Parce que c'est nous
Chapitre 6
Merry Jellicoe avait eu hâte, trop peut-être, elle le savait, de s’enfoncer dans la sombre étreinte de son lit dès qu’aurait résonné la sonnerie d’extinction des feux. Elle étira ses jambes sous le drap frais en se réjouissant d’avoir affronté une nouvelle journée. Et maintenant, elle allait contempler le ciel nocturne qui s’étendait à l’est. Bien que risquant sérieusement de se retrouver face à la porte plutôt qu’à la fenêtre, elle avait eu raison de laisser Feron choisir le lit qu’elle préférait.
Quand la lune se montrait, elle pouvait, grâce à Ritchie et son compas, déterminer la position que l’astre occupait par rapport à leur maison. S’il n’y avait que les étoiles, elle recomposait les constellations telles qu’elles apparaissaient au-dessus des cinq fameuses granges noires des Jellicoe. Si les nuages menaçaient ou que la pluie tombait, elle avait aussi en réserve des images de leur propriété par mauvais temps.
En dehors des camps de vacances organisés par leur paroisse, elle n’avait jamais dormi loin de chez elle. Et comme alors Ritchie avait été là, lorsque le reste de la famille lui manquait trop, elle allait chez les plus jeunes, « voir si tout va bien pour mon petit frère ».
À Lovegood, au début, le manque avait été suffocant. Et comme elle l’avait expliqué à la doyenne Fox lors de leur entretien, elle avait fait de son mieux pour ne pas le montrer.
« Une fille de mon âge ne devrait pas ressentir ça, lui avait-elle dit.
— Cela signifie généralement qu’on est heureux chez soi.
— Notre famille est très unie. Nous ne sommes que quatre, mais nous faisons beaucoup de choses ensemble. Pendant la pleine saison, nous travaillons tous sur l’exploitation. Mon petit frère et moi dirigerons un jour Jellicoe Enterprises. C’est pour ça que j’ai été envoyée ici et non à Meredith, où était Maman. On m’a donné le nom de son université, vous savez, mais Lovegood a un meilleur niveau en ce qui concerne la gestion.
— Oui, nous pouvons être fières de cette filière. Dommage que tant d’étudiantes en arts libéraux ne se décident pas à y participer. Les bases de la comptabilité, sans parler de la sténo, peuvent être utiles à toutes.
— J’aime beaucoup la sténo. J’utilise chaque jour de nouveaux symboles. C’est comme, disons, se préparer à entrer dans quelque société secrète.
— Jolie comparaison. Quels sont vos autres cours préférés ?
— Oh, ceux de littérature et d’écriture. J’adore Miss Petrie. Tout le monde l’adore. Quand elle nous lit en classe Le Paradis perdu, on entendrait une mouche voler. Et dans ses ateliers d’écriture, elle nous explique ce qui fait qu’une nouvelle est réussie. Quant à l’histoire, je crois que c’est l’originalité de la méthode de mémorisation de Miss Corkle qui me plaît beaucoup.
— Feron m’a dit que vous vous entendiez bien.
— C’est vrai ? Oh, j’en suis vraiment heureuse ! Je n’ai jamais rencontré personne comme elle.
— En quel sens ?
— Eh bien, elle s’exprime de façon complexe. Si elle veut vous convaincre de quelque chose, elle dira souvent exactement le contraire en espérant que vous réagirez.
— C’est ce qu’on appelle l’ironie.
— Ah oui ? Et quand on commence à la connaître, elle est très drôle. Sans donner dans la franche plaisanterie, mais d’un humour détourné, pince-sans-rire. Elle est plus compliquée que toutes les filles que j’ai connues jusqu’ici. Être avec elle fait comprendre qu’on ne sait rien. J’espère seulement ne pas lui paraître trop banale.
— Après vous avoir entendues l’une et l’autre, je dirais que vous allez bien ensemble. »
Merry ne pensait pas que Feron puisse imaginer à quel point ses proches lui manquaient. Contrairement à elle, Ritchie adorait être loin de chez eux et à douze ans, il projetait déjà de partir à la découverte du monde. Comment cela se faisait-il ? Est-ce que ceux qui ne souffraient pas de l’éloignement portaient leur foyer en eux ? Et il y avait aussi ceux qui voulaient oublier d’où ils venaient. Elle savait que Feron en faisait partie.
Feron, comme tous les soirs après l’extinction des feux, lisait sous les draps avec sa lampe de poche, ce qui était interdit par le règlement. La lueur qui se dégageait de son lit rappelait à Merry les cocons des chenilles qui infestaient les cerisiers des Jellicoe chaque printemps. Non que ces créatures aient eu beaucoup de temps pour poursuivre leur cycle. Ritchie adorait les déloger à l’aide d’un puissant jet d’eau en criant « Mourez, vermines ! Mourez ! ». Elle préférait les faire tomber à l’aide d’une longue perche cloutée.
