L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 13 sur 85

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L'ombre

Chapitre 13

13

 

Foster avait reçu depuis la veille les premiers éléments de l’enquête que Ventura lui avait envoyés, photos et rapports d’autopsie, quand le coup de fil de Banister arriva.

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda l’avocat.

– Quoi, qu’est-ce qu’on fait ? répondit Foster.

– Tu n’as pas eu écho de la rumeur ?

– Quelle rumeur ?

La question de Foster fut suivie d’un silence qui lui parut anormalement long. Banister était au courant de tout ce qui se disait à Hollywood, c’était son métier.

– S’il y a une rumeur, c’est à toi de me l’apprendre, dit Foster.

– Meredith ne t’a pas appelé ?

– Non.

Il lui avait parlé de l’idée de reprendre l’enquête sur les cold cases, mais avant qu’elle adopte sa véritable forme. Depuis, il n’avait pas échangé avec son ex-femme.

– Merde. Appelle-la.

– Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Appelle-la. Et rappelle-moi.

Banister avait raccroché. C’était toujours la même chose, personne n’aimait annoncer les mauvaises nouvelles et on essayait de le faire faire par les autres. L’avocat de Nicholas Foster ne dérogeait pas à la règle.

Peu avant cet appel, Foster avait fini de relire les premières pages de son récit. Mener une enquête et la relater par écrit en même temps était un exercice nouveau et électrisant. Comme un saut dans le vide. Une improvisation qui était liée à l’incertitude de l’enquête en cours dont les éléments s’étalaient sous ses yeux.

La statuette insérée dans l’utérus de la victime était bien identique à celles que Patrick Hollmann avait utilisées avec ses victimes indonésiennes. Elle représentait un démon du nom de Leyak. Dans la mythologie indonésienne, les Leyaks étaient des entités maléfiques à la recherche de femmes enceintes dans le but de se nourrir du sang de leur fœtus. Il y avait une variation infinie de statuettes, la représentation des Leyaks ayant évolué au fil des siècles. Mais celle utilisée pour la victime de San Bernardino était exactement la même que pour Lisa.

Foster n’avait appris l’existence de ce rituel que lors de l’arrestation de Patrick Hollmann. Ottaviani lui avait dissimulé cette information durant ses auditions, jusqu’aux terrifiants aveux d’Hollmann.

Assis à son bureau, il repensait à ces heures qui avaient suivi la mort de Lisa. Il se souvenait de manière quasiment palpable de son état psychologique. Son cerveau tournait en surrégime et n’arrivait pas à assimiler ce crime, si sauvage et en même temps si maîtrisé. Le vide qu’il éprouvait physiquement n’avait rien à voir avec ce qu’il avait ressenti l’année précédente avec la mort de sa mère. Ce n’était pas le même vide. L’un était émotionnel, l’autre rationnel. Un vide de sens.

Puis un vide auquel Hollmann venait de donner un sens.

Comme le tueur de San Bernardino aujourd’hui. En défiant Foster, il l’avait réveillé. Étrangement, la similitude entre les deux crimes, le premier et le dernier, réactivait des zones de son cerveau qu’il avait trop longtemps mises en jachère.

Il était devenu Nicholas Foster en cultivant ce qu’il y avait de plus inquiétant en lui. De plus amoral. En cultivant l’héritage intellectuel de Patrick Hollmann. Puis, au fil des années, il s’était endormi. Comme il l’avait senti quelques jours auparavant, il était devenu tout ce qu’il vilipendait.

C’était l’heure du réveil.

La secousse cérébrale était aussi violente que vingt et un ans plus tôt, à Rome, devant les photos du corps de Lisa, pour autant très différente de celle ressentie dans les toilettes du bureau des carabiniers. Il n’était plus le même homme, mais que ce meurtre survienne au moment où il avait décidé d’écrire son prochain livre lui faisait y voir plus qu’un signe.

Une nouvelle révélation.

Mais une révélation qui puisait dans les parties ténébreuses de son esprit qu’il avait fini par mettre de côté. Par habitude. Par confort. Par vanité. Il n’avait qu’à continuer sur cette pente et un nouveau Nicholas Foster, jeune, affamé, l’esprit acéré, arriverait et le déboulonnerait à son tour. S’il voulait éviter de subir ce sort, ce n’étaient pas ses accomplissements qu’il lui fallait évaluer dans ce nouvel opus, mais ses échecs. Tous ces cas où il avait failli. Ces crimes qui étaient restés impunis, ces énigmes sans solution, ces victimes sans justice. Vous sortirez toujours plus fort d’une autocritique que d’une autobiographie complaisante, il le savait.

Cela signifiait de ne laisser à personne le soin de vous juger. Ce privilège-là, personne ne pouvait vous le prendre. Nul ne sera plus critique que vous-même.

Foster se sentait renaître. Il venait de trouver la vraie idée de son livre. L’angle.

Il ressortit les onze cas d’homicides non résolus des huit dernières années, prêt à se replonger dedans, à passer des heures, des journées, des nuits à réévaluer chaque audition, chaque indice, chaque petit élément, même le plus incertain. Peut-être bien, se dit-il, qu’il parviendrait à en résoudre certains. À commencer par celui de San Bernardino qui, jusqu’à preuve du contraire, était le douzième.

Ce meurtre qui le renvoyait à son passé. Qui bouclait la boucle avec son départ pour Rome en quête de son destin.

Repensant à ces homicides dont il n’avait jamais percé le mystère, il eut une sensation fugitive, comme une giclée d’amertume, que son échec sur ces cas ne venait pas de nulle part. Lui aussi avait un sens. Une raison d’être. Était-ce sa culpabilité originelle qui lui dictait ce sentiment, mais il eut la certitude qu’il avait laissé passer quelque chose. Quelque chose ou quelqu’un ?

Quelqu’un qui, dans l’angle mort de sa vie, s’était joué d’eux. De lui. Et qui, en tuant, venait lui faire payer sa dette.

Et pourtant, aucun des meurtres de cette liste ne ressemblait à un autre. C’était comme si chaque crime d’un même tueur en série était une Victime Numéro Un. S’il y avait un récidiviste, derrière cette litanie d’horreurs, c’était le tueur le plus sophistiqué, le plus abouti qu’il avait jamais vu.

C’était aussi l’impression qu’il avait eue devant le corps de San Bernardino.

Tel était le défi qui se dressait devant lui. Sa capacité à le résoudre déciderait, comme pour Raskolnikov, du reste de ses jours.

Une seconde fois dans sa vie, le chaos discrètement s’organisait pour lui offrir une issue. Sans logique apparente, mais avec une intelligence intrinsèque, une finalité souterraine et secrète qui participait de l’ordre divin et lui accorderait la rédemption.

Sans autre raison que, comme le disait Hollmann, « la preuve immanente de la part divine du meurtre ».

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