Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 32 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 32

 

Le groupe Ézéchiel de lecture de la Bible ayant, comme la tradition le voulait, nettoyé la cuisine de l’hôtesse et mis avant de partir le lave-vaisselle en marche, Merry avait une heure et demie devant elle avant d’aller à Laurel Grove voir son mari. C’était le meilleur moment pour ces visites, les résidents avaient fini de dîner et ils étaient réunis dans le salon, autour de la télévision ; certains, à un stade moins avancé de l’oubli, préféraient jouer aux cartes. Mr. Jack ne s’était jamais intéressé à la télévision, il avait été trop occupé à diriger l’entreprise Jellicoe et, ayant travaillé avec sa famille dans les champs depuis l’enfance, il ne savait pas jouer aux cartes.

Vivre seule avait appris une chose à Merry : on y arrivait mieux quand on savait ce qu’on voulait faire ensuite. En l’occurrence, elle revint dans la véranda ouest équipée d’un carnet et d’un stylo, d’un paquet de cigarettes, et de Mr. Blue, le troublant deuxième roman de Feron.

Flattée qu’on le lui demande, elle avait accepté d’écrire un autre article pour le magazine de l’État. (« Je suis en admiration devant “L’esclave qui découvrit le Bright Leaf”. C’est un des textes les plus riches et les plus agréables à lire que nous ayons jamais publiés. Seriez-vous tentée par une nouvelle recherche, par exemple sur l’histoire des cigarettes sans filtre en Amérique ? Beaucoup de nos lecteurs fument encore, vous savez. ») Le nouveau rédacteur en chef lui avait proposé mille dollars et un abonnement à vie. Son carnet contenait déjà plus d’informations qu’elle ne pourrait en utiliser : circonstances et faits peu connus sur un sujet auquel elle n’avait jamais accordé beaucoup d’attention, même dans les jours anciens où l’entreprise Jellicoe était admirée et enviée dans tout l’État pour les alléchantes feuilles « toastées » qu’elle produisait.

Mais avant tout, allumer une Lucky (il y avait d’abord eu des Camel, il y aurait ensuite des Pall Mall), puis inhaler comme elle le pourrait et essayer de noter les différences entre les différentes marques qui vendaient encore des cigarettes sans filtre.

Merry n’avait pas lu Proust, mais elle connaissait l’histoire de la madeleine et de la réminiscence involontaire qui l’envahit quand il mord dans un de ces petits gâteaux en forme de coquillage. Elle n’avait jusqu’à présent jamais fumé, Papa l’avait interdit à tous les membres de la famille, bien que lui-même allumât de temps à autre une pipe ou un cigare cubain. Pourtant, chaque fois qu’elle approchait son allumette du tabac manufacturé (« toasté et non séché au soleil ! »), elle se retrouvait plongée dans ses souvenirs : Ritchie chantant tous les couplets de « Smoke ! Smoke ! Smoke ! (That cigarette) » ; l’odeur du maïs grillé, le goût des caramels, des noix, et du grillé ; sa mère désobéissant, disparaissant pour « tirer quelques taffes » cachée quelque part et gardant toujours sur elle un paquet de chewing-gums au clou de girofle.

Question : Papa l’avait-il senti malgré le clou de girofle ? S’étaient-ils disputés à ce sujet ? Maman avait-elle fumé plus pendant ces mois de dépression où elle dormait seule dans le grenier ?

Merry feuilleta son carnet, s’émerveillant de la profusion de circonstances et de faits qu’elle avait collectés. Fait : on utilisait pour les cigarettes sans filtre un tabac de meilleure qualité, et le fumeur avait sa « dose » plus vite. Circonstance : quand est-ce que les Lucky Strike étaient devenues des Lucky ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, les soldats, quand ils ouvraient un paquet, retournaient une des cigarettes. Elle devrait être gardée pour la fin. Celui qui survivait assez longtemps pour la fumer était considéré comme lucky, ayant eu de la chance. (Elle n’utiliserait pas cette histoire, car comment savoir qu’une sans-filtre a été retournée ?)

Après avoir surmonté les accès de toux, le mauvais arrière-goût qu’elle sentait dans sa bouche lui soulevait encore le cœur. Au bout de combien de temps devenait-on « accro à la nicotine », comme disait une vieille chanson ? Le Bright Leaf des Jellicoe avait été pour leur famille une source de fierté autant que de revenus. Lorsque le mouvement antitabac était né, à la fin des années 1960, elle s’était demandé, avec Mr. Jack, de quoi ils allaient vivre. Et quand elle était tombée sur d’horribles articles, racontant les affreuses souffrances dans lesquelles certains « accros à la nicotine » étaient morts, elle avait frissonné, puis pensé : « Heureusement que Papa n’est plus là pour lire ça. » Et ce soir, avec l’arrière-goût qui lui collait à la langue, elle imagina quelqu’un qui finissait par accepter ce côté désagréable comme faisant partie de la « dose » vite obtenue. Cela voulait-il dire qu’elle allait abandonner l’article sur les cigarettes sans filtre comme elle avait abandonné Stephen Slade ?

Merry reposa son carnet et s’attaqua à la relecture de Mr. Blue. Dès la première page, elle sut que, même enfant, elle n’aurait jamais été aussi impolie envers un étranger venu frapper chez eux. Je n’étais simplement pas comme ça. Mais plutôt du genre à me montrer exagérément amicale afin de mettre les autres à l’aise.

Puis une autre pensée lui vint : cette fille sans nom qui allait devenir Mrs. Blue était un être tourmenté en qui se mélangeaient Feron et elle. Elle voyait parfaitement bien Feron, à huit ans, demandant à l’étranger qui se présentait à sa porte : « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? »

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