L'ombre
Chapitre 12
12
Ventura venait à peine d’envoyer son premier compte rendu quand elle reçut un appel de son supérieur direct, l’agent spécial en charge John McAllister. Il l’attendait dans le bureau du responsable de la branche dite Criminal, Cyber, Response, and Services Branch (CCRSB) de Los Angeles, le sous-directeur Abel Casey.
– Le patron veut vous entendre, agent spécial Ventura.
C’était rapide. Elle n’aimait pas ça. Se méfier des coups tordus faisait partie de la panoplie de l’agent du FBI.
Quand Michelle Ventura avait choisi le FBI, son père, un ancien du bureau du shérif d’Orange County, puis du LAPD, l’avait prévenue qu’elle passerait le plus clair de son temps à remplir de la paperasse pour couvrir ses arrières. Il avait même dit « son cul ». Il savait de quoi il parlait. Il disait que cela aurait dû être enseigné à l’école de police. Pour l’instant, elle était sous la protection de Foster qui l’avait adoubée après le départ de Valdes.
Mais pour combien de temps ?
Ventura sortit de l’ascenseur et longea le couloir en direction du bureau de Casey qui occupait une grande partie de l’aile est au dernier étage du Federal Building à l’angle du côté de Wilshire Boulevard et de Veteran Avenue. Elle n’avait eu l’occasion d’y aller que deux fois. Lors de sa promotion comme agent spécial, après le départ de Valdes, et huit ans auparavant, à la mort de son père. C’était la seule fois où elle avait vu Casey ému. Réellement affecté par la disparition de celui qu’il appela « son ami », le patron lui avait assuré qu’elle pouvait compter sur lui. Qu’elle n’hésite pas. Elle l’avait remercié sobrement et avait quitté le bureau.
La rencontre avait duré à peu près trois minutes. Connaissant la réputation d’animal politique de Casey, elle se méfiait de son offre. Bien lui en prit.
À sa sortie, elle avait été immédiatement convoquée par McAllister, soucieux de connaître le motif de cette rencontre. Il avait eu écho, à l’époque, de la relation personnelle de Casey et Rob Ventura et tout soupçon de court-circuiter la hiérarchie suscitait chez lui une hostilité animale. Surtout quand la hiérarchie, c’était lui. Il n’en avait pas fallu plus à Ventura pour comprendre qu’elle ne devrait jamais utiliser le lien direct qu’elle aurait pu avoir avec Casey, sauf à se faire un ennemi mortel de son supérieur hiérarchique direct. Ce qui était politiquement suicidaire. Ou alors ce devrait être pour l’exécuter. Mais cela ne faisait pas partie de ses plans. Du moins pas encore.
Elle l’avait utilisé une fois et en gardait toujours un goût amer. Même si le résultat avait fait d’elle la partenaire privilégiée de Nicholas Foster.
Mais cela lui avait servi de leçon.
Abel Casey était à l’origine un brillant enquêteur, formé à l’école des profileurs des années 90, qui, après un passage au LAPD, avait choisi de jouer la carte de la politique interne pour gravir les échelons dans la hiérarchie administrative du Bureau en même temps que – selon l’expression des enquêteurs lorsqu’ils voyaient un des leurs abandonner le terrain pour emprunter la voie administrative – dans celle « des fils de putes ».
Rob Ventura et lui avaient fini leur carrière au LAPD, à la division Rampart qu’ils avaient quittée après que la corruption qui y régnait avait fait scandale à la fin des années 90, l’un pour rejoindre le bureau du shérif dans le comté voisin, l’autre pour intégrer le FBI à un poste de commandement. La rumeur leur prêta à tous deux un rôle dans l’enquête interne ayant amené au démantèlement du réseau mafieux qui pourrissait la division Rampart. On soupçonna Ventura d’avoir piégé ses collègues corrompus. Sa carrière stagna. Celle de Casey décolla. Il fut nommé vice-directeur de la section enquêtes criminelles (CID) de la branche de Los Angeles.
