Parce que c'est nous
Chapitre 24
Buttner House
11 Park Crescent
Benton Grange, Caroline du Nord
26 décembre 1979
Chère Merry,
J’ai lu ton magnifique article dès mon retour chez Blanche. Elle
était sortie tout l’après-midi – c’est, dans sa paroisse, le jour de distribution des cadeaux de Noël aux pauvres – alors je me suis assise sur sa véranda vitrée avec « L’esclave qui découvrit le Bright Leaf ».
C’est écrit comme une nouvelle. J’ai été accrochée dès la
première phrase, quand il sent la dernière odeur au monde qu’il désirerait sentir, celle d’un feu éteint, et comprend qu’il a commis l’impardonnable, s’endormir à son poste. Tu racontes l’histoire de son point de vue – sa peur, sa terreur des châtiments qui l’attendent, il ne le sait que trop bien, puis sa soudaine idée de remettre les bûches calcinées sur les braises. Et tu continues ainsi jusqu’à ce qu’il meure en homme libre sur la terre qui est alors la sienne et où il est enterré.
Tu avais fait la même chose avec « Musardant sur la pelouse ». Tu
t’étais mise à la place de la fille qui allait devenir la poétesse de la promotion, une position que tu avais gardée jusqu’à la fin, alors
qu’elle délire et pense être de nouveau sur la pelouse de la fac avec son amie. Et au moment de sa mort tu l’avais même suivie de l’autre côté, exactement comme pour lui. (Heureusement que les responsables du magazine ont eu le bon sens de te laisser garder ce passage.) Te rappelles-tu ce jour où nous rentrions à Lovegood avec ces Tootsie Pops qui avaient perdu leur goût et ce que je t’ai dit alors, de ne pas prendre la grosse tête, mais que tu étais allée plus loin que Tchekhov dans « La fièvre typhoïde », car son soldat guérit ?
Quand Alexy Cuervo m’a envoyée me renseigner sur la
morphologie des contes populaires, il a dit être comme la personne qui, dans le conte, donne au héros une tâche à accomplir et qu’on appelle « puissance tutélaire ».
Laisse-moi te confier une tâche, Merry. Envoie un exemplaire du
magazine à ton agent à New York. Ainsi que ton manuscrit intégral. Dis-lui que tu y travailles depuis un moment et que tu penses avoir encore des choses à révéler sur l’incroyable vie de cet homme. Demande-lui ce qu’il en pense. Est-ce que cela pourrait devenir un roman ? Je le crois.
C’était bon de te revoir aujourd’hui. Je suis heureuse que tu me
considères toujours comme ton amie.
Avec toute mon affection,
Feron,
Ta « puissance tutélaire » et amie.
Et maintenant, ferme l’enveloppe et colle le timbre, après les avoir sortis, avec l’élégant papier à lettres gris, du tiroir du bureau où Blanche les laisse pour qui dort dans la chambre d’amis.
Puis descends vite et glisse ta bonne action dans la fente de la boîte aux lettres en herbe de bison tressée posée sur la console près de la porte d’entrée.
Il est temps de repartir.
Elle avait déjà entendu cet avertissement résonner en elle non loin d’ici. Le soir où, alors qu’elle dînait avec Oncle Rowan au Howard Johnson’s, un couple âgé et une femme mûre à l’air serein étaient entrés. « C’est le général Steed et son épouse. Et leur fille, Marguerite, qui a une des plus belles collections de poupées au monde. » Il s’était dirigé vers leur box pour les saluer, laissant Feron seule avec son signal de départ. Marguerite avait certainement eu autrefois d’autres projets que devenir une collectionneuse adulte depuis longtemps vivant toujours chez ses parents.
Après avoir suivi Marguerite à l’étage, la veille, et été présentée aux poupées plus « personnelles », qui étaient beaucoup plus intéressantes que les autres, Feron se demandait toujours si Marguerite se satisfaisait de cette vie sous contrôle ou si elle attendait la première occasion de s’évader.
Feron avait passé les six premiers mois de son jeune veuvage dans cette même chambre de l’imposante demeure de Blanche. Contemplant le jardin ombragé entouré de murs et gardé par des statues mélancoliques. Ou assise à ce même bureau, sous la même lampe, remplissant à toute vitesse les pages d’un carnet. Se dépêchant d’« attraper » Will qui s’effaçait, avant que les choses importantes se volatilisent et que leur mariage semble avoir été un rêve.
