Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 9 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 9

 

Pullen, en Caroline du Nord, comptait un peu plus de trois mille habitants. Toute personne valide équipée d’une bonne carte pouvait explorer en une heure les huit kilomètres carrés de son territoire intérieur. L’agglomération avait vu le jour en 1867 avec la vente de terrains entourant une nouvelle gare ferroviaire. Elle avait obtenu le statut de ville en 1873 et était toujours appelée « La ville du train ».

Feron Hood avait vu le jour en 1940 parce que sa future mère jouait au bridge avec des amies sur une véranda quand un enseigne de vaisseau était apparu en se balançant sur ses béquilles. Il devait retourner à sa base dès que sa cheville, cassée à la suite d’un mouvement idiot sur un court de tennis, serait guérie. Il leur avait demandé en passant qui gagnait et la future mère de Feron avait dit : « Venez donc voir. » Le père de la future mère était un cheminot récemment transféré à Pullen.

Depuis que Pullen était devenue son lieu de résidence officiel, Feron pensait comme jamais auparavant à cette hasardeuse rencontre entre deux personnes qui avaient trouvé bon de se séparer moins d’un an plus tard. Qu’est-ce qui les avait attirés l’un vers l’autre ?

Leur physique ? Dans les nouvelles que publiaient les revues, les protagonistes devaient être décrits dès les premières lignes. Tous devaient avoir un certain physique. La « gentille » était habituellement une blonde aux yeux bleus et le « gentil » un brun aux yeux foncés. C’était une convention. (Même dans le « Musardant sur la pelouse » de Merry, la fille gentille et optimiste était blonde et la fille compliquée était brune.) Bien que ni l’un ni l’autre extraordinairement beaux, les géniteurs de Feron appartenaient tous deux à la catégorie des personnages au physique attirant. Feron n’avait évidemment aucun souvenir de son père en dehors d’une photo que sa mère lui avait montrée à contrecœur, mais elle se rappelait avoir quand elle était petite trouvé sa mère très jolie. Avant que l’alcool commence à la marquer.

Le fait d’être libre dans une ville où l’on s’ennuyait pouvait être un facteur explicatif. Maintenant que Feron connaissait mieux les huit kilomètres carrés de Pullen, elle pensait cette hypothèse très probable.

Quand elle demanda à Oncle Rowan pourquoi ses parents s’étaient mariés, il répondit : « C’était, ma chérie, une romance de temps de guerre. Ou plutôt d’avant-guerre. Le conflit mondial n’avait pas encore éclaté, mais ton père s’était déjà engagé dans la marine. » Quand elle posa la question à Tante Mabel, qui était plus directe que son frère Rowan, Mabel déclara d’un ton abrupt : « Ils y ont été obligés. »

Feron vivait chez Tante Mabel. Oncle Rowan trouvait cela plus convenable, d’autant que sa maison de célibataire manquait des aménagements nécessaires.

« Pourquoi ne s’est-il jamais marié ? demanda-t-elle à Tante Mabel.

— Il l’a fait une fois, à Mexico, un jour où il était complètement soûl. La famille catholique de la fille a obtenu que le mariage soit annulé. Et il a maintenant avec Blanche Buttner un parfait arrangement. Ils sont “fiancés” depuis quinze ans. Ils se retrouvent dans la vieille demeure de Blanche et elle évite d’aller chez lui. Tu as vu à quoi ça ressemble. Des chemises dans leur emballage du teinturier empilées sur le canapé, un citron et une boîte de sardines dans le réfrigérateur, et des tas de poussière oubliés par une femme de ménage négligente. »

Feron avait tout de suite aimé Oncle Rowan. Quand elle avait pour la première fois monté l’escalier menant à son bureau, posé sa valise et annoncé qui elle était, il l’avait regardée attentivement, dit : « Tu es bien l’une d’entre nous », comme sur le point de pleurer, puis il s’était ressaisi et lui avait demandé si elle avait déjà pris son petit déjeuner.

C’était un homme grand et efflanqué, avec des joues de chien de chasse et une moustache clairsemée. Il avait des cheveux presque totalement blancs et brillantinés. Il se balançait plus qu’il ne marchait car ses longues jambes semblaient vouloir aller chacune de son côté. Il était généreux à l’excès (« Il aime que les gens le croient plus riche qu’il n’est », disait Tante Mabel).