À trois étages du sommet qu’il franchit en une dizaine d’années.
Rob Ventura, lui, avait été utilisé par le système, puis jeté quand on n’avait plus eu besoin de lui. Sa fille, témoin privilégié de ces lâchages, s’était retrouvée très tôt à bonne école. La survie politique n’était peut-être pas enseignée à l’université, mais elle l’avait rapidement apprise sur le terrain. Une putain de formation accélérée…
Ventura entra dans le bureau de Casey et sentit immédiatement son abdomen se contracter. Debout, le regard tourné dans sa direction, McAllister ne fit pas le moindre geste pour l’accueillir. Il était grand et, avec sa silhouette courbée, ses joues creuses, son menton légèrement proéminent et ses cheveux gris coupés ras, il impressionnait. Son regard pouvait rester fixé longtemps sur vous, il n’en éprouvait aucune gêne. La première fois qu’elle le vit, elle avait eu la vision d’une chauve-souris. Depuis cette image ne la quittait jamais.
John McAllister avait été un des agents de terrain les plus respectés de Californie, pour ne pas dire les plus craints. À quarante-sept ans, il était le numéro deux du bureau de Los Angeles et Casey lui faisait une confiance totale. Il n’avait pas le choix, leurs destins étaient liés. Évidemment, McAllister exécrait Foster et le fait que Ventura avait été désignée pour travailler avec lui au départ de Valdes avait encore renforcé la méfiance qu’il éprouvait vis-à-vis d’elle. Et réciproquement.
– Entrez, agent spécial Ventura, dit Casey. Asseyez-vous.
Ventura ferma la porte. Casey lui désigna une des deux chaises face à lui. Plus âgé de cinq ans que McAllister, il était physiquement son contraire : rond, de taille moyenne, une posture avenante. Mais il n’en restait pas moins aussi coriace.
Elle s’assit. McAllister demeura debout. Casey s’exprima le premier :
– Nous venons, Mac et moi, de prendre connaissance de votre rapport sur le crime de San Bernardino, agent spécial Ventura.
Mac, c’était comme ça qu’il appelait McAllister. Cela reflétait bien le mélange de distance et d’intimité qui caractérisait leur relation.
– Nous avons tous les deux le sentiment qu’il s’agit d’une affaire, il va sans dire, particulièrement sordide, mais tout à fait hors normes, continua-t-il.
– Ça ne fait aucun doute, monsieur le directeur, répondit Ventura.
– Nous allons nous retrouver dans le viseur de la presse et je ne vous cache pas que nous devrons être d’une vigilance absolue.
– Comme toujours, monsieur le directeur
– Non. Plus que d’habitude. Vous savez à quel point c’est le bordel en ce moment, avec tous ces nouveaux médias complètement hors de contrôle.
Casey faisait allusion à l’éclosion de ces nombreux sites d’information qui poussaient un peu partout sur Internet et prenaient la place des médias officiels. Il ne l’avait jamais habituée à de telles précautions oratoires. Toute chose avait toujours un but avec lui, elle attendait.
– Votre première impression ?
– À part qu’il s’agit d’une affaire compliquée, je n’en ai pas. J’essaie d’ailleurs de n’en avoir aucune par principe, comme vous le savez.
Il esquissa un rictus qui pouvait s’apparenter de loin à un sourire face à une réponse qu’elle avait voulue politique.
– Et moi, je n’essaie pas de vous coincer, agent spécial Ventura, répondit Casey. Juste de savoir si vous êtes la personne adéquate pour mener cette enquête.
– Pardon ?
Ce salopard avait réussi à la déstabiliser. McAllister saisit l’opportunité pour venir occuper le siège voisin.
– C’est vous qui avez prévenu Foster du meurtre ? demanda-t-il.
– Oui, bien sûr.
– De quand date sa dernière collaboration avec nos services ?
– D’environ trois mois.
Il le savait parfaitement. Pourquoi lui posait-il la question ?