Réalisant bientôt que les phrases et paragraphes complets et l’ordre chronologique n’étaient pas ses amis, elle s’était résolue à saisir tout ce qui remontait, avec une description, une ellipse, un éclat de dialogue rappelant quelque chose que Will avait dit ou lui avait appris pendant leurs promenades sous les ciels du Northumberland.
Grêlons gros comme des billes blanches sur Haworth Heath… puis flocons de neige… puis le soleil émerge PENDANT UN INSTANT d’une masse bouillonnante de nuages gris et violets.
F : Pense à tout ce qu’il n’y a pas dans Les Hauts de Hurlevent…
W : Pense à tous les thèmes qui y sont.
F : Pourquoi les artistes du Moyen Âge voulaient-ils rester anonymes ?
W : Ils considéraient leur travail comme de la copie ou de l’illustration de quelque chose qui avait déjà été fait. Ils pensaient que c’était une forme d’art supérieure à celle qui consiste à rester soi-même et à « inventer » quelque chose de nouveau.
Miséricorde avec chien dans la cathédrale Lincoln.
W : Au Moyen Âge, les esprits se concentraient sur l’essence d’un être, les esprits modernes veulent l’étiqueter. Celui qui a sculpté cette miséricorde cherchait à capter la nature d’un chien, la façon dont un chien bouge et agit. Nous le classerions d’abord dans la catégorie « épagneul », « retriever » ou « collie ».
F : Si tu étais un sculpteur du Moyen Âge, comment exprimerais-tu mon essence ?
W : Je commencerai par la grâce méfiante avec laquelle tu te déplaces. Ou la méfiance gracieuse, j’hésite. C’est une des premières choses que j’ai remarquées chez toi.
F : Pourquoi « méfiante » ?
W : Comme si tu t’attendais à être frappée par la foudre ou attaquée, mais ce que j’aime, c’est que tu continues à avancer sans que ton visage révèle quoi que ce soit.
Odeur de W : tissu amidonné, herbe, sel dans son cou, savon dans le creux de son oreille… celle musquée, si excitante, de ses aisselles.
La curiosité qui va de pair avec l’amour. ON NE PEUT JAMAIS EN SAVOIR ASSEZ SUR L’AUTRE .
« Tu semblais vouloir être invisible. » C’est ce que la Bête, alias Dale Flowers, avait déclaré alors qu’allongés dans la chambre louée à Chicago, ils échangeaient leurs premières impressions l’un de l’autre.
(« Tu me dis son nom ? avait demandé Merry.
— Non. »)
Elle en avait déjà trop raconté, plus qu’elle n’en avait eu l’intention. Comment était-ce arrivé, comment avait-elle pu aller si loin ? Une pointe de générosité inhabituelle (Je vais surprendre ma vieille amie en lui offrant quelque chose de vraiment spécial) ? Ou était-elle tombée dans ce vieux piège où on tombe toujours quand quelqu’un demande à propos de ce qu’on a écrit : « Est-ce vraiment arrivé ? » En répondant « Non, j’ai tout inventé », vous mentez probablement, tout au moins à moitié. En disant « Oui, en partie, mais j’ai changé certaines choses » – et en le disant trop souvent –, vous risquez un jour de ne plus vous souvenir de ce que vous êtes supposée avoir ou non changé. Elle n’en était pas encore arrivée à ce stade, mais elle avait absolument dépassé les limites qu’elle s’imposait.
Donner ce qu’on a de plus intime est dangereux, et généralement on le regrette.
Le regrettait-elle aujourd’hui ?
Oui, oui, oui.
Il est temps de repartir.
De retrouver la discrétion de MacFarlane & Co., où elle pouvait exister cachée en pleine lumière, stocker son énergie créative, et profiter des avantages offerts. L’appartement de Park Avenue d’un directeur de MacFarlane en congé, où elle pouvait remettre toute acquisition à plus tard et se sentir une artiste sans attaches flottant au-dessus des hauts immeubles dans le ciel nocturne. Les appuis tels que Cuervo, qui avait dit : « Quand vous serez prête à me le demander, je pourrai vous dire ce que vous ne savez pas de vous. »
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