« Oh ma chérie, il n’a jamais fait attention à lui », répondit-il quand Feron lui demanda de quoi son père était mort.

« Il a bu à en mourir, dit Tante Mabel. Le foie résiste jusqu’à un certain point, et Woody a commencé quand il portait encore des culottes courtes. Il me manque toujours. Dommage que tu ne l’aies pas connu. Il était le gentil de la famille. Notre frère aîné, Simon, est mort il y a si longtemps que nous oublions parfois de le compter dans notre fratrie. Il venait d’avoir vingt-trois ans quand, en salle d’opération, on lui a fait une anesthésie spinale dont il ne s’est jamais réveillé. Woody était aussi le plus beau de mes frères. Nous avons tous les paupières tombantes et les joues trop longues, alors que chez lui, tout était bien proportionné. Tu ressembles plus à ton Oncle Rowan qu’à ton père. »

Feron dormait dans la chambre de devant, autrefois celle de Tante Mabel et de son défunt mari. « Je l’ai toujours détestée », déclara tranquillement Tante Mabel en aidant Feron à pendre ses vêtements dans le placard. Tante Mabel dormait à l’arrière de la maison, dans une petite pièce donnant sur le jardin.

Posées sur le napperon amidonné de la commode, il y avait dans la chambre de Feron des photos encadrées de Tante Mabel et Oncle Dave le jour de leur mariage, ainsi que du petit Davey, alors âgé de trois ans et qui maintenant travaillait comme ingénieur à Seattle, regardant d’un air grognon le ballon qu’il tenait sur ses genoux.

Et parmi les photos de famille du salon, il y en avait une d’une femme corpulente, debout devant une barrière, habillée d’une robe noire. Elle avait le front plissé et semblait contrariée. La main droite fermement posée sur sa hanche, elle serrait le poing de sa main gauche. C’était la grand-mère de Mabel, donc également celle de l’oncle et du père de Feron. La femme que Sophie Sewell Hood était devenue : l’arrière-grand-mère renfrognée de Feron, qui l’avait fait entrer dans le Club des Filles et Petites-Filles de Lovegood.

« Tu te rappelles ta grand-mère ? demanda Feron à Tante Mabel.

— Granny Hood ? Enfants, nous l’appelions “la vieille sorcière grincheuse”. Quand nous faisions des bêtises, les parents nous menaçaient de nous envoyer chez elle. Une femme dure.

— Comment ça, dure ?

— Eh bien, elle n’aimait pas tellement les gens, même ceux de sa famille. Elle préférait ses chèvres et ses poules. Elle nous donnait à boire du lait de chèvre et si nous pensions seulement à désobéir, elle nous menaçait de nous faire dormir dans le poulailler.

— Ça t’est arrivé ?

— Non, mais aujourd’hui encore, je ne peux pas passer devant un poulailler sans me sentir terrifiée. Et je préférerais mourir que boire un autre verre de lait de chèvre.

— Et son mari ?

— Il était mort depuis si longtemps qu’aucun de nous ne se souvient de lui. On disait que Grand-Père Rowan était un type décontracté, mais cela peut signifier des tas de choses, non ?

— Alors lui aussi s’appelait Rowan.

— Oui. Ils n’ont eu qu’un seul enfant qui a survécu. Ils l’ont appelé Marcus. C’était notre père. Ça m’étonne que tu t’intéresses à ces histoires de famille alors que tu as grandi loin de nous. »

Feron décida de ne pas parler du Club des Filles et Petites-Filles à Tante Mabel, de peur qu’elle ne remette en question son droit d’y appartenir alors qu’elle n’avait jusque-là connu aucun des Hood.

Allongée dans le lit double qui ne semblait pas assez large pour un couple marié, elle pensait à son père et sa mère. Buvaient-ils déjà beaucoup tous les deux quand sa future mère avait lancé « Venez donc voir » ? Sa future mère avait-elle déjà ingurgité quelques cocktails ce jour-là ? Feron avait grandi avec l’haleine alcoolisée de sa mère. Son beau-père, Swain, qui pour voler avait besoin d’être sobre, trouvait l’addiction de son épouse repoussante et disait que son odeur de whisky l’empêchait de dormir. Peut-être son père et sa mère avaient-ils été ivres quand ils l’avaient mise en route.

Ou peut-être envahis par l’ennui, et ivres.

