Parce que c'est nous
Chapitre 27
Feron avait demandé à son cousin Thad de venir la chercher à son travail et un badge de visiteur l’attendait au bureau d’accueil qui veillait sur la rangée d’ascenseurs de MacFarlane. Elle voulait que ses collègues voient ce gentleman du Sud, bel homme à la voix douce, qui faisait partie de sa famille.
Elle savait qu’elle était, chez MacFarlane, considérée comme une bizarrerie. Quand elle avait, quinze ans plus tôt, répondu à l’offre d’emploi de correctrice publiée dans le Times et le Wall Street Journal, elle avait mentionné son diplôme d’anglais délivré par une bonne université, ce qui n’avait rien d’anormal, mais elle avait aussi coché la case « veuve », ce qui faisait d’elle une anomalie. Que s’était-il passé pour qu’à vingt-trois ans elle se retrouve veuve et seule à Manhattan ?
Elle fut immédiatement engagée par la femme avec qui elle passa l’entretien d’embauche, celle qui plus tard lui offrit une promotion, et la possibilité de quitter la salle du tandem où Feron et Shawna Samuels étaient restées, en toute convivialité, assises l’une en face de l’autre, lisant tour à tour à voix haute les rapports des experts dans leur jargon de correctrices (« cap » pour majuscule, « bdc » pour minuscule, « ital » pour italique, « rom » pour romain). À un moment donné, Shawna Samuels avait sombré dans l’oubli, et Feron se torturait régulièrement avec la question que Merry lui avait posée à l’Algonquin : « Mais n’auriez-vous pas pu continuer à vous voir, ton amie et toi ? »
Son cousin Thad arriva comme prévu à midi pile. Feron prit plaisir à partir du bureau au bras de ce bel homme aux cheveux argentés, distingué et élégant, qu’elle venait de présenter à ses collègues.
Dans le taxi, il annonça qu’il l’emmenait dans son restaurant napolitain préféré, à Times Square. « Naples a été ma dernière affectation avant ma retraite. J’espère que tu aimes la cuisine italienne.
— J’aime les cuisines de tous les pays du monde. Quand je suis entrée chez MacFarlane, avec ma coéquipière correctrice nous commandions nos repas aux frais de la maison. Nous avions tout un éventail de menus, indien, chinois, italien, et grâce à elle je me suis lancée dans des aventures gustatives que je n’aurais jamais osé vivre si j’avais été seule.
— Tu occupes une sacrée position, Feron. Je ne savais pas que ma cousine était cadre sup.
— N’exagérons rien.
— Tu as un bureau très chic avec vue sur le fleuve, et combien d’employés sous tes ordres ?
— Douze, maintenant. Leur nombre augmente avec le développement de l’entreprise. Je suis le grand manitou du service éditorial ; nous avons même des traducteurs dans l’équipe. Si le rapport d’un expert n’est pas presque parfait quand nous avons tous fini de le relire, les boss du dernier étage le renvoient sur mon bureau avec un drapeau rouge.
— Mais quand est-ce que tu écris tes livres ?
— Le soir. Mon travail de jour et mon travail de nuit nécessitent des sortes d’énergie différentes.
— C’est incroyable.
— Beaucoup d’écrivains font ça. On compte parmi les plus célèbres les poètes Wallace Stevens, qui exerça toute sa vie le métier d’assureur, et T.S. Eliot qui fut employé à la Lloyd’s Bank.
— Je connais T.S. Eliot, mais je ne crois pas avoir entendu parler de Mr. Stevens.
— Il a connu, de son vivant, une certaine célébrité. Après qu’il a gagné le Pulitzer, Harvard lui a proposé un poste de professeur qu’il a refusé parce qu’il ne voulait pas abandonner son poste de vice-président de la Hartford Accident and Indemnity.
— Comment sais-tu tout ça, Feron ?
— J’étudie les autres écrivains afin de comparer mon évolution à la leur. Ce n’est avant tout qu’une question de jalousie et d’ambition. »
Comme elle lui avait demandé de le faire, Thad commanda pour eux deux, en parlant italien avec le serveur. C’était la pleine saison des tomates, ils partagèrent une salade caprese et, après qu’il s’était assuré qu’elle n’avait rien contre, une assiette de calamars frits. Puis des macaronis à la napolitaine, du thon albacore, rigatoni et sauce alfredo. Le serveur suggéra le chianti de la maison.