– Et, entre-temps, vous l’avez sollicité ?
– Non.
– Vous l’avez rencontré pendant cette période ?
– Non.
– Vous savez où il était ?
– Pas du tout.
– Merci, agent spécial Ventura.
Ils avaient l’air d’être plus intéressés par la position de Foster que par le cas lui-même. Ils voulurent savoir comment il avait réagi à la vue du corps et, il allait sans dire, à la découverte du rituel qu’avait subi la victime.
– Comme toujours, dit-elle. De façon extrêmement professionnelle.
– Il a eu une réaction particulière ? demanda McAllister.
Qu’est-ce qu’ils croyaient ? Qu’est-ce qu’ils cherchaient ? Évidemment qu’ils savaient mieux que quiconque que ce meurtre en rappelait un autre. Ils pensaient quoi, que Foster allait craquer, s’effondrer en larmes ? C’était n’importe quoi.
– Aucune réaction particulière, répondit-elle.
– Bien. Tenez-nous au courant de l’avancée de l’enquête quotidiennement, Ventura, conclut Casey.
– Naturellement, dit-elle avant de se lever, pensant que la dernière phrase de Casey l’autorisait à quitter le bureau.
– Agent spécial Ventura, l’interpella Casey.
– Oui ?
– Vous avez eu écho d’une enquête journalistique concernant Foster ?
– Non. Je devrais ?
– Prévenez-nous si ça devient le cas. Tout ce qui concerne les collaborateurs du Bureau nous concerne.
– Je n’y manquerai pas.
Ils n’avaient pas parlé d’un article, mais d’une « enquête journalistique ». Quelque chose de plus fouillé. De plus dangereux aussi.
S’ils avaient voulu exciter sa curiosité, ils ne s’y seraient pas pris autrement. S’ils voulaient l’utiliser pour en savoir plus également. Mais s’ils s’attendaient à ce qu’elle parle à Foster, ils se fourraient le doigt dans l’œil. Elle savait que Casey et McAllister s’entendaient sur une chose au sujet de Foster : ils rêvaient de se débarrasser de lui depuis longtemps. Foster attirait trop la lumière. Non qu’ils auraient aimé que les projecteurs soient braqués sur eux, ils avaient par principe une aversion pour la publicité et la presse en général. Ils affectionnaient l’ombre. C’était le lieu du pouvoir. Et surtout, ils n’avaient pas digéré la façon dont Valdes avait fait entrer le loup Foster dans la bergerie. Il la leur avait mise par surprise.
Et profond, comme aimait à dire délicatement l’ancien mentor de Ventura.
L’idée de collaborer avec le FBI avait été suggérée à Foster par Meredith comme un contre-feu à sa célébrité et aux nombreuses attaques qu’elle suscitait. C’était le moyen de les faire cesser en passant à l’action. On n’attendait qu’une occasion pour cela. Elle survint avec les événements d’octobre 2002 qui se déroulèrent dans la région de Washington, DC.
Le 3 octobre 2002, en l’espace de deux heures, de 7 h 41 à 9 h 58, et dans quatre endroits différents de la ville, quatre personnes étaient mortellement atteintes d’une balle de sniper, la nouvelle créant une panique dans toute la région de Washington, DC. Les coups de feu correspondaient au même calibre et avaient été tirés par une carabine longue portée depuis une distance estimée chaque fois à plusieurs centaines de mètres. Ce qui rendait l’enquête et, surtout, la prévention d’un prochain meurtre particulièrement difficiles.
Le massacre se poursuivit le lendemain. Une femme échappa de peu à la mort après avoir reçu une balle en pleine poitrine alors qu’elle venait de se garer dans le parking d’un centre commercial. Les victimes étaient systématiquement abattues au cours d’une activité quotidienne dans l’espace public, ce qui faisait potentiellement de chaque habitant la prochaine cible. Des témoins évoquaient un van blanc qu’on aurait vu repartir juste après le coup de feu, chaque fois à une distance de plus de cinq cents mètres de sa cible. Mais c’était tout.
