Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 39 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 39

 

10 janvier 1997

Chère Merry,

Tu y crois, toi ? Plus que trois ans et nous entrerons dans un

nouveau millénaire. J’apprends à me servir des e-mails. J’ai une jeune amie, une réalisatrice, qui fait de son mieux pour m’entraîner dans le e XXI siècle. J’ai déjà pris l’habitude de me servir d’internet chez MacFarlane, où l’on m’a « acheté » mon départ.

Je ne sais pas vraiment par où commencer. Comment une amie

commence-t-elle une lettre à une amie qui a eu un cancer et ne le lui a pas dit ? Je suis étonnée que Cousin Thad ait tenu le coup. Mais la dernière chose au monde qu’il désirerait serait d’aller contre ta volonté.

Peut-être, comme toi, vais-je commencer par le plus triste. Mon

grand ami et mentor Alexy Cuervo est mort en 1995. La « maison au bord de l’eau » dont Thad t’a parlé est un petit appartement au quatrième étage d’un immeuble de Greenwich Village. Cuervo l’appelait ainsi parce qu’en sortant la tête par la fenêtre et en regardant vers la gauche on voit l’Hudson River.

Ensuite. Le « rachat » par MacFarlane & Co. du temps qui me

restait avant la retraite. (Au fait, écris-moi désormais à l’adresse qui est sur l’enveloppe.) La jeune femme chargée des ressources

humaines, comme on appelle maintenant le personnel d’une entreprise, a regardé mon dossier et s’est exclamée « Mais je n’étais même pas née en 1963 ! » (année où je suis entrée chez MacFarlane).

« Vous avez dû assister à de nombreux changements, depuis le

temps que vous êtes là, a-t-elle dit.

— Pas tant que ça, à part l’arrivée de l’écran d’ordinateur qui a

anéanti la tranquillité de mon bureau, ai-je répondu. Mais la nature humaine est restée à peu près la même, que les gens travaillent ici ou ailleurs. »

Sur sa plaque nominative il était écrit Trudi M. Schube. Trudi M.

Schube a repris : « Il paraît que vous avez écrit des romans sous un autre nom qu’Avery. Je me suis arrêtée chez Barnes and Noble en espérant pouvoir en trouver un que vous m’auriez dédicacé aujourd’hui, mais ils n’avaient aucun livre de Feron Hood. »

À la fin, quand elle s’est levée, a fait le tour de son bureau et m’a

serré la main pour me remercier d’avoir accepté de bonne grâce mon « rachat », elle a ajouté : « J’ai l’intention d’écrire un roman, dès que j’en aurai le temps.

— Oh, et sur quoi ?

— Sur une femme moderne dans New York City, un truc

contemporain. »

J’ai dit : « Eh bien, ne tardez pas trop. Il n’y a rien qui passe

comme les années. Un jour ce sera votre tour de recevoir vos indemnités de départ et vous n’aurez rien vu venir. »

Ce qui arrive à Jack est bien triste, mais comme tu l’écris toi-

même, c’est une chance qu’il puisse être dans un lieu tel que Laurel Grove.

Désolée pour Mr. Sterling, ton agent littéraire. Je me reverrai

toujours ouvrant ce numéro de l’Atlantic dans lequel il y avait une nouvelle de M.G. Petrie. Et je suis contente que tu te sois remise à écrire. C’est un mode de vie, non ? Je viens de signer l’arrêt de mort du roman dont j’avais dit à Thad que je n’irais nulle part tant que je

ne l’aurais pas fini. Oui, Blanche est de retour à Benton Grange, elle débarrasse sa maison de tous les meubles que l’horrible belle-fille n’a pas emportés avec elle.

J’adore ton idée de choisir un titre parmi ceux des nouvelles de

Tchekhov et d’en écrire une qui ait le même. Je vais peut-être essayer ça, moi aussi. Quand mon amie Josie m’aura familiarisée avec l’ordinateur portable que selon elle je dois acheter, je pourrai le roder en écrivant une nouvelle de Tchekhov.

Merci de tes mots chaleureux sur De singulières fiançailles. Je

pensais, moi aussi, avoir abattu une barrière et m’être un peu plus libérée de moi-même, mais ensuite la vieille ambition affolée s’est réveillée et j’ai commencé à me dire : De singulières fiançailles a été publié en 1994, je ferais mieux d’en écrire un autre. Et est apparu alors La Femme qui mentait.

Certains sujets empoisonnés attendent-ils au fond de nous le

moment d’abattre un écrivain trop déterminé ?

J’ai reçu une chouette lettre l’année dernière de la doyenne Fox. Ton boulot semble fascinant. Dis-m’en plus.

