L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 22 sur 85

Pages du PDF

L'ombre

Chapitre 21

21

 

 

Foster détestait Venice Beach, et toute sa faune d’abrutis dégénérés et tatoués de tous sexes, qu’il considérait comme l’épicentre californien de la connerie. D’ordinaire, il n’y mettait jamais les pieds.

Il franchit le seuil de l’Intelligentsia Coffee, un des bars sur Abbott Kinney où le café se concevait prétentieusement comme un art majeur. Il balaya du regard la salle principale et, ne voyant pas la journaliste parmi les clients attablés ou amassés autour du bar camouflés derrière leur ordinateur portable, décida d’entrer pour l’attendre. Il la repéra assise dans le patio à l’arrière de l’établissement, sous la verrière, seule. Elle portait une casquette des Dodgers qui contenait mal ses cheveux longs et bouclés. Un jeans serré. Un T-shirt blanc. Des lunettes de soleil Armani lui barraient le visage.

Évidemment, Foster avait googlé son nom, vu son visage en photo sous tous les angles, mais il ne s’attendait pas à être troublé. Elle lui rappela sa première rencontre avec Meredith, l’attirance immédiate qu’il avait eue pour elle. Voyait-il des ressemblances là où il n’y en avait pas ? Peut-être. Il eut l’intuition fugace qu’il pouvait tout recommencer avec elle. C’était peut-être cela le lien magique des événements : elle faisait peut-être partie de ce nouveau départ, qui sait ? Il chassa aussitôt cette pensée. On n’en était pas là. Pour l’instant, elle voulait plutôt ses couilles sur un plateau, comme disait Banister, mais savait-on jamais qui était le chasseur et qui était la proie ?

Foster pénétra dans le patio. Sans climatisation, il y faisait chaud, ce qui expliquait qu’elle s’y trouvât seule. Aucune oreille indiscrète n’écouterait leur conversation. Elle savait ce qu’elle faisait. Ils se saluèrent comme s’ils étaient réunis pour collaborer à une œuvre commune.

– Bonjour, dit-il tout simplement.

– Ravie de faire votre connaissance, répondit-elle.

Ils échangèrent une poignée de main. Elle lui demanda si cela lui allait d’être installé ici et s’il voulait prendre quelque chose avant d’entamer leur discussion. Il acquiesça pour le lieu, déclina pour la boisson. Elle buvait un cappuccino qui, dit-elle avec un sourire fataliste, n’avait pas grand-chose à voir avec ce à quoi elle était habituée dans sa région natale, mais elle avait fini par s’y faire. Ils s’accordèrent sur le fait qu’appeler un bar Intelligentsia était une belle preuve de connerie.

Cela la fit rire. Elle avait l’air très à l’aise et la compagnie de Foster semblait ne pas lui déplaire. On aurait dit qu’ils se voyaient pour un rendez-vous Tinder. Elle lui raconta qu’elle avait grandi dans le petit village nommé Villagio Adriano où ses parents tenaient une pizzeria, pas très éloigné de Tivoli et tout près, d’où son nom, de la Villa Adriana, magnifiques ruines architecturales de la Villa construite pour l’empereur Hadrien, au deuxième siècle après Jésus-Christ.

– J’imagine que vous connaissez, dit-elle. Vous étiez étudiant en architecture à l’époque, non ?

Il se contenta d’approuver d’un sourire. Bien sûr qu’il connaissait. Foster l’avait visitée à de nombreuses reprises, dont une fois avec Lisa, et elle était une des raisons pour lesquelles il avait choisi Rome comme destination.

– C’est au bord de cette petite route, peu avant la traversée du village, qu’a été retrouvé le corps de Lisa, n’est-ce pas ?

Gina Bartoli, dit-elle, avait alors treize ans et ce crime sauvage l’avait marquée. C’est pourquoi, plus tard, lorsqu’elle prit connaissance de la notoriété de Nicholas Foster au cours de ses études à l’école de journalisme de Columbia, elle s’était naturellement intéressée à lui. Elle lut ses livres qu’elle trouva intéressants, dit-elle. Notamment le premier.