Pendant les congés de Thanksgiving, Feron arpenta les rues de la ville, qui suivaient un schéma précis : en haut, celles du tribunal, des boutiques, des bureaux d’avocats, de la bibliothèque ; puis la « bonne » rue, où Tante Mabel vivait, et, parallèle à la « bonne » rue, une rue de second ordre, où était la maison d’Oncle Rowan, avec ses chemises emballées, ses citrons et ses sardines. Plus bas se trouvaient les rues pas-vraiment-bien des Blancs et, en dernier, celles des personnes de couleur. Ensuite, il y avait un champ, et au-delà du champ le cimetière de Pullen. Feron se rendit sur les tombes de son père – quelle tristesse, il avait à peine atteint trente-quatre ans – et des autres membres de la famille. Les Hood, présents dans la ville depuis le XIX e siècle, étaient nombreux, et les Pullen aussi, ce qui n’avait rien d’étonnant.

Feron avait gardé son nom, ce qui avait coûté cher à sa mère. Quand Swain l’avait officiellement adoptée, il s’était battu pour remplacer Hood par Eckert. Sa mère s’y était opposée. (« Elle est déjà Feron Hood pour ses amies, et c’est plus joli, cela lui va bien. ») Jusqu’à ce que Swain l’envoie au tapis, provoquant une nouvelle fausse couche. Après ça, le changement de nom ne fut plus évoqué. Swain voyait dans le fait que la mère de Feron ne mène jamais une grossesse à terme un désir secret de ne pas avoir un enfant de lui.

Pour une si petite ville, Pullen pouvait se vanter d’avoir une excellente bibliothèque. On y trouvait les dernières parutions, protégées par des couvertures en plastique transparent. Et plusieurs volumes de nouvelles de Tchekhov. Feron aurait aimé que Miss Petrie puisse la voir s’asseoir à une longue table et sélectionner les nouvelles qu’elle allait lire. Elle choisit celles dont les titres ou les premières lignes l’attiraient. Les titres étaient courts, le nom d’une personne ou un sujet universel qui aurait trouvé place n’importe où, n’importe quand : « Aniouta » (celle de la fille nue et de l’étudiant en médecine que Miss Petrie leur avait lue !), « Le docteur », « L’institutrice », « Au tribunal », « Le fugitif », « Un malheur », « Histoire sans fin ».

On ne savait jamais ce que les personnages allaient faire ou ce que la vie allait leur faire. Une institutrice esseulée est reconduite chez elle en charrette après avoir touché son salaire et un homme qu’elle connaît, beau, riche, assis dans une voiture tirée par quatre chevaux, s’arrête pour lui parler. Il n’est plus très jeune et il sent l’alcool, mais la pensée que, si elle devenait sa femme, elle pourrait le sauver traverse l’esprit de l’institutrice. Plus tard, après un contretemps dû à une rivière en crue, le charretier et l’institutrice attendent devant un passage à niveau fermé. Debout sur la petite plate-forme qui sépare les deux wagons de première, se tient une femme à la chevelure opulente, exactement semblable à celle de feu la mère de l’institutrice. Cela emplit son cœur de souvenirs du temps où elle était jeune, jolie et en sécurité à Moscou, dans une pièce pleine de lumière, parmi les siens. Se rappelant chaque infime détail, jusqu’à l’aquarium et ses petits poissons, elle se serre les tempes dans une extase nostalgique et se met à pleurer. À cet instant le riche alcoolique s’arrête à côté d’elle et elle imagine un bonheur qu’elle n’a jamais connu. Ses mornes années d’enseignante lui semblent un mauvais rêve et elle l’accueille comme un égal, et un ami. Puis l’homme riche, dans sa voiture tirée par quatre chevaux, traverse la voie ferrée et poursuit sa route, l’extase de l’institutrice disparaît, et bientôt le charretier lui annonce qu’ils sont arrivés.