« Tu bois du vin, n’est-ce pas, Feron ? C’est ce que je pensais. Quand nous nous sommes rencontrés à la fête de Noël des Steed, tu as pris un lait de poule avec alcool.
— Tu as appris l’italien à Naples ou tu le parlais déjà ?
— Je me suis débrouillé pour suivre des cours dès que j’ai su où j’étais affecté. La marine encourage ses membres et leurs familles à parler la langue du pays où ils sont en poste.
— Ta femme s’y est mise elle aussi ?
— Non, les langues étrangères n’intéressent pas Lou, mais elle peut demander tout ce qu’elle veut grâce aux miniguides de conversation.
— Ce matin j’ai pensé à Marguerite Steed. Je passais devant une boutique qui avait en vitrine une figurine représentant un rat monté sur un cheval et j’ai envisagé de l’acheter pour sa collection et de te demander de la lui rapporter. Puis j’ai vu le prix : La Course du rat valait deux mille cinq cents dollars.
— Bon sang, elle était en or ?
— Non, juste en tissus et ce genre de trucs. Marguerite aurait su quoi. C’était une œuvre d’art.
— Marguerite et moi étions au lycée ensemble.
— Tu fais beaucoup plus jeune. Elle collectionnait déjà les poupées ?
— Non, elle a commencé plus tard. À cette époque, elle a suscité un vrai scandale dans Pullen. Elle s’est enfuie avec le professeur de musique. Marguerite était une ravissante jeune fille.
— Que s’est-il passé ?
— Le général a lancé une opération de recherches et de sauvetage. Ils les ont rattrapés en moins de deux. Marguerite est revenue au lycée, et le prof de musique a été chassé de la ville.
— Je me demande si Marguerite en pince toujours pour lui et si c’est pour ça qu’elle ne s’est jamais mariée ?
— Le professeur de musique était une femme. Mais je me pose parfois moi aussi cette question. »
« Comment trouves-tu les calamars ? Oh, tant mieux. Lou dit que c’est comme mâcher des élastiques. Tu sais, Feron, tes parfaits jeunes locataires ne vont pas renouveler leur bail. Il est transféré dans un autre État. Ça nous donne plusieurs mois pour refaire les peintures et les planchers, et j’ai eu une idée à propos de l’ancien poulailler où Arrière-Grand-Mère Hood menaçait ses petits-enfants de leur faire passer la nuit. Je sais que demander à quelqu’un son âge ou l’état de son compte en banque ne se fait pas, mais si tu as quelques économies, ce serait une bonne idée de t’en servir pour le transformer en maison d’invités ou bien en atelier. Les fondations sont solides. Si ça t’intéresse, je peux m’occuper des devis.
— Un de mes amis me traite de grippe-sou parce que je n’ai toujours pas d’endroit à moi dans cette ville. Les employés de MacFarlane peuvent sous-louer les appartements inoccupés les uns des autres. Au début j’ai pensé que ce serait provisoire mais, plus le temps passait, plus j’étais accro à ce mode de vie. Cela m’évitait d’acquérir livres, meubles ou objets dits “de collection”, comme le rat sur son cheval. S’il avait coûté deux cent cinquante au lieu de deux mille cinq cents dollars, et si j’avais eu un appartement à moi, je me serais peut-être précipitée pour l’acheter. Donc, pour répondre à ta question, oui, j’ai mis un peu d’argent de côté.
— Vas-y, fais-le ? Est-ce que c’est ce que tu es en train de me dire ?
— D’après toi, c’est un bon investissement, non ?
— Tu sais, quand j’étais un jeune adolescent, avant de fréquenter des gens que j’aurais mieux fait de ne pas fréquenter, je rêvais d’embarquer clandestinement sur un cargo et de m’y rendre si utile qu’on m’y aurait gardé. Et j’aurais navigué tout autour de la Terre, encore et encore. Je peux donc comprendre que l’on soit attiré par cette absence d’attaches.
— Mais tu as fait plusieurs fois le tour du monde.
— Oui, si on veut. En tant que membre de la sixième flotte et chef d’une famille nomade qui s’agrandissait. La prochaine fois que tu seras à Pullen, il faudra que tu viennes chez nous. La maison est remplie de souvenirs que Lou a rapportés des quatre coins du monde. Quand te reverrons-nous dans le Sud ? Tu es revenue depuis que Blanche Buttner nous a tous éberlués en ramenant un mari de sa croisière ?