Devant cette habitude qu’avait Feron, Merry hésitait. En ne la dénonçant pas, se montrait-elle complice ? Mais en prévenant Feron qu’elle devrait la dénoncer si elle n’arrêtait pas, elle risquait de perturber la bonne entente dont la doyenne Fox avait parlé. Provoquer la colère, ou le dédain de Feron.
Seulement, ce jour-là, Miss Darden avait mis Merry au courant de quelque chose que Feron ne savait pas. Et je dois m’assurer qu’elle ne va pas gâcher ce qui va arriver.
« Justement, je voulais vous voir », lui avait dit Miss Darden un peu plus tôt. Bien qu’il fût tout à fait évident qu’elle avait attendu Merry à la sortie de la salle de comptabilité. « Je voulais vous mettre au courant de ce qui va se passer ce soir après l’extinction des feux. Feron va être nommée membre du Club des Filles et Petites-Filles de Lovegood. C’est la seule organisation autorisée à rôder dans le noir pour surprendre celle qu’on intronise. Parce que cela arrive rarement. Et, vu ce que cela représente, c’est une tradition qu’on respecte. »
Il était arrivé dans le passé que ces séances nocturnes tournent mal, ou soient gâchées. Une fois, la camarade de chambre de la nouvelle recrue s’était effondrée. « Ce fut le coup fatal, raconta Miss Darden. Dès le premier jour, cette fille ne s’était pas sentie à sa place parmi nous. Et voilà qu’on entraînait sa compagne en chantant dans le noir vers une chose dont elle était encore exclue. Nous avons eu beau lui expliquer qu’il s’agissait d’un club réunissant celles qui avaient une mère ou une grand-mère ancienne élève de Lovegood, elle est restée inconsolable et nous a quittées peu après. Et que faire lorsqu’une autre fois nous avons surpris les deux compagnes en train de jouer au poker à la lumière d’une bougie ? Situation délicate. Toutes deux violaient le règlement. Comment fallait-il réagir ? Eh bien, la tradition a été respectée, comme si de rien n’était, mais elles sont ensuite passées toutes les deux en conseil de discipline. »
Et il y avait aussi eu l’humiliation de celles qui avaient été entraînées à la cérémonie la tête couverte de bigoudis ou le visage enduit de crème de nuit. Si seulement on les avait prévenues !
« Quand je suis arrivée ici en 1927 pour diriger la résidence universitaire, le Club ne comptait que trois membres, mais ce chiffre avait doublé dix ans plus tard, et j’ai pensé qu’il nous fallait un “informateur” secret et que j’étais la personne idéale pour endosser ce rôle. »
Feron ne mettait ni bigoudis ni crème de nuit, dit Merry à Miss Darden.
« Il y a une chose que je ne comprends pas. Est-ce que la mère ou la grand-mère de Feron était…
— Il s’agit de son arrière-grand-mère paternelle. La grand-mère de son oncle et de son père, Sophie Sewell Hood, était dans la troisième promotion de Lovegood, celle de 1875. Elle a laissé tomber ses études un an plus tard pour se marier.
— Comme ma mère », dit Merry, tout en rectifiant intérieurement l’image qu’elle se faisait de Feron. Non plus seulement la fille solitaire sans parents ni foyer, mais aussi la descendante d’une femme qui avait vécu dans ce vieux bâtiment et dont le nom n’était pas oublié.
« Feron, s’il te plaît, éteins ta lampe. Fais-le pour moi. S’il te plaît, fais-le pour moi. »
À la grande surprise de Merry, le cocon phosphorescent disparut immédiatement.
« J’allais de toute façon arrêter de lire. » La voix de Feron résonna, nonchalante, dans le noir.
Très vite, sa respiration se fit régulière. Merry se mit alors à rêvasser en traçant des signes de sténo sur son drap de dessous. Puis on frappa doucement à leur porte, et quand elle ouvrit les yeux un groupe de filles, le bas du visage éclairé par des bougies, entourait le lit de Feron. Quelqu’un donna tout bas la note et cinq ou six voix se mirent à chanter comme dans un murmure.
Mères, embrassez vos filles
Et élevez-les dans la joie ;
Apprenez-leur à marcher d’un pas ferme,
Sans reculer devant le conflit ou la tristesse
Nous marchons maintenant invisibles à côté de vous, Esprits fidèles qui nous guident encore.
L’amour d’une mère dure toujours.
Feron fut sortie de son lit. Une des filles l’enveloppa d’un châle, une autre alluma une bougie, des murmures furent échangés, puis le groupe quitta la chambre, Feron et sa bougie devant les autres.
Et voilà qu’on entraînait sa compagne en chantant dans le noir vers une chose dont elle était encore exclue, avait dit Miss Darden à propos de l’étudiante qui se sentait toujours rejetée. Bien qu’ayant, par bonheur, une famille et un foyer et ne s’étant jamais sentie particulièrement mise à l’écart nulle part, Merry sut ce que la pauvre fille avait dû ressentir.
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