– Vous avez réussi à capturer la pensée du tueur comme si vous étiez dans sa tête.

– Ça s’appelle écrire, répondit Foster.

– En tout cas, il était particulièrement réussi. Je voudrais pouvoir en dire autant des suivants.

– Question de goût…

– Peut-être, mais je les ai trouvés moins tranchants. Comme s’ils n’étaient qu’une copie du premier. Tout en étant intéressants, bien sûr, répéta-t-elle, mais le premier avait quelque chose d’authentique. Peut-être parce que c’était du vécu… Tout était dedans. La suite…

Elle fit un vague geste de la main.

– Je l’ai relu récemment, dit-elle.

Une fois qu’elle eut gagné ses galons de story editor chez Vice, expliqua-t-elle, elle conçut l’idée de cet article et prit contact avec lui.

– Mais c’était une envie qui me trottait dans la tête depuis longtemps, dit-elle.

– Depuis quand ?

– Depuis que j’ai compris que l’histoire était trop belle.

Elle lui fit penser à une tueuse à gages qui exposait de sang-froid avec un calme absolu à sa victime pourquoi elle allait l’exécuter.

– Trop belle pour être vraie ? interrogea Foster.

Elle ne répondit pas au cas où, comme elle le soupçonnait, il aurait décidé d’enregistrer leur conversation. Elle se contenta de hausser les épaules, lui laissant le soin de conclure.

– Je regrette juste que vous n’ayez pas répondu positivement à ma demande d’interview, continua-t-elle.

– Et vous avez décidé de vous venger ?

– Pas du tout. Ça n’a rien changé à mon enquête. J’aurais aimé y inclure votre point de vue, c’est tout. Mais c’est votre choix. Je ne suis pas votre ennemie.

– Beaucoup de gens ont essayé de me détruire, vous n’êtes pas la première, ça leur a coûté très cher.

– Je sais. J’étais prévenue par ma hiérarchie, mais j’ai su les convaincre.

– Il faut croire que vous avez été très persuasive.

– Disons que j’avais commencé cette enquête bien avant de la proposer à ma rédaction. Quand je retournais visiter ma famille en Italie…

– C’est une vraie passion, dit-il en souriant.

Mais elle était devenue imperméable à toute marque de sympathie. Pas du genre à tomber dans le piège de la séduction. La comédie était terminée. On avait sorti les couteaux.

– Pas pour vous, dit-elle. Je vous l’ai dit, ce crime m’a profondément marquée. Je ne suis pas la seule dans ce cas. Vous saviez que l’ex-capitaine Ottaviani était devenu romancier ?

– J’espère qu’il est meilleur auteur que flic.

– Il vend moins que vous, dit-elle en souriant.

Foster nourrissait toujours une vieille rancœur envers le capitaine des carabiniers. Aujourd’hui, il se foutrait bien de lui, mais leur relation remontait à un moment de sa vie où il était encore possible de l’atteindre. Et le jeune homme en lui gardait une marque encore cuisante de ses entrevues avec les carabiniers.

– Il sait en tout cas faire bénéficier le romancier de son passé de flic. Vous devriez lire ses livres. Ils ne sont pas traduits, mais j’imagine que vous avez encore des restes de votre cours d’italien du Campo dei Fiori…

Il sentit une légère tension l’envahir. Il n’aimait pas le tour que prenait la conversation, déjà parce que ce n’était pas lui qui la menait, surtout parce qu’en laissant filtrer des indices, elle lui montrait à quel point elle était précise et bien renseignée. Jamais il n’avait cité le nom et l’adresse de son cours d’italien dans aucun de ses livres. Elle avait fait le job.

– Un prêtre assassin, c’était trop pour Ottaviani, dit Foster.

– C’est surtout son mobile qui ne collait pas. Pourquoi tuer la petite amie de son ami ?

– Je me suis longtemps posé la question, dit Foster.

