Parce que c'est nous
Chapitre 18
Le compas de Merry la suivait partout où elle allait. Il était pour l’instant dans sa boîte, posé sur la table coulissante de son compartiment de wagon-lit, prêt à être utilisé. Encore au début de son trajet, le train entraînait l’aiguille dans tous les sens. Elle saurait à quel moment ils allaient se diriger droit vers le sud grâce au paysage qui défilerait derrière sa fenêtre. Alors elle prendrait l’instrument, le tiendrait sur ses genoux à la hauteur de sa taille et relèverait sa position, plus pour le rituel consistant à accomplir un processus que Ritchie lui avait appris que pour toute autre raison.
Le reste de ses affaires était rangé dans les endroits prévus à cet effet. Il n’y avait pas beaucoup de place pour se retourner, mais au moins était-elle seule. La personne, quelle qu’elle fût, qui avait conçu cette cabine devait avoir été fière de réussir à tant intégrer dans l’espace alloué. Lit rabattable pour quand elle serait prête (elle ne l’était pas), petit lavabo pour se débarbouiller et, en cas de besoin, les toilettes étaient au bout du couloir. Elle avait presque vingt-quatre heures pour s’y sentir chez elle.
« C’est facile, Merry Grape. Il s’agit d’un véritable modèle de poche de l’US Air Force datant de la Seconde Guerre mondiale. Je vais d’abord te montrer comment relever ta position, et ensuite comment trouver une position. Quand tu sauras faire ça, tu pourras, à Lovegood, localiser de ta chambre les terres des Jellicoe.
— Mais je ne vais pas te prendre ton compas, Ritchie, tu y tiens trop.
— Tu ne me le prends pas, je te le prête. Je te connais. Comme ça, nous te manquerons moins. Avec ce compas, Merry Grape, tu sauras toujours où tu es. »
Six ans plus tard, quand il partit pour le camp d’entraînement, il le lui donna de nouveau. « Mais non, Ritchie, tu vas en avoir plus besoin que jamais.
— Pas du tout. Ils vont m’en fournir un nouveau. Depuis le temps, ils en ont probablement mis au point qui te parlent dans le noir. “Non, non ! Pas par là ! À gauche, idiot, j’ai dit à gauche !” »
L’esprit imaginatif de son frère lui manquait tant. Il rendait les choses vivantes, permettait à un compas de vous gronder et de vous guider à travers la nuit. Et il était perspicace. Rien ne lui échappait. Comme le jour où leur ancienne vie avait déjà pris fin sans qu’ils le sachent. « Mr. Jack a l’air qu’il a quand personne ne le regarde », avait-il annoncé quand le régisseur de leur père s’était dirigé vers leur porte d’entrée avec deux heures d’avance. « C’est comme s’il était devenu quelqu’un d’autre. »
Elle avait dit qu’il lisait trop de bandes dessinées qui font peur.
Pourtant, en cette terrible journée, elle s’était retrouvée face à face avec un nouveau Mr. Jack.
« J’ai donné un Benadryl à Ritchie et je l’ai couché en bas », avait annoncé Mr. Jack, debout à l’entrée de sa chambre. Bouleversée par la mise sens dessus dessous de sa vie, Merry n’était pas sur son lit, car elle l’avait préparé pour Feron, afin que son amie voie par la fenêtre autre chose que les granges noires.
« Vous en voulez un, Miss Meredith ?
— Non merci. Je crois que je vais juste rester comme ça.
— Eh bien, je vous laisse. À moins que vous ne vouliez de la compagnie. »
Et elle avait dit, par politesse, ou peut-être pour qu’il ne se sente pas rejeté : « Oh, d’accord. »
Elle lui avait laissé de la place à côté d’elle, mais les pieds de Mr. Jack, dans ses grosses chaussures, pendaient au bout du matelas. Pour le mettre à l’aise, elle avait remarqué un peu bêtement que c’était là son lit d’enfant.
« Je sais. Et je ne devrais pas y être », avait-il dit d’une voix rauque, puis à la surprise de Merry, il s’était caché le visage et mis à sangloter, par à-coups, comme un petit garçon.
Elle avait dix-huit ans et n’avait jamais été allongée près d’un homme, encore moins d’un homme désespéré. Elle se demanda comment se conduire en adulte. Devait-elle glisser son bras sous sa nuque, approcher son visage du sien et prononcer des paroles rassurantes, comme elle le faisait avec Ritchie ? Elle n’en savait rien. Ni elle ni Ritchie n’avaient encore pleuré. Tout cela était pire qu’un mauvais rêve, et elle aurait eu pour sa part besoin d’être rassurée.
Puis, sans savoir comment, elle le tint contre elle, la tête enfoncée entre ses seins, ses larmes trempant son haut de pyjama. Elle sentit son odeur de mâle, ce qui ne lui était jamais arrivé non plus. Les lycéens avec qui elle était sortie s’étaient toujours présentés à sa porte émanant l’après-rasage, le shampoing et le dentifrice. Lui sentait la transpiration, la terre et l’herbe brûlée. Il était en train de nettoyer les champs pour l’hiver quand son biper avait sonné.
