L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 30 sur 85

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L'ombre

Chapitre 28

28

 

 

Le parc était connu pour ses parcours de promenade, ses vues sur la vallée de San Fernando jusqu’aux montagnes de San Gabriel, que le coucher de soleil rendait féeriques.

La réalité qui s’offrait aux yeux de Ventura n’avait rien de féerique. Elle avait reçu l’appel à 8 h 17 du matin. Le corps avait été repéré environ une heure et demie plus tôt par un habitant du quartier qui promenait son chien. Il avait appelé le 911 et été connecté à la station locale du LAPD de Van Nuys qui couvrait cette partie de la vallée de San Fernando. Deux patrouilleurs étaient arrivés sur les lieux à la suite de l’appel, l’un à 7 h 02, l’autre à 7 h 07. Découvrant le corps, ils avaient sécurisé la scène et fait remonter l’information jusqu’à la nouvelle division, baptisée Valley Bureau Homicide, qui regroupait en un même lieu tous les enquêteurs chargés des homicides commis dans la vallée de San Fernando.

Le service de veille automatisé de l’antenne locale du FBI reçut l’alerte à 7 h 43. Le programme de détection systématisé avait rapproché les images de la scène de crime de San Bernardino. L’agent superviseur avait vérifié les données et prévenu Ventura qui était en charge des crimes en série.

Elle venait de sortir de la douche après son footing quand elle avait reçu l’appel. Elle prit aussitôt contact avec le Valley Bureau Homicide pour les prévenir qu’elle se rendait sur les lieux. Elle avait besoin d’en avoir le cœur net. Ventura tenta de joindre Foster depuis la rue, en sortant de chez elle. En vain. Elle laissa l’ordre de continuer à essayer d’entrer en contact avec lui jusqu’à ce qu’il réponde et prit sa voiture pour rallier la zone du meurtre. Sherman Oaks. Deervale-Stone Canyon Park.

Au volant, son esprit errait. Bien que le gros du trafic allât à cette heure matinale dans le sens inverse, la rampe d’accès à la 405 en direction du nord était déjà chargée.

« Les gens ont peur de rentrer sur les autoroutes à Los Angeles… » C’était la première phrase d’un livre qu’elle avait lu adolescente. Moins que zéro. Ventura n’avait jamais été férue de littérature mais ce début l’avait marquée. Il fallait dire que l’auteur, Bret Easton Ellis, était à peine plus âgé, vingt ans, quand il l’avait écrit qu’elle quand elle l’avait lu. Comme elle, il avait grandi dans la vallée de San Fernando. L’impression que lui avait faite ce bouquin avait compté et elle n’avait retrouvé une telle sensation qu’en lisant Lisa, 22 ans, plus tard. Foster l’avait écrit presque au même âge qu’Ellis. Lui aussi s’était sorti de la masse. Elle se demandait s’ils se connaissaient. Elle trouvait qu’ils se ressemblaient.

Elle emprunta la bande d’arrêt d’urgence puis s’inséra habilement dans la circulation, ce qui ne lui faisait pas du tout peur. Elle y était habituée depuis qu’elle avait seize ans et qu’elle traversait les collines en prenant la 405 pour aller à Santa Monica High School où sa mère était intendante, ce qui lui donnait le droit d’y suivre sa scolarité bien que résidant dans un autre district beaucoup moins favorisé. Elle remonta les longues courbes de l’autoroute pendant une dizaine de minutes, changeant habilement de file au gré des ralentissements, pour basculer vers la vallée au niveau de Mulholland Drive et glisser, peu après, vers la sortie sur Ventura Boulevard. Elle remonta Sepulveda Boulevard pour immédiatement reprendre à gauche sur Valley Vista qu’elle parcourut jusqu’à Stone Canyon qui longeait le parc où le corps avait été signalé.

La vue dégagée lui permit de repérer les hélicoptères immobiles dans le ciel. Ils étaient positionnés plus haut, vers Mulholland, n’ayant pas l’autorisation pour survoler à basse altitude les zones habitées de Sherman Oaks. Elle tourna sur Sunny Oak Drive, dépassa la file des patrouilleurs du LAPD, puis des Urgences arrêtés sur le bord du chemin, et gara sa voiture près d’une voie d’accès au parc. Elle vérifia son portable, Foster n’avait toujours pas rappelé. Elle ajusta sa casquette, ses lunettes de soleil, et entra dans le parc.

