L'ombre

Franck Ollivier · Chapitre 4 sur 85

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L'ombre

Chapitre 4

4

 

Les premiers examens du corps commencèrent dans le véhicule scientifiquement équipé sur le chemin vers Los Angeles.

Il était pourtant évident que le crime avait été pensé, préparé de longue date et savamment élaboré. Il ne servait pas à grand-chose de gagner du temps tant il allait de soi que l’auteur d’un meurtre aussi méticuleusement planifié avait également pris soin d’organiser sa fuite. Ça aussi, le laboratoire mobile, c’était du bidon, de la poudre aux yeux du public, et, au mieux, un élément psychologique qui permettait aux enquêteurs et à l’électeur de base, de se dire que le système était immédiatement actif face à l’horreur.

Pour la première fois, néanmoins, Foster apprécia l’existence de l’Unité d’analyse urgente et de sa technologie ambulante. Il avait un besoin impérieux d’en savoir plus, dont il ne montrait bien entendu rien.

Le trajet de retour lui sembla dix fois plus long que l’aller. Arrivant par l’autoroute 10, ils n’eurent toutefois pas à subir les embouteillages du labyrinthe autoroutier qui cernait le bloc des gratte-ciel rassemblés en grappe du centre administratif et financier de Los Angeles. Downtown LA. Ils prirent la sortie Charlotte Street, longèrent le campus de USC, l’Université de Californie du Sud, pour emprunter Mission Road.

L’institut médicolégal, une construction de type espagnol à l’harmonieuse façade de briques rouges et de pierre grise, se trouvait juste sur la gauche.

Les véhicules le contournèrent pour entrer par l’arrière. La dernière fois que Foster était venu dans ces lieux, c’était pour reconnaître le corps de sa mère, il y avait vingt-deux ans de cela. Depuis, il n’y avait pas remis les pieds. Les premières années de sa carrière, il n’aurait pas été le bienvenu et, depuis qu’il consultait pour le FBI, il se contentait des rapports d’autopsie et l’interprétation criminalistique effectuée par l’agent en charge. Valdes, les premières années. Ventura dès lors qu’elle avait pris sa suite.

Foster aimait son esprit de synthèse. Cela, en temps normal, suffisait amplement. Mais, cette fois, il avait besoin de suivre au plus près tout le processus afin d’être certain que rien ne lui échappait. Ventura ne lui posa pas de questions. Elle avait compris que ce meurtre avait quelque chose d’exceptionnel même pour lui qui était allé au tréfonds de l’horreur.

L’horreur n’était pas en cause. Mais la méthode. L’intention. L’œuvre.

Foster et Ventura suivaient les techniciens du laboratoire ambulant qui poussaient le corps sur un chariot le long d’un couloir menant au « purgatoire ». Les toubibs bossant pour le bureau du coroner appelaient ainsi l’immense salle où environ une centaine de corps emballés dans des draps et enveloppés de plastique, étiquetés et entreposés sur des rayonnages métalliques, étaient stockés en attendant de passer sur la table d’autopsie.

La température était maintenue entre trois et cinq degrés par une dizaine de ventilateurs d’unités de climatisation fixés aux murs. Bien que tournant en surrégime, ils ne parvenaient pas à dissiper une odeur âcre de formol qui, mélangée à celle de la mort, avait imbibé les peintures. Les néons suspendus au plafond en tôle diffusaient leur lumière blafarde. L’attente ordinaire dans cette antichambre était de cinq à sept jours pour le tout-venant des cadavres. Quarante-huit heures sur demande expresse du procureur. Le leur avait un passe-droit pour couper la queue, l’autopsie aurait lieu le jour même. Dans son état, c’était, pour la victime, un privilège qui n’avait plus grande importance.

Les techniciens de l’unité d’analyse urgente, qui avaient soigneusement emballé la dépouille une fois les premiers prélèvements effectués, la confièrent à deux assistants du légiste. Ces derniers saluèrent Ventura d’un hochement de tête. L’un d’eux jeta un coup d’œil appuyé à Foster, puis échangea un regard entendu avec son collègue. Ils remplirent sans un mot les formalités d’usage. Les deux gars de l’Unité d’analyse prirent leur copie et quittèrent les lieux, laissant Ventura en charge.

Les deux assistants acheminèrent le chariot jusqu’à la salle d’autopsie où le légiste les attendait. Ventura avait appelé le docteur Wang, qu’elle connaissait bien, sur le trajet du retour. Il avait abandonné son cours à USC pour, dit-il à ses étudiants, répondre à une urgence, ce qui les avait fait marrer. Une urgence pour un légiste, ça devait être un gag.

– Vous connaissez Nicholas Foster, doc, dit Ventura. Il va assister à l’autopsie.

