre du tueur froid et implacable.
– Je sais tout ce que je te dois, dit Nicholas. Je ne te trahirai pas. Je paierai ma dette jusqu’au bout.
Nicholas ne voulait pas que leur dernier échange se fasse sur un ton de menace.
– Sans toi, je ne serais rien, poursuivit-il. Tu peux partir tranquille…
– Moi non plus, répondit Hollmann. Mais souviens-toi… Tout se paie, d’une façon ou d’une autre. Tout finit toujours par se payer, soit parce que l’on accepte le prix et qu’on le paie volontairement…
Hollmann marqua une petite pause puis conclut avant de reposer le combiné téléphonique dans lequel il parlait :
– … ou soit parce qu’on est rattrapé par sa dette. Ne m’oublie pas.
Foster acquiesça. Ce fut leur dernière phrase avant de se dire adieu.
OceanofPDF.com