Le 7 octobre, un collégien de treize ans fut atteint en pleine poitrine.
L’affaire changea de nature lorsqu’on retrouva une douille et une carte de tarot sur laquelle était écrite la phrase : CALL ME GOD.
Tous les spécialistes du genre, journalistes, criminologues, profileurs, envahirent l’espace médiatique pour développer leurs théories. Tous, quelle que soit leur paroisse, s’accordaient sur deux points : le massacre était l’œuvre d’un homme seul. La méthode, le type d’arme, le choix de ses victimes et, plus que tout, le symbole laissé à l’intention de la police signaient son identité : pour eux, il était blanc.
Foster fut interviewé par Geraldo Rivera sur Fox, le lendemain de cette découverte. Il jeta un pavé dans la mare. Cette idée d’un homme seul et blanc était l’exemple même d’une déduction absurde et contre-productive. Foster en profita pour continuer son exercice de démolition. Pour lui, il n’y avait qu’une évidence : le sniper, qu’il soit seul ou pas, blanc ou pas, avait déjà tué. Et si le FBI effectuait correctement son travail, le massacre en cours n’aurait jamais dû avoir lieu. On aurait dû l’arrêter dès sa Victime Numéro Un.
Ce genre de provocation déplut fortement, c’était le moins qu’on puisse dire.
Une communication téléphonique du sniper à la police confirma l’hypothèse de Foster : il se vanta d’avoir déjà tué deux femmes au cours d’un braquage à Montgomery, Alabama.
Il ignorait qu’il avait laissé une empreinte digitale sur une poutre du magasin de spiritueux, ABC Liquor Store, où il avait commis le braquage meurtrier. L’empreinte permit d’identifier un homme du nom de Lee Malvo. Puis de remonter jusqu’à son complice, John Allen Muhammad. Ils étaient deux. Et ils n’étaient pas blancs.
Lors d’une nouvelle émission avec Rivera, après l’arrestation des deux tueurs, un agent du FBI lança à Foster un défi en plein direct. C’était trop facile de rester dans sa tour d’ivoire à commenter, critiquer, provoquer. Quitte à avoir raison, pourquoi ne venait-il pas sur le terrain avec eux, s’il était si fort que cela ? Rivera se tourna vers Foster, sautant sur l’occasion : Oui, pourquoi ? dit le présentateur à moustache.
En direct sur Fox News, Foster releva le défi.
L’agent qui l’avait défié était Rodrigo Valdes de l’antenne de Los Angeles. Un proche de Meredith Foster avec qui elle avait tissé des liens étroits depuis plusieurs années. Lui aussi se battait contre le système. De l’intérieur. Sa provocation était un coup parfaitement réglé pour forcer la main non pas à Foster, mais à ses supérieurs.
Casey et McAllister l’avaient eu dans le cul.
Dans l’ascenseur qui la ramenait à son bureau, Ventura se dit que, face aux diverses hypothèses, les deux huiles avaient fait leur choix quant à la cible du tueur.
Foster.
Elle avait perçu une forme d’excitation. Elle avait même eu une fugace mais désagréable impression qu’ils lui cachaient des informations. Et pas seulement lorsqu’ils avaient mentionné l’enquête journalistique. Ils en savaient plus sur le crime de San Bernardino qu’ils ne voulaient bien le dire.
La coïncidence entre ces deux faits l’intriguait. Elle allait devoir marcher sur des œufs. C’était peut-être l’occasion qu’ils attendaient depuis des années pour se débarrasser de Foster. Et s’ils pouvaient profiter du moindre faux pas pour le faire, ils n’hésiteraient pas. Même si elle devait passer en même temps par pertes et profits.
Là où ils se trompaient, c’était qu’à l’inverse de son père elle n’allait pas se laisser broyer par le système. Il avait payé pour elle.
C’était son seul héritage et elle saurait le faire fructifier.
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