Parce que c'est nous
Chapitre 35
Susan Fox
Doyenne émérite
Dinwiddie House
Lovegood College
10 septembre 1996
Chère Feron,
Deux années ont passé depuis que vous m’avez si gentiment
envoyé votre dernier livre – enfin, ce qui était votre dernier livre il y a deux ans. Comme avec vos autres romans, je me suis assise et je l’ai lu d’un trait. Je me rappelle en avoir été immédiatement émue. « Voici quelque chose d’original, me suis-je dit. Quelque chose d’original – et de vrai. »
Et ensuite, voyons voir, ma chère amie Eloise Sprunt est morte.
Ce ne fut pas une mort facile. Loin de là. Je me suis installée chez elle les derniers mois, pour l’aider selon les directives du centre de soins palliatifs et, après que les pompes funèbres ont emporté son corps sur leur brancard pour l’embaumer, j’ai passé le reste de la semaine à nettoyer le bel appartement qu’elle avait conçu et décoré elle-même. Ses enfants, qui ont maintenant la soixantaine, ont voulu une cérémonie avec cercueil ouvert et m’ont demandé de prononcer l’oraison funèbre. Au funérarium, car Eloise n’était pas pratiquante.
Ensuite – qu’y a-t-il eu ensuite ? (La mémoire me revient petit à
petit après un triple pontage dont je me suis réveillée totalement amnésique !) Oh, ensuite est arrivée la dépression, qui était à sa façon pire que l’opération, parce que je ne pouvais pas savoir à quel moment j’en guérirais. Ce qui m’a sauvée, je crois, c’est que Lovegood a été attaqué en justice et que j’ai pu donner un coup de main pendant que le comité de sélection cherchait un ou une nouvelle présidente.
Je viens de parcourir ce que j’ai écrit, et cela ressemble vraiment à
une lettre de Calamity Jane. Je vais quand même en finir avec les mauvaises nouvelles, et j’en reviendrai plus tard à des sujets plus joyeux, en particulier à De singulières fiançailles, que je viens de relire cette semaine.
Deux étudiantes se sont introduites dans le centre sportif pour
prendre un bain de minuit et l’une d’elles s’est noyée. Les parents ont attaqué et gagné gros. Le président Brook a présenté sa démission, qui a été acceptée. Nous avons maintenant une nouvelle présidente, Jillian Norden, une boule d’énergie, qui vient de la banque et des relations publiques. Elle n’a qu’environ trente-cinq ans mais une formidable réputation en matière de collecte de fonds et de réduction des coûts. Mariée à un homme calme et agréable, un peu plus vieux, et qui a un fils du même âge qu’elle.
J’avais quarante-cinq ans quand je suis arrivée à Lovegood. J’en
ai maintenant quatre-vingt-quatre. Depuis que je me suis remise des pontages et de la dépression, je me sens presque dangereusement dynamique. Au point que j’en oublie les années mais qu’elles se rappellent à moi de milliers de façons différentes. J’étais l’autre jour dans une pharmacie où je venais chercher les médicaments qu’on m’avait préparés quand une jeune personne en colère m’a accusée de « ne pas faire la queue comme tout le monde ». Je me suis écartée pour la laisser passer mais cela a semblé augmenter sa fureur. Alors que je repartais, je l’ai entendue se plaindre au pharmacien, et quand elle m’a aperçue, elle m’a montrée du doigt en
disant : « C’est elle, c’est la vieille dame qui a essayé de prendre mon tour. » Et, voyez-vous, il m’a fallu une demi-seconde pour comprendre que j’étais « la vieille dame ».
J’ai revu Merry Jellicoe (Rakestraw). Elle est venue avec une
amie dont la fille est étudiante chez nous et nous avons passé un moment délicieux ensemble ici, à Dinwiddie House.
Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais les administrateurs me
laissent vivre sur le campus en tant qu’emblème des anciennes valeurs de Lovegood. Dinwiddie House est une élégante et plutôt peu pratique maison victorienne mais, après mon opération, je me suis installée en bas, et Mr. Peeler, le mari de la présidente Norden, a maintenant ses bureaux à l’étage. Mr. Peeler avait une petite et très rentable société d’investissement qu’il a vendue à une grosse compagnie, il conseille en matière de Bourse les amis qu’il a partout dans le pays et entretient des relations suivies avec eux par e-mail. Son fils l’a équipé des moyens de connexion les plus récents et il m’apprend à utiliser cette impressionnante nouvelle technologie. Et Mr. Peeler et moi donnons ensemble un cours facultatif accessible aux étudiantes de premier et de deuxième cycle. Car, comme vous devez sûrement le savoir grâce à notre rapport annuel, Lovegood offre, depuis 1989, quatre années d’enseignement supérieur.