Dès son arrivée sur la scène, Ventura fut frappée, au premier regard, par la position du corps : il évoquait une image de plaisir extatique mêlé de souffrance qui provoquait une sensation immédiate de dégoût. Si c’était le but recherché, alors le résultat était de loin encore plus frappant qu’avec Myriam Lehren, car plus spontané.

La victime gisait nue au milieu des herbes jaunies par la sécheresse, allongée, le dos cambré, les jambes repliées sous elle dans une position offerte qui exhibait la région de son sexe avec une obscénité choquante. Ses bras étaient joints derrière son dos, dans une hyperextension qui ouvrait sa poitrine. Sa tête était courbée à l’arrière bien au-delà de ce que permettait le mouvement naturel des vertèbres cervicales.

Le corps témoignait d’un niveau de souffrance tout aussi insoutenable, mais la manière dont le tueur s’était acharné sur sa victime n’avait rien du déploiement méthodique, froid et implacable qu’il avait démontré à San Bernardino.

Là où il avait fait preuve d’une cruauté extrême mais pleinement maîtrisée, s’exprimait ici le déchaînement d’une rage folle qu’on aurait dite trop longtemps contenue. Le niveau de violence, de colère, montait. Et il montait anormalement vite, pensa Ventura.

Si le meurtre de Myriam matchait parfaitement avec la psychologie supposée de celui qu’elle appelait « l’homme sans visage », celui de Sherman Oaks prouvait que bouillonnait derrière le masque d’insensibilité une haine pestilentielle et fiévreuse. C’était la même barbarie, mais pressée par l’urgence. La position du corps était différente, mais comme une variante dans une même série. Là encore comme le travail d’un peintre qui, maîtrisant suffisamment sa technique, pouvait se lâcher tout en sachant que le trait, quoique spontané, serait juste, précis et signifiant.

Et ce qu’exprimait le tableau était profondément dérangeant même aux yeux d’une flic aussi expérimentée et endurcie que Michelle Ventura.

Lorsqu’elle put observer le corps d’assez près, elle découvrit les véritables causes de cette horrifique impression. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser à quel point elle était transgressive et choquante.

Ventura fut prise de nausée.

La victime reposait dans une mare brune et poisseuse dont l’épaisseur était maximale au niveau de sa taille. Elle s’était lentement vidée de son sang. Ce n’était pas seulement la position du corps qui donnait cette impression d’exhibition forcée d’une insupportable obscénité. Le sexe de la victime avait été prolongé vers le haut par une incision qui remontait sur le pubis, exposant les organes génitaux internes au grand jour. C’était par cette échancrure sauvage que son sang s’était écoulé. Tout le reste du corps était enveloppé dans un film plastique qui figeait sa pose, arrimant ensemble dans son dos poignets et chevilles dans cette posture naturellement impossible. Le plastique recouvrait aussi le visage, ce qui expliquait qu’une telle torture ait été possible sans attirer l’attention par des cris qui, même dans ce parc isolé, auraient été aussi effroyables que le rituel lui-même.

Ventura remarqua alors une petite incision pratiquée au niveau de la trachée-artère, juste au-dessus du triangle du sternum, par laquelle la victime avait pu respirer. « Il » avait voulu la maintenir en vie aussi longtemps que l’hémorragie durerait. « Il » voulait qu’elle se sente mourir. L’agonie avait duré plusieurs heures pendant lesquelles, consciente mais dans l’impossibilité de bouger ou de crier, elle voyait, entendait, ressentait. Elle respirait presque malgré elle, car ce réflexe vital ne lui appartenait plus.

Il appartenait à son humanité qui, au rythme du sang giclant hors d’elle à chaque pulsation cardiaque, petit à petit, s’éteignait.

Ventura avait vu ce qu’elle voulait voir. Elle attendait, assise sur une pierre, qu’on en finisse avec la scène de crime. Elle avait besoin de reprendre le contrôle de ses émotions.

