Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 40 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 40

 

1998

 

L’année de ses cinquante-sept ans se révéla pour Feron celle des comptes. (En fait dès juin, mois de son anniversaire, elle était entrée dans sa cinquante-huitième année.)

Elle glissa sur un trottoir verglacé et se cassa le pied. Coincée au quatrième étage d’un immeuble dont l’ascenseur tombait en panne au moins deux fois par mois, il lui apparut que vieillir à New York n’était peut-être pas une bonne idée. Qu’est-ce qui la retenait là ? Elle avait été mise à la retraite anticipée, et restait heureusement couverte par l’assurance maladie de MacFarlane jusqu’à soixante-cinq ans. Mais ce n’était que dans huit ans.

Pour la première fois, elle dépendait des autres. Josie s’occupait maintenant d’elle comme elle-même s’était occupée de Cuervo. Josie l’admirait – peut-être un peu trop – et, s’il y avait eu plus de place, elle se serait installée dans la maison au bord de l’eau. Les deux voisins du troisième, qui avaient connu Cuervo, passaient voir si elle avait de quoi manger et lire. L’un était boulanger et jouait de l’orgue à l’église épiscopale du quartier, l’autre était bibliothécaire.

Même son éditeur, qui alternait encouragements et désapprobation, lui apporta une orchidée de sa serre. « Elle vivra, si tu t’en occupes correctement. Bon : avec le pied dans le plâtre, tu as peut-être commencé quelque chose de nouveau ? »

Feron lui parla de ce qu’elle avait lu. Un roman sur une femme qui, comme Mrs. Dalloway, prépare une réception, et sur un homme atteint du sida qui se suicide, comme Septimus Warren Smith. « Juché sur des épaules de géants, aurait dit Will, mon mari. Mais ça m’a donné envie de relire Mrs. Dalloway, et je l’ai fait.

— Et toi, par quel géant serais-tu tentée ?

— Oh, je ne sais pas. Après Amsterdam de l’Anglais Ian McEwan, j’ai réfléchi au pouvoir de l’envie et de la malveillance.

— Amsterdam était un petit régal de cruauté. Es-tu suffisamment caustique ? Je n’en suis pas sûr.

— J’ai aussi joué avec l’idée d’une jeune veuve, mais je n’ai pas envie que ce soit autobiographique, je devrais donc inventer tout un nouveau contexte.

— Dans un nouveau contexte, la jeune veuve a un attrait évident.

— Sauf que j’ai promis à Josie Maglia de lui rendre une première version du scénario de Mr. Blue dans un mois.

— Et ça avance ?

— Pas du tout. Plus je suis avec ces gens, moins ils veulent en dire.

— Mr. Blue a toujours été ta bête noire. Ou devrais-je dire ta bête bleue ? Pourtant il n’a pas si mal marché, et grâce aux aquarelles de Joachim, c’est devenu une pièce de collection. Peut-être Josie finira-t-elle par tourner un autre film à moitié muet. Ça lui a valu un prix, pour Mort d’un frère. Alors elle n’aurait pas besoin de ton scénario. »

Blanche écrivit qu’elle avait envoyé « un camion plein de jolis meubles chez toi – transport offert par Thad. Il dit qu’il les entreposera dans l’atelier-maison d’invités qui pour l’instant est vide. Il y a le bureau en noyer, auquel tu as passé de nombreuses heures à écrire pendant les six mois où tu es restée chez moi, et la chaise indestructible qui va avec. Que Daphne ne l’ait pas emportée, alors que c’est une Chippendale, me laisse sans voix. »

Le bibliothécaire de l’étage d’au-dessous lui demanda si elle avait lu tout Jane Austen.

« Tous sauf un. Je n’ai pas supporté la sainte-nitouche qu’est l’héroïne de Mansfield Park. »

Elle réessaya avec l’exemplaire qu’il lui apporta et se découvrit un point de vue moral totalement différent de celui de la jeune et méprisante Feron. L’ascension de Fanny Price sur l’échelle des privilèges était douloureusement semblable à la sienne. Elle se hérissa devant ce que sir Thomas dit de la pauvre nièce qu’il va accueillir au sein de sa famille : « Nous trouverons probablement en elle beaucoup de choses que nous souhaiterions changer, et nous devons nous attendre à ce qu’elle soit d’une ignorance crasse et à ce qu’elle ait de viles opinions et des manières d’une vulgarité désolante ; pourtant ces défauts ne sont pas incurables. »

Mais Fanny a neuf ans quand elle vient vivre à Mansfield Park, et Feron en avait dix-huit quand elle monta l’escalier de bois qui menait au bureau de son oncle, y entra et se présenta.

Elle exempta la jeune fille de dix-huit ans qu’elle avait été d’ignorance crasse et de viles opinions mais, en ce qui concernait son comportement, elle entendait Blanche Buttner comme si c’était hier : « Rowan voudrait que tu y ailles. »

Est-ce qu’une vie morale devenait plus attirante quand le désir diminuait ?

Elle s’était lassée de son « jeu des couleurs ». Noir, blanc cassé, jaune sale, vert-de-gris, etc. Il était temps de trouver d’autres façons d’évaluer les progrès qu’elle avait réalisés, pour reprendre Mr. Tribby.

Si l’âge permettait de ne plus se soucier de ce qui peut nous faire avancer mais, au contraire, de se concentrer sur ce qu’on veut vraiment arriver à être, comment serait la vie ? Un paysage simplifié, clarifié ? Au lieu d’être toujours focalisée sur les moyens d’atteindre un but, rester simplement à l’affût des personnes valables qui cherchent notre considération. Et être heureuse de pouvoir la leur fournir.

Comme Oncle Rowan, à l’aise dans son bureau en haut des marches, prêt pour elle quand elle avait poussé la porte.

Comme elle, peut-être un jour, à l’aise avec elle-même, après avoir arrêté d’essayer de tout convertir en un nouveau roman. À l’affût, oui, quoique sans chercher à deviner qui serait en train de monter quand résonneraient des pas dans l’escalier.

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