Merry et vous faites partie des plus fidèles donatrices de
Lovegood. Quand Merry est venue à Dinwiddie House, elle a évoqué votre bourse Sophie Sewell Hood et exprimé le souhait d’en établir une à la mémoire de Paul Jellicoe Rakestraw, le petit garçon qui est mort, vous en êtes certainement au courant. Mais peut-être n’avez-vous pas appris que Mr. Rakestraw vit depuis quelques années dans un établissement pour personnes dépendantes. Merry dit qu’il ne la reconnaît plus mais semble presque toujours content de la voir. Elle a, dans une entreprise de pompes funèbres, un travail à plein temps qu’elle apprécie beaucoup.
Venons-en à votre roman. Dès la première page, j’ai aimé Isobel,
la mère de Tom. Pourvu, ai-je pensé, qu’elle reste là jusqu’à la fin,
et c’est le cas. Quant à Nora, que Tom emmène chez sa mère sans prévenir cette dernière, j’ai immédiatement vu qu’il s’agissait d’une jeune femme extrêmement intelligente mais méfiante, socialement gauche mais consciente de ses carences. Si elle ne parle pas beaucoup, elle observe constamment les autres. Je ne m’y attendais pas, pourtant j’ai trouvé tout à fait plausible que, sur le chemin du retour, quelqu’un comme Nora regarde Tom et s’imagine l’épouser et faire partie de cette famille.
Et les lettres de ces deux femmes sont merveilleuses. Chacune se
connaît assez bien elle-même et laisse l’autre la connaître. En ce qui concerne Tom, je crois en avoir autant appris sur sa vie émotionnelle qu’il en sait lui-même. Quand l’histoire est racontée de son point de vue, on se sent soudain soulevé, seul, dans un air raréfié. Il n’est pas du tout le genre de personnes que comprendre les autres intéresse. Il est devenu quelqu’un grâce à sa vocation. Apprendre ne serait-ce qu’une infime partie des sujets qu’il creuse m’a passionnée. En particulier cette période du Moyen Âge où certains individus cherchaient à atteindre les sentiments les plus élevés qui soient à la portée de la nature humaine. « Un nouveau respect pour nos possibilités », comme il le dit lors de son premier cours. Et Nora est attirée par cette idée avant de l’être par Tom. Je me suis surprise à souhaiter que Miss McCorkle ait pu le rencontrer et j’ai dû me rappeler à moi-même que Tom était un personnage de roman ! (Miss McCorkle, maintenant Mrs. Radford, et son mari ont déménagé dans une maison de retraite. Ils restent tous deux actifs dans leur église et en politique, et voyagent à travers le monde entier. Ils envoient ce genre de lettres de Noël qui s’adressent à tous, mais les leurs sont pleines d’informations intéressantes.)
Ça alors, je viens d’attaquer ma huitième feuille de papier, en
écrivant recto verso. Il faut en finir, quoique j’y aie pris plaisir. À propos de fin, je ne m’attendais pas, là non plus, à leur nuit de noces. « Abstinence passionnée », un concept absolument médiéval mais qui, avec Nora et Tom, ne semble pas improbable. J’imagine
que vous avez dû soulever un tollé parmi les critiques, en cette époque de relâchement général qui est la nôtre. Et qui à son tour passera, et qui sait ce qui viendra ensuite ? On dit que ce qui s’en va revient.
J’attends votre prochain livre avec impatience. Sincèrement vôtre,
Susan Fox
Ceci mérite un post-scriptum. Le cours optionnel que le mari de la
présidente et moi donnons ensemble aux étudiantes de premier et deuxième cycle est intitulé « Compétences sociales et monde des affaires ». Le fils de Mr. Peeler, qui se cherchait un avenir, a passé six mois à Londres afin d’aller à la Butler School, organisme de formation en hôtellerie-restauration. Nous nous sommes inspirés de leur programme. En commençant par la façon dont on dresse une table, quelle fourchette sert à quoi, et en passant par l’art de la conversation et la façon de s’habiller, leurs prescriptions, leurs interdits, etc. Et devinez quoi ? Nous n’avons pas eu assez de places pour accueillir toutes les étudiantes qui auraient voulu s’inscrire. Ce qui s’en va revient.
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