— Oui. Pour le Noël qui a suivi leur mariage, mais c’était une erreur de notre part à toutes les deux. J’ai cru que Blanche aurait de la peine si je n’y allais pas et elle a pensé que je serais blessée si elle ne m’invitait pas. Et nous avons tous les quatre rongé notre frein pendant trois jours, puis j’ai changé mon billet pour repartir plus tôt que prévu.
— Tous les quatre ?
— La fille d’Orrin, l’horrible Daphne. Elle occupait mon ancienne suite, qu’elle considérait comme la sienne, et j’étais dans une chambre avec salle de bains au bout du couloir. Daphne m’a détestée au premier regard. Non, elle a dû me détester dès l’instant où elle a appris mon existence. C’est une femme de mon âge, malheureuse, aigrie, et j’imagine qu’elle voyait en moi une menace pour ses finances, bien que les nouveaux époux aient signé, après avoir été mariés par le capitaine du navire de croisière, toutes sortes d’accords matrimoniaux. Mais ne me lance pas sur le sujet de l’horrible Daphne. Si je retourne dans le Sud, ce sera à Pullen, pas à Benton Grange.
— Pourquoi ne viendrais-tu pas quand les peintures et les planchers seront finis ? Tu pourras dormir chez toi, et nous regarderons ensemble les plans de rénovation du poulailler.
— Pourquoi pas ? Mais pas longtemps. Peut-être pendant le week-end de la fête du Travail. Tu crois que d’ici là tout sera prêt ?
— Absolument. Et tu sais qui sera ravie de te revoir ? Elle parle de toi chaque fois que je vais chez elle.
— Merry ?
— Qui d’autre ?
— Tu la vois souvent ?
— Dès que je trouve une excuse, quelque chose que je pourrais faire pour les aider en tant qu’agent immobilier. Et lui, tu le connais ?
— Non. La dernière fois que j’ai vu Merry, c’était en 1979, le lendemain de Noël. Nous nous sommes retrouvées au Neuse River Café, et elle m’a annoncé qu’elle venait d’épouser Mr. Jack. Comment est-il ?
— Oh, s’il te plaît. Ne me demande pas ça. Je ne pourrais pas être objectif. Il doit avoir plus de soixante-dix ans et, avec ses jeans délavés, il ressemble à un vieux cow-boy. Je ne l’ai jamais vu assis.
— Après l’avoir vue pour la première fois, tu as qualifié Merry de “sublime petite femme”.
— Tu as tout compris, cousine. Je suis victime d’un amour non partagé. Je ne pourrais évidemment pas imaginer la vie sans Lou, et Merry semble raffoler de son vieux cow-boy. Mais j’aime à penser qu’elle a conscience de mon désespoir et qu’elle s’en fiche.
— Après notre déjeuner au Neuse River Café, je lui ai envoyé une longue lettre lui suggérant d’écrire un roman sur l’esclave qui a découvert le tabac Bright Leaf. Elle m’a immédiatement répondu que c’était une excellente idée et qu’elle allait le faire. J’ai alors dû l’imaginer en train d’écrire, puis j’ai attendu d’avoir de ses nouvelles, les mois ont passé, et cela fait maintenant… » Feron compta sur ses doigts. « Oh mon Dieu, c’était il y a neuf ans, et en fait c’était à moi de lui demander où elle en était.
— Tu n’es pas au courant, pour l’enfant ?
— Quel enfant ?
— Ils ont perdu un petit garçon.
— Une fausse couche ?
— Non, il a vécu à peu près trois mois. Avec des allers-retours constants à l’hôpital. Un cœur minuscule, qui ne s’était pas développé correctement, même les grands pontes de Duke n’ont rien pu faire. Ils étaient tous les deux dévastés, mais elle a dû se montrer forte afin d’empêcher Jack de se détruire.
— Quand était-ce ?
— Voyons voir. Il est né au début du printemps 1986 et mort au début de l’été.
— C’est curieux qu’elle ne m’en ait pas avertie.
— Eh bien, cousine, laisser passer neuf ans sans répondre à sa dernière lettre a peut-être quelque chose à voir avec ça. Mais elle t’est restée loyale. Chaque fois qu’elle parle de toi, c’est avec affection et enthousiasme, comme si elle t’avait vue une semaine plus tôt. »
OceanofPDF.com