Je t’embrasse,

Feron

 

Pompes funèbres Blake

20 janvier 1997

Chère Feron,

Ça a été intense ici, ces derniers temps. Dans ce secteur, on peut

passer des jours et des jours sans service ni enterrement, et soudain ça s’accumule. Mais je veux t’expliquer pourquoi je ne t’ai rien dit. Tu as eu trop d’épreuves autrefois. Je ne voulais pas alourdir ton fardeau. Je ne voulais pas que tu te croies obligée de tout laisser tomber et de venir à mon chevet. Mais si, Dieu nous en garde, cela devait recommencer, je promets de te mettre au courant.

Je t’embrasse,

Merry

 

30 janvier 1997

Chère Merry,

Merci de ta promesse. Regarde les choses sous cet angle : si tu ne

me le disais pas et que je l’apprenne trop tard, ce serait la pire épreuve de ma vie, je ne pourrais jamais me le pardonner.

Will avait un étudiant dans son cours sur l’Angleterre médiévale

qui lui avait demandé : « Les efforts accomplis ne devraient-ils pas entrer en ligne de compte ? » Quand nous étions mariés, nous citions souvent ce Mr. Tribby, qui avait abandonné cette option après que Will lui avait répondu non. Lorsque pour une raison quelconque l’un de nous deux était trop dur avec lui-même, l’autre demandait : « Mais les efforts accomplis ne devraient-ils pas entrer en ligne de compte ? »

Tout ça pour te dire que pendant nos trente-deux ans d’amitié, je

crois avoir fait des progrès. Ne t’inquiète pas, tu n’as pas besoin de m’épargner.

Je dois maintenant aller acheter ce fichu portable avec ma jeune

réalisatrice et conseillère.

Je t’embrasse,

Feron

 

14 février 1997

Chère Merry,

Mon adresse mail : fhood@aol.com.

Et voilà que je me sers de cette messagerie pour la première fois

le jour de la Saint-Valentin. Tu veux une histoire courte ? Tiens : ma jeune conseillère, Josie, m’a dit que je devais sortir plus (« Si les gens ne te voient pas, ils t’oublieront »). Alors je me suis mise sur mon trente-et-un, tailleur-pantalon et maquillage, et je suis allée

avec elle à une fête. Artistes, réalisateurs et quelques écrivains. J’ai été présentée à une femme d’environ mon âge, qui a demandé : « Feron Hood, l’écrivaine ?

— Oui, c’est moi, ai-je répondu modestement. — Oh, a-t-elle dit, je croyais que vous étiez morte. » Je t’embrasse,

Feron

 

14 février 1997

Oh, Feron, c’est affreux. Mais bonne Saint-Valentin. Et je suis

contente que maintenant tu aies une boîte mail. Tu sais ce que j’aime là-dedans ? L’instantanéité ! Avec une lettre tu attends d’avoir assez à écrire pour remplir la page, alors qu’avec un mail, tu peux te contenter d’une phrase ou deux. Ce qui te passe par l’esprit ce jour-là, à cette heure-là.

 

1er mai 1997

Oh, Feron, nous avons planté des arbres entre nous et le nouveau

lotissement, mais ils ne bouchent pas encore toute la vue. Et les entrepreneurs ont coupé tous ceux qui formaient nos grandes haies. La présence d’une haie transforme dans les champs l’énergie de l’air et l’humidité du sol. Je suis heureuse de savoir que Jack ne verra jamais ce nouveau paysage.

 

21 mai 1997

Chère Merry,

Comme c’est bon d’avoir quelqu’un auprès de qui me plaindre.

Mon éditeur m’a demandé si je « travaillais sur quelque chose » et j’ai répondu que j’avais quelques faux départs prometteurs. Puis j’ai ajouté : « Pourquoi n’ai-je pas plus produit ? En vingt et un ans, je n’ai publié que trois livres. » Il a dit que les écrivains étaient comme

les empreintes digitales, qu’il n’y en avait pas deux pareils, et qu’on ne comparait pas les empreintes digitales. « Balzac a écrit quatre-vingt-cinq romans pendant les vingt dernières années de sa vie, en moyenne deux ou trois par ans. Le succès retentissant qu’a connu Flaubert au début de sa carrière n’a jamais été égalé.

— Mais je n’ai rien fait de tout ça, ai-je dit.

— Et voilà, tu compares à nouveau, a-t-il soupiré. Sois

reconnaissante d’avoir ce que tu as. »

Le 31 août 1997, tôt le matin, Merry écrivit :

La princesse Di est morte. Les infos ne parlent que de ça. J’ai

l’impression d’avoir perdu une charmante amie dont j’avais toujours envie d’avoir des nouvelles.

Le 14 décembre, Merry écrivit :

Jack est mort ce matin à six heures. Une infirmière de Laurel

Grove qu’il aimait beaucoup était avec lui. Ce qu’il y a d’étrange, Feron, c’est que, bien qu’ils l’aient laissé dans son lit pour que je puisse lui dire au revoir, quand j’ai empaqueté ses affaires pour les rapporter à la maison, c’était le Jack d’autrefois que je revoyais en esprit.

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