« Avec Tchekhov, on ne peut jamais savoir ce qui va se passer », s’imagina-t-elle dire lors d’un entretien particulier avec Miss Petrie. Ajoutant, si l’humeur s’y prêtait : « C’est probablement en pensant à lui que je suis restée vague à propos de l’avenir de Nora, dans mon texte. Vous nous avez appris à accepter l’incertitude, mais je suis peut-être allée un peu loin. »

Si Tchekhov avait écrit une nouvelle intitulée « Enquête », elle aurait pu commencer par le récapitulatif du médecin légiste : la mort de l’épouse de X n’était pas due à un acte criminel. En sortant du tribunal, le veuf, qui avait pleuré tout au long de la procédure et s’était gagné la sympathie générale, murmurerait à la fille : « Je vais te pardonner d’avoir lancé cette folle rumeur, mais tant que tu seras mineure et chez moi, je veux que tu files droit, ou je te fais interner. » Tandis qu’ils s’éloignent, les badauds commentent le triste sort de ce malheureux. « Quelle malchance il a de se retrouver coincé avec cette arrogante belle-fille qui a flétri sa réputation. Tu as vu qu’elle n’avait pas versé une seule larme de tout le procès ? »

Dans le style de Tchekhov, une nouvelle intitulée « Le voyage en car » pourrait commencer comme « Fièvre typhoïde », où le personnage principal utilise les transports publics. Mais au lieu d’être dans un wagon fumeurs du train postal, comme le jeune lieutenant atteint du typhus, la fugitive serait dans un car des Greyhound, bouleversée d’avoir volé la liasse de billets que Swain cachait et de lui avoir écrit une lettre de chantage. (« Si tu cherches à me retrouver, je raconterai tout ce que tu n’as pas dit : le nombre de fois où tu as souhaité la mort de Maman, celles où tu as provoqué sa fausse couche, où tu m’as bousillé les dents, et où tu es venu dans ma chambre et as glissé ta main dégueulasse sous ma chemise de nuit. »)

Oui, il y avait un garçon qui mangeait des cacahuètes, on en sentait l’odeur de l’autre côté de l’allée ; oui, il y avait une vieille dame dont la toux semblait pleine d’excuses ; et oui, Nora a étalé ses affaires sur le siège vide à côté d’elle pour écarter tout voisin potentiel. Il n’y avait pas de femme soûle ni de triste et déprimant monologue. Mais il y avait « l’inquiétant homme brun » qui se rendait continuellement aux toilettes à l’arrière du car. Dans cette version de « Voyage en car », il s’arrête la troisième ou quatrième fois et demande s’il peut s’asseoir à côté d’elle. Il est impressionnant, avec quelque chose de tranchant, des yeux trop enfoncés pour laisser voir leur couleur et une pâleur inhabituelle sous les cheveux noirs coupés court. Il porte une chemise blanche au col déboutonné, apparemment toute neuve, sous une stricte veste noire trop grande pour lui. Il lui dit qu’il a disparu de la circulation pendant un certain temps et n’a pas beaucoup eu l’occasion de sociabiliser.

« Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis sociable ? » lance Nora, avec désinvolture. Enlevant déjà ses affaires du siège vide.

Comment Tchekhov terminerait-il cette nouvelle ?

Peut-être seraient-ils brièvement attirés l’un par l’autre avant de poursuivre leur route chacun de son côté après le voyage en car, comme l’institutrice et le bel alcoolique dans sa voiture tirée par quatre chevaux. Une fin du genre « ce qui aurait pu arriver ». Ou peut-être que ces deux étrangers décideraient d’unir leurs forces (lui celle d’être un homme, elle celle de l’argent volé) contre cette ville que ni l’un ni l’autre n’était prêt à affronter « avant d’être remis sur pied ». Tchekhov les abandonnerait alors dans leur logis minable, parfois se cramponnant l’un à l’autre, parfois découvrant leurs défauts. (Un jour, après avoir erré dans les rues, Feron le trouva la tête dans l’évier, en train de se teindre les cheveux. « Mais maintenant on voit que c’est artificiel. — Ça sera plus facile pour trouver du boulot. »)

Oncle Rowan emmenait Feron manger dehors pour Thanksgiving, sans Blanche Buttner, qui passait toujours cette journée dans la cuisine de sa paroisse à préparer et servir le repas pour quiconque débarquait au réfectoire.

« Tu ne veux pas changer d’avis et venir, Mabel ?

— Non, merci Rowan. J’ai toujours détesté Thanksgiving. Je vais me contenter de pain de maïs et de babeurre, puis je ferai une bonne sieste maintenant que j’ai la maison pour moi toute seule. »

Au restaurant grec, on les installa en grande cérémonie dans le box qui leur était réservé, et toute la famille du propriétaire défila pour présenter ses respects à Oncle Rowan et dorloter sa nièce.