– Pas de problème, répondit Wang, surpris, avant de serrer la main de Foster sans faire aucune remarque.

Il mit son masque. Un de ses assistants en donna un à Ventura. Foster refusa le sien. Il voulait abolir la distance entre le cadavre et lui, qu’il n’y ait aucune barrière, aucun filtre.

L’odeur putride de la mort était une dimension du tableau.

Le légiste commença par étudier les cicatrices et confirma qu’entre les dernières, les plus fraîches, à peine ressoudées, et les plus anciennes, il s’était passé au minimum plusieurs mois. Peut-être même une année… L’étude histologique des fibres devrait établir les délais avec précision. La nature des sections différait également. Il souligna, comme l’avaient observé Foster et Ventura, le côté professionnel de certaines et aléatoire des autres. La radiographie du squelette fit apparaître de nombreuses fractures. Le fémur gauche avait été brisé net juste au-dessus de l’articulation du genou. La fracture avait été réduite et s’était ressoudée sans le concours d’une attelle ou de vis, ce qui tendait à prouver que la victime n’était pas libre de ses mouvements. Une telle fracture obligeait à une chirurgie lourde pour retrouver une station verticale et éviter une prévisible claudication. On pouvait en déduire que la victime avait du mal à se déplacer. Des côtes avaient été fracturées. La clavicule gauche aussi. Un trait de fracture apparaissait également à la base de l’occiput.

Le légiste fit une remarque sur les muscles dans l’ensemble très atrophiés, signe d’un long enfermement et d’une sous-nutrition caractérisée. Il procéda ensuite à l’examen des organes internes.

L’estomac, sans surprise, était vide. De taille réduite, il s’était rétracté, comme tout organe inutilisé, au fil des jours de privation. Le foie, les reins, le cœur avaient été prélevés. Dans ces circonstances, déterminer les causes du décès était hasardeux. Il était impossible d’affirmer que les organes avaient été prélevés après la mort. Peut-être leur exérèse l’avait-elle occasionnée ? Mais l’épuisement de la victime était tel que le passage de la vie à la mort n’était plus qu’un infime franchissement. Une respiration qui, imperceptiblement, cessait. Courant coupé.

Le légiste abaissa le drap et continua l’examen de la partie basse de l’abdomen. Une cicatrice horizontale, mimant une césarienne, avait été pratiquée sur le pubis. Elle était récente, mais cette incision avait, à coup sûr, été réalisée du vivant de la victime. Là-dessus, le légiste était formel. Elle avait commencé à se ressouder. Les organes génitaux avaient été retirés. Une découpe au scalpel assez nette avait été pratiquée tout autour de la vulve et les tissus connectifs avaient été tranchés sans provoquer d’hémorragie : c’était le seul prélèvement dont on avait la certitude qu’il avait été effectué post mortem.

Le légiste, à l’image de ce qu’avait fait le tueur, incisa par-dessus la cicatrice au bas du ventre. L’utérus était encore présent, mais il portait des traces récentes de sutures. Les chairs avaient à peine eu le temps de se reformer. Les fils qui avaient servi à recoudre l’incision étaient toujours là et entourés de petits amas sanguinolents, signes d’inflammation.

– L’utérus était dilaté, fit remarquer le légiste.

– Elle était enceinte ? demanda Ventura.

Foster, qui avait compris qu’elle ne l’était pas, répondit par un non en secouant la tête avant que le légiste intervienne.

Ventura chercha son regard, sans le trouver. Elle se concentra sur l’organe.

– Allez-y, indiqua-t-elle.

Le légiste fit glisser la lame de son scalpel sous un des fils et, le soulevant légèrement, le trancha d’un petit coup sec. À l’aide d’une pince, il en saisit l’extrémité et tira. Le fil coulissa facilement dans les chairs, indiquant que la suture, à l’instar de la césarienne sauvage, ne datait que de quelques jours avant le décès de la victime. L’organe, sous tension, s’ouvrit comme une fleur.

C’était exactement ce que Foster, fasciné, redoutait.

Ventura resta immobile. Paralysée.

Le technicien fit glisser son instrument autour de l’incision pour l’ouvrir plus largement. Si Foster avait été préparé par la disposition du corps, la surprise, pour l’agent Michelle Ventura, fut totale.

Ce que contenait l’utérus n’était pas d’une texture organique. C’était une forme arrondie, légèrement oblongue, mais qui possédait des traits humains. Un regard de souffrance. Une bouche déformée par un cri atroce. Le visage d’un fœtus qui aurait été enfanté par le démon.

L’utérus de la victime renfermait une petite statuette en bois qui représentait un dieu indonésien.

– Hollmann, dit-elle.

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