Elle avait été accueillie sur les lieux par le lieutenant Peter Lassalle de Van Nuys. Ancien détective, il venait d’être promu à la tête d’une section du Valley Bureau Homicide. Auparavant détective de grade III à la station de Van Nuys où il avait officié pendant près de dix ans, il avait grimpé un à un les échelons. Ventura l’avait côtoyé à plusieurs reprises et elle ne doutait ni de ses compétences ni de sa capacité à partager l’information. Lassalle ne connaissait pas Foster, mais n’était ni du genre groupie ni hostile. Il n’y aurait pas de guerre des services avec lui.

La situation géographique du crime évitait que soit déployée l’Unité d’intervention urgente du Bureau et permettrait de se reposer sur les TSC du LAPD dont les premières constatations ne firent que confirmer les observations initiales de Ventura.

La victime avait été tuée sur place. On estimait à trois heures la durée de son agonie qui s’était terminée vers quatre heures du matin. L’attaque avait eu lieu vers une heure, donc. Ils passaient encore le parc au peigne fin, mais n’avaient pour l’instant retrouvé ni les habits de la victime, ni l’arme du crime, ni aucune trace particulièrement évocatrice.

Pourquoi s’en était-il pris à cette femme ? Était-elle une proie d’opportunité, une joggeuse, une randonneuse, une habitante du quartier qu’il aurait spontanément décidé de tuer ? Ou une victime choisie dont l’identité et peut-être l’histoire, comme Myriam Lehren, avaient un sens dans son rituel ? Ou quelqu’un qui avait, comme elle, une proximité, même très indirecte, avec Foster ? Si on comprenait ce qui guidait son choix, on parviendrait peut-être à éclairer davantage sa personnalité et à déterminer des priorités parmi les suspects.

Ventura continuait de penser à un proche de Patrick Hollmann. Elle devrait comparer ce crime à l’un des quatre qu’il avait commis alors qu’il était encore dans le Wisconsin. Peut-être qu’après avoir imité la mort de Lisa Dudek, il cherchait à créer une autre réincarnation. Elle allait devoir reprendre minutieusement les dossiers une fois au bureau.

Mais surtout, elle attendait Foster.

Personne mieux que lui ne connaissait les détails de la carrière criminelle de Patrick Hollmann. S’il y avait le moindre point commun avec l’un de ses quatre crimes, il le saurait instantanément. Pourquoi ne la rappelait-il pas ? Qu’est-ce qu’il foutait ?

Après que les TSC en avaient fini avec les prélèvements sur place, ils procédèrent à la levée du corps. C’était toujours un moment pénible. On embarquait la dépouille et les lieux redevenaient normaux. Ou presque. Seule une large tache brune colorait encore la terre sèche après qu’ils avaient soulevé la victime, l’avaient disposée sur un brancard et recouverte d’une couverture en aluminium afin de la transporter jusqu’au van garé dans la rue. Direction Mission Road, l’institut médico-légal.

Ventura appela le docteur Wang, qui avait autopsié Myriam, espérant qu’il était de service. Ça tombait bien, il était en train d’en finir avec une victime d’overdose. Elle lui suggéra d’annuler son déjeuner. Il allait avoir du boulot. Elle le recontacterait dans l’après-midi.

Alors qu’elle retournait à sa voiture, elle en profita pour rappeler Foster. Cette fois, il répondit.

– Oui ?

Sa voix était brumeuse. Pire, caverneuse. On aurait dit qu’il dormait. À presque onze heures du matin…

– Ça n’a pas l’air d’aller fort ?

– J’ai eu une nuit difficile. Trop d’alcool. Grosse migraine au réveil. Impossible de sortir du coma.

– Quand on n’est pas habitué à boire… Tu as eu mon message ?

– Il y a cinq minutes. J’allais te rappeler. Tu as besoin que je vienne ?

– Non, trop tard. Le corps est parti à Mission Road.

– C’est lui ? demanda-t-il après un silence.

– Je crois.

– Ça s’est passé quand ?

– Cette nuit.

– Où ?

– Sherman Oaks. Deervale-Stone Canyon Park.

Elle l’entendait respirer. Foster ne réagissait pas. Soit il réfléchissait, soit il avait vraiment forcé sur la boisson la veille.

– Je t’envoie les photos, dit-elle.

Ventura lui fit suivre depuis son téléphone le dossier qu’elle venait de recevoir du lieutenant Lassalle sur son serveur sécurisé. Elle attendit.

La communication coupa. Elle comprit qu’il y avait un problème.

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