« Ne raconte pas ça à Mabel, dit Oncle Rowan quand ils furent de nouveau seuls, mais, quand nous étions enfants, nous l’appelions “l’incroyablement dépourvue de tact”. Elle se débrouillait pour que tout ce qui sorte de sa bouche blesse quelqu’un. Alors un jour, ton père l’a prise à part. “Écoute, Mabel, lui a-t-il dit, tu ne trouveras jamais de mari si tu n’apprends pas à dire des choses gentilles. — Gentilles ! Je n’y arriverai jamais. — Je vais t’apprendre, a répondu Woody. Voilà comment : je vais être toi et toi tu vas être quelqu’un que tu viens de rencontrer dans la rue. Bon, dis quelque chose. — Quoi ? — Simplement le genre de commentaire que font les gens normaux quand ils se rencontrent dans la rue. Et rappelle-toi que tu es quelqu’un d’autre.” Alors, étant quelqu’un d’autre, Mabel dit : “Le ciel est couvert aujourd’hui.” Et Woody, étant Mabel, répond : “Oui, il y a des nuages, mais je trouve que c’est une merveilleuse journée. Et tu sais pourquoi ? Parce que je t’ai rencontré !”

— J’aurais aimé le connaître, dit Feron. Je n’ai pas le moindre souvenir de lui.

— Woody était le gentil de la famille. Il n’était pas parfait, mais tellement drôle. Il nous faisait toujours rire.

— Je me demande si ma mère et lui étaient heureux, s’ils s’appréciaient.

— Eh bien, ils étaient certainement attirés l’un par l’autre, sinon ils n’auraient pas, enfin, ils ne se seraient pas mariés.

— Tante Mabel dit qu’ils y ont été obligés.

— Tante Mabel s’attend toujours au pire de la part des autres. Tu es arrivée quand tu devais arriver. C’est seulement dommage que Woody n’ait pas vécu assez longtemps pour te connaître, toi. » Oncle Rowan enleva ses lunettes et s’acharna à les nettoyer avec son mouchoir. Feron vit qu’il essayait de cacher la contrariété que provoquait en lui le fait d’avoir été pris au dépourvu.

« Pourquoi le propriétaire du restaurant a-t-il dit que tu étais un saint ?

— Je leur ai filé un coup de main de temps en temps. » Avec son accent du Sud, Oncle Rowan prononçait « fi’é ». « Son charmant jeune fils que tu viens de rencontrer louchait d’un œil. Ça se corrige facilement, mais c’est cher. J’ai aussi aidé pour que sa fille aille à l’université, et quelques autres bricoles. »

Elle lutta pour ne pas se sentir jalouse à l’idée qu’Oncle Rowan avait payé ses frais d’étudiante à une autre avant elle.

Oncle Rowan lui demanda de lui parler des amies qu’elle s’était faites à Lovegood.

« Je suis surtout proche de ma camarade de chambre, Merry Jellicoe.

— D’où vient-elle ?

— De Hamlin.

— La Jellicoe du tabac Jellicoe ?

— Oui.

— Comme ça, vous vous entendez bien ?

— Elle est facile à vivre. Et j’ai confiance en elle.

— Un sacré compliment. Tu as des soupirants ?

— Je ne suis pas encore sortie. Je pensais que tu savais.

— Que je savais quoi ?

— Que les filles de première année devaient avoir l’autorisation écrite de leurs parents pour sortir.

— Je ne me souviens pas qu’on m’en ait parlé.

— Ça ne me manque pas. Merry ne sort pas non plus.

— Je ne suis pas un tyran. Je l’aurais signée, si on me l’avait demandé.

— C’est aussi bien comme ça. J’apprécie la sécurité qu’apporte le règlement. Je peux me concentrer sur mon travail et améliorer mes notes.

— Eh bien, je suis heureux, ma chérie, que tout se passe bien pour toi. Tu n’es pas trop déçue à propos de la dent ? Le dentiste pense qu’il vaut mieux attendre les vacances de Noël, qui sont plus longues, afin que tu puisses retourner à Lovegood avec la couronne définitive et ne pas avoir à en remplacer une temporaire.

— Je vis avec cette dent depuis que j’ai quinze ans. Un mois de plus n’est rien.

— J’espère ne jamais rencontrer cet homme. » À travers ses lunettes maintenant impeccables, Oncle Rowan lança un regard noir à l’autre bout du restaurant, vers son adversaire invisible.

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