– Et, malgré votre longue amitié, il ne vous l’a jamais révélé ?

– Jamais. Sinon je l’aurais écrit.

– Je connais la réponse à cette question, répondit-elle en le regardant dans les yeux. Et je sais que, vous aussi, vous la connaissez.

– Vraiment ?

Voilà où elle voulait en venir.

– Je serai ravie d’en débattre avec vous, ajouta-t-elle. Si vous en êtes d’accord. Tout peut être arrangé très rapidement. Il le faut d’ailleurs, car la sortie de mon article ne va pas tarder.

– Discutons-en ensemble… Pourquoi ne pas dîner un de ces soirs ? lui demanda-t-il. Puisque nous ne sommes pas ennemis…

Elle se contenta de sourire. Comme si l’idée était véritablement absurde.

– Vous croyez que je prendrais ce risque ?

– Vous aimez vivre dangereusement, on dirait.

– Uniquement lorsque le risque vaut le coup.

– Vous devriez y réfléchir, dit Foster. On ne sait jamais tant qu’on n’a pas essayé.

Le sourire de la jeune journaliste se figea. Sa beauté semblait céder à une expression qu’elle voulait glaciale.

– Je sais qui vous êtes, monsieur Foster. J’en ai la preuve.

– Vous n’avez encore rien vu, répondit-il.

Elle continuait de le regarder avec ce sourire figé qui imperceptiblement devenait une grimace. Sa froideur ne faisait qu’amplifier le désir qu’il ressentait. Il était prêt à tout pour l’avoir.

– Je sais qui était Patrick Hollmann pour vous. Une ombre parmi les ombres… Je suis au courant de votre pacte.

Elle se leva brusquement et quitta le patio sans se retourner. Il la vit jeter son gobelet dans une poubelle, sortir du café et se fondre parmi les passants sur le trottoir. Plus que jamais, il voulait la voir jouir et perdre tout contrôle. C’était le meilleur moyen pour la faire changer de camp. Peut-être même le seul…

« Une ombre parmi les ombres… » La phrase écrite par Bartoli dans son article et qu’elle venait de lui répéter reprenait mot pour mot la dédicace d’un exemplaire d’un livre de Dostoïevski que lui avait faite Patrick Hollmann.

Entre le meurtrier de San Bernardino et la menace de la journaliste de Vice, Foster se sentait traqué. La conjonction des deux et leur possible lien créaient une forme inédite d’excitation, intense mais obscure, comme celle qui, pensait-il, accompagnait le prédateur dans la chasse, attiré par l’odeur du sang mais conscient qu’il risquait sa peau à chaque pas.

Comme sentir le canon d’un sniper dont l’ombre menaçante se dessine devant soi.

C’était cette ombre qui le menaçait aujourd’hui.

Pas seulement une ombre, l’Ombre.

C’était ainsi qu’il l’appelait.

C’était ainsi qu’il ressentait la présence de cette créature mystérieuse, fruit de son existence lascive venue lui faire payer ses fautes. Il appréhendait maintenant cette menace avec une acuité nouvelle, une sensation de présence inouïe. Cette entité cristallisait la haine de tout ce qui en lui attirait, provoquait, séduisait, mais aussi rebutait, dégoûtait peut-être.

L’Ombre était partout, planante, glaçante, qui l’accompagnait.

Et, si sa perception était nouvelle, il ne doutait pas qu’elle était là depuis longtemps. Dans son dos. Il sentait son souffle dans son cou. Il l’avait ignorée. Snobée. Elle avait grandi dans l’angle mort de son histoire. Elle était née de ses succès, de sa notoriété, mais s’était nourrie de son orgueil et de sa suffisance. Et elle menaçait aujourd’hui de le détruire.

L’Ombre avait passé des années à le suivre, à l’observer. Et, choisissant son moment, elle avait décidé de frapper. Il était certain que le meurtre de San Bernardino était son œuvre. Et que ce n’était que le début.

L’Ombre avait décidé de sortir de l’ombre.

OceanofPDF.com