Alistair Worley. Pourquoi lui, à cet instant ? Pour le cours de psychologie où l’on avait discuté la dernière phrase d’un article de magazine. Mais il y avait une chose qui manquait à Queenie. Merry n’avait pas du tout participé au débat sur ce qui manquait à Queenie : être vierge lors de sa nuit de noces. Par peur de se rendre ridicule, Merry prenait rarement la parole. Mais elle se rappela avoir pensé alors qu’elle ne souhaitait pas que ce qui manquait à Queenie lui manque, même si elle ne savait pas très bien comment cela se passerait quand cela arriverait.
Le grand corps sur le sien. « Je prendrai soin de vous, Miss Meredith. — Oh…
— Je ne vous fais pas mal ?
— Non… pas trop. » Polie jusqu’au bout.
« Oh Miss Meredith… oh, Miss Meredith… »
Elle avait eu l’intention de parler à Feron plus longuement de Ritchie. De l’être humain exceptionnel qu’il était. Plus pour elle qu’un jeune frère. Il était devenu son gardien, son professeur, l’être aimé qui la consolait d’avoir tant perdu.
Nous devrions tous obtenir ce que nous voulons au moins une fois dans notre vie. Feron se décrivant ainsi debout avec Will devant l’autel.
Perdre un mari que l’on aime depuis moins d’un an, qu’était-ce à côté de perdre un frère que l’on aime depuis presque dix-neuf ans… plus trois années de deuil, et ce n’était pas fini. Mais il fallait reconnaître que Feron avait elle aussi à passer ces années de deuil. Son roman, Un hiver anglais, comment commençait-il ? Comment finissait-il ? Quelles étaient les « scènes de sexe » qu’elle n’y avait pas mises ?
(« Je viens d’avoir une idée, avait dit Ritchie quelques heures seulement avant que leur vie ait chaviré.
— Quoi ?
— Les granges sont magnifiques quand elles sont vides et fermées. Et les champs sont magnifiques quand tout a été coupé et emporté. Mais quand les gens sont vides et plats, ils sont morts, c’est tout.
— Tu as vraiment des idées très étranges, Ritchie.
— Étranges et intéressantes, ou étranges et terrifiantes ?
— Un peu des deux. »)
Ritchie était-il une de ces personnes chanceuses qui obtiennent au moins une fois dans leur vie ce qu’elles désirent ? Merry pensait que cela lui était arrivé non pas une, mais deux fois. Il avait ardemment désiré avoir le rôle principal de Our Town, quand le groupe théâtral de son lycée avait monté cette pièce, et il l’avait eu. Il avait ardemment désiré s’engager dans l’armée de l’air, et devancer l’appel, et il l’avait fait. (« Maintenant ils vont m’apprendre à voler et je verrai le monde et je pourrai aller à l’université sans avoir à en payer les frais. J’ai tout organisé, Merry Grape. Il ne me reste plus qu’à vivre. »)
Quand j’ai dit à Feron que je ne m’attendais pas à la revoir un jour, je le pensais. Entendrai-je jamais parler d’elle à nouveau ?
Elle semblait vraiment heureuse pour moi, à propos de la nouvelle publiée dans l’Atlantic. Mais écrire un roman sur un mari perdu doit être difficile. Elle m’a demandé de penser à elle en train de lire à la bibliothèque la nouvelle de Tchekhov dans laquelle il y a une bonne « scène de sexe ». J’espère que ça l’aidera. Et oh, Mr. Sterling, je crains que vous n’ayez dépensé votre argent pour rien. Un livre de nouvelles liées les unes aux autres et qui parleraient des secrets des habitants d’une ville du Sud dont l’économie repose sur la production de tabac. Par quels secrets commencerai-je ? Certainement pas les miens. J’ai noté quelques autres possibilités. L’une concerne Miss Petrie, racontée de son point de vue. J’en suis un personnage secondaire, qui, après mon départ de Lovegood, visite l’appartement qu’elle partage avec Miss Olafson, et voit l’unique chambre, et son unique lit. Et elle sait que j’ai compris. Pourtant, il y a secrets et secrets, et même si je lui proposais cette histoire, nous avons beau être en 1968, Mr. Sterling ne la vendrait pas. Il ne risquerait pas sa réputation en l’envoyant aux magazines. Que j’aie choisi Petrie comme nom de plume a étonné Feron. J’ai oublié de lui raconter que notre professeure préférée m’a laissé tous ses livres, et je ne lui ai pas parlé de la relation qu’elle avait avec Miss Olafson. Peut-être avait-elle deviné bien avant moi. J’aimais Miss Petrie. Pas de la façon dont elle et Miss Olafson s’aimaient, mais je la chérissais.
Feron a dit qu’à part Will, elle ne s’était jamais sentie nuit et jour aussi à l’aise avec qui que ce soit d’autre que moi.
Je ne me rappelle pas avoir vu Feron pleurer. Quand je l’ai aperçue sur le parking de Lovegood, avant de savoir que nous partagerions notre chambre, elle semblait contrariée par quelque chose ou quelqu’un. Et cela n’a pas changé. Je l’ai vu sur son visage après l’avoir embrassée. Elle est toujours légèrement courbée, elle a toujours cet air de profond désaccord, et je n’ai remarqué que sa dent morte avait disparu qu’après m’être assise avec elle à l’Algonquin. Le dentiste devait lui mettre sa couronne juste avant qu’elle quitte Pullen pour venir à la maison, en cet horrible jour où ma vie a basculé.
Je pense à Feron et moi allongées sur l’herbe devant Lovegood College, et à la jeune ingénue que j’étais alors, disant avec insouciance : « Le pire qui me soit jamais arrivé, c’est la mort de mon chien. »
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