L'ombre
Chapitre 31
31
Ventura était toujours sans nouvelles de Foster quand, deux heures après lui avoir envoyé les photos du corps, l’identification de la victime l’avait fait basculer de l’inquiétude à la stupeur : Gina Bartoli.
La journaliste qui menaçait de détruire la réputation de Nicholas Foster.
C’était vertigineux.
Tous les éléments matériels indiquaient la présence d’un seul individu étranger dans l’appartement de Bartoli. La porte n’avait pas été forcée. Une bouteille était ouverte et deux verres contenant un fond de vin étaient posés sur la table basse devant le canapé. L’un d’eux portait des traces de rouge à lèvres. L’analyse de leur contenu était en cours. De même que celui du téléphone portable de Bartoli retrouvé près du lit. Un couteau d’une vingtaine de centimètres, le plus long d’un jeu de six, manquait dans la cuisine. Des habits et des sous-vêtements féminins étaient éparpillés dans la chambre, près du lit défait. Il y avait des cheveux sur l’oreiller et des traces biologiques sur les draps. Des empreintes digitales se retrouvaient partout dans l’appartement, signe qu’on l’avait méthodiquement fouillé.
Le tueur, si c’était lui qui avait passé l’appartement au peigne fin, cherchait quelque chose. Mais quand avait-il fouillé les lieux ? Avant de tuer Bartoli, c’était possible. Ou alors, était-il revenu dans l’appartement après l’avoir laissée agonisante dans le parc… C’était risqué. Même au cœur de la nuit, sa présence aurait pu être repérée.
Les enquêteurs du LAPD avaient embarqué l’ordinateur portable de Bartoli. Son téléphone. Il n’y avait pas de caméras de surveillance dans l’appartement et la résidence, de taille et de standing modestes, n’était pas particulièrement sécurisée. C’était un des rares immeubles collectifs bâtis sur Valley Vista, la plupart des habitations étant des maisons individuelles, dont l’arrière donnait directement dans le parc où le corps de la journaliste avait été retrouvé.
Sans doute étaient-ils sortis par là, ce qui expliquait qu’elle ait pu être entraînée, puis tuée dans le parc sans attirer l’attention. Pour l’instant, la lame n’avait toujours pas été retrouvée mais les fouilles continuaient. Pas d’habits non plus près de la scène de crime. Elle était sortie entièrement nue de son appartement. Vivante. Sans doute sous la menace. Ou avait-elle tenté de s’échapper et été rattrapée par le tueur ? Mais, à part les blessures mortelles causées intentionnellement, son corps ne portait aucune marque de lutte, de fuite ou de résistance.
Lassalle avait élargi les recherches. Des caméras de surveillance situées au-dessus des feux de circulation de la sortie de la 405 avaient enregistré le passage du véhicule de Bartoli à 23 h 17 alors qu’elle rentrait chez elle. Mais ce fut en vérifiant l’image de la voiture arrêtée au feu rouge sur Sepulveda que Ventura eut un choc.
Non pas à cause de celle de Bartoli, mais de la Jaguar de Foster qui la suivait.
Rentrée d’urgence à Westwood, Ventura fut convoquée aussitôt par McAllister. Casey et lui étaient en conférence de crise avec Washington. Ils étaient passés en mode panique. Depuis que Ventura avait quitté Lassalle au Valley Bureau of Homicide, la présence de Bartoli avait été confirmée au Shutters on the Beach de Santa Monica où l’hôtesse d’accueil avait décrit un homme qui l’accompagnait ressemblant en tout point à Foster. Sa Jaguar avait été repérée par une caméra de surveillance près de l’hôtel. On avait aussi un message téléphonique dans lequel il l’invitait à dîner. Et la trace d’un appel de quarante-sept secondes émis par Gina en réponse.
Moralité, ce qu’ils redoutaient plus que tout venait d’arriver, lui annonça McAllister : Foster avait tué la journaliste.
Ventura fut déconcertée de les voir sauter sur cette conclusion. L’affaire lui semblait plus complexe, mais elle ne les avait pas encore briefés sur sa visite à Gardnerville et la présence de l’homme sans visage.
Soit ils lui dissimulaient des informations, soit ils prenaient leurs désirs pour la réalité.
– Ne croyez pas que ça nous fait plaisir, agent spécial Ventura, dit McAllister.
– Je ne vois pas en quoi cela ferait plaisir au Bureau qu’un collaborateur de premier plan soit soupçonné de meurtre.
– Exactement. C’est précisément ce que nous redoutions. Et je regrette de ne pas avoir agi plus tôt, surenchérit Casey.
– Agi comment ?
– En déclenchant une enquête interne dès que nous avons été informés des investigations de la journaliste.
– Qu’avait-elle trouvé sur lui ?
– On ne sait pas exactement. Nous verrons bien. Ses recherches vont forcément sortir.
– Je croyais qu’elle était sous surveillance ?
– Jusqu’à un certain point.
Elle comprit qu’ils ne lui en diraient pas plus et s’épargna une nouvelle réponse dilatoire.
– Elle n’est pas la première à avoir essayé de l’épingler, se contenta-t-elle d’objecter.
– Mais elle est la première à en mourir, répliqua McAllister.
– Est-ce que ça fait de Foster le suspect principal ?
– C’est à vous de nous le dire. Mais lui a un mobile. Et il était avec elle. Seul, asséna-t-il.
La conclusion de McAllister était imparable et, surtout, il n’hésitait pas à en tirer d’autres implications.
– Il y a de fortes probabilités pour que l’assassin de Bartoli soit le même que celui de San Bernardino. Le modus operandi est le même.
– Pas forcément. Il a pu l’imiter, objecta Ventura.
– Qu’est-ce qu’on sait de l’emploi du temps de Foster pour San Bernardino ?
– Pardon ?
McAllister haussa les épaules. Il questionnait l’implication de Foster dans le meurtre de Myriam.
– Je ne sais pas, mais ça n’a jamais été une option, répondit Ventura.
– Eh bien, c’en est une maintenant.
Ventura évaluait les siennes. Continuer à argumenter avec McAllister ? À quoi bon ? Comme s’il devinait ses pensées, il prit les devants :
– Vous voulez un conseil, agent spécial Ventura, contentez-vous de faire votre boulot, mais faites-le bien, rigoureusement, et en faisant abstraction de votre passé avec Foster. Et de vos sentiments pour lui.
Elle n’apprécia pas particulièrement l’allusion finale.
– Et ça commence par lui mettre la main dessus, conclut McAllister. C’est votre priorité.
Il ajouta avec une nuance parfaitement dosée de menace.
– Et c’est aussi un ordre.
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