Parce que c'est nous
Chapitre 8
Miss Petrie commençait souvent ses cours de littérature et d’écriture par une lecture à haute voix.
Du Paradis perdu, elle lisait :
du matin
jusqu’au midi il tomba, du midi jusqu’au soir d’un jour moite…
ou :
Aussi épaisses que les feuilles d’automne jonchant les ruisseaux de Vallombreuse…
Sa voix aux sombres tonalités de violoncelle marquait les cadences et les cadences s’épanouissaient dans sa voix.
En atelier d’écriture, elles étudiaient la nouvelle. Debout en face d’elle, triturant la broche accrochée à son chemisier, Miss Petrie leur lisait l’histoire d’un pasteur de Nouvelle-Angleterre qui portait un voile noir devant son visage, d’un garçon irlandais arrivé trop tard à la kermesse, d’une jeune fille russe et pauvre qui vivait avec un étudiant en médecine et se déshabillait dans le froid afin qu’il puisse faire des marques à la craie sur ses côtes pour étudier l’anatomie. Les étudiantes ne savaient jamais où Miss Petrie allait les emmener. Elles se laissaient emporter par la magie de sa voix, observaient la façon dont elle était habillée et se demandaient quelle était son histoire à elle. Son corps frêle allait parfaitement avec les vêtements qu’elle portait : convenables jupes bien coupées qui ondoyaient à chacun de ses pas, et grande diversité de chemisiers démodés. Il y avait certainement eu une profonde déception. Ses cheveux noirs frisés étaient festonnés de fils argentés, mais elle était trop jeune pour avoir perdu un fiancé pendant la Première Guerre mondiale. Miss Petrie et Miss Olafson, professeure de sport au caractère enjoué, partageaient un appartement et se rendaient à l’université dans la jeep de Miss Olafson.
Miss Petrie venait de finir sa lecture du jour, l’histoire d’un jeune soldat russe qui perd connaissance dans un train, atteint par le typhus. Quand il se réveille chez lui et apprend que sa jeune sœur est morte en le soignant, son esprit enregistre la terrible nouvelle, mais ensuite il ne peut surmonter sa joie animale d’être vivant.
Les étudiantes avaient d’abord été surprises par le choix de nouvelles de leur professeure, jusqu’à ce que, au cours des discussions qui suivirent, elles comprennent que (comme Feron l’énonça plus tard devant Merry) Miss Petrie voulait leur apprendre à accepter d’être laissées dans l’incertitude.
« Pour la prochaine fois, je veux que chacune de vous écrive une nouvelle », annonça-t-elle.
Les mains se levèrent, pleines de questions.
« Vous pouvez choisir ce que vous voudrez. Vous appuyer sur une expérience personnelle ou bien tout inventer. Ou encore mêler le réel à l’imaginaire. Une nouvelle commence quelque part et finit quelque part. Non, vous n’aurez pas à la partager avec le reste de la classe, cela restera entre vous et moi. Visez les cinq cents mots, environ deux pages et demie, manuscrites. Non, ce ne sera pas noté, il s’agit seulement de vous familiariser à la rédaction d’une nouvelle. »
Merry faisait ses devoirs au lit. Elle enfila un pyjama de garçon (devenu trop petit pour ce frère de douze ans qui descendait les escaliers en glissant sur leur rampe), retapa ses oreillers et se mit à l’ouvrage.
La facilité avec laquelle Merry abordait son travail déconcertait Feron. C’était comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur : Merry commençait à écrire puis, dès qu’elle avait terminé, le courant était coupé. Découragée par le rythme régulier du stylo de Merry, Feron s’enfuit à la bibliothèque et s’installa tout au fond de la salle à une longue table, dans la lumière d’une lampe à abat-jour vert.
Sa nouvelle, « Voyage en car », se déroulerait pendant un long trajet. Elle sentait encore les odeurs du bus, la plupart désagréables, et l’impression d’être en danger qui l’avait accompagnée comme un voisin de siège pernicieux.
Seulement, être mal à l’aise et inquiète ne faisait pas une histoire. Son personnage était dans un car, mais que s’était-il passé avant ? Plus important, qu’arrivait-il après ? Dans la nouvelle du typhus, le soldat est dans un train, malade, et ça, c’est un début. Le soldat a pris le train pour rentrer chez lui, où il va infecter sa sœur. Sa sœur meurt, et ça, c’est une fin.
Or ce qui s’était passé dans la vraie vie après que Feron était montée dans le bus était quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé pouvoir raconter à Miss Petrie.
« Bon, dis-moi si ce que je vais te demander n’est pas trop pour toi, Feron.
— Comment le saurais-je tant que tu ne l’as pas demandé ?
— Accepterais-tu de lire ma nouvelle et de me dire si, à ton avis, je peux la rendre à Miss Petrie ? »
Feron traînait au lit, après avoir mis fin à ses séjours à la bibliothèque. Son histoire avait atteint une impasse, et le prochain cours de Miss Petrie avait lieu vendredi. « Oui, bien sûr, je vais la lire.
— Mais sois sincère. » Merry, dans un autre pyjama de son petit frère, s’approchait déjà du lit de Feron. « Si c’est très mauvais, dis-le-moi. Promets-le. »
Feron prit les feuilles. La nouvelle de Merry s’appelait « Musardant sur la pelouse ».
Oh mon Dieu, c’est sur nous deux, pensa Feron, le regard baissé vers l’écriture fluide de sa compagne. « Écoute, je ne peux pas lire si tu restes à côté de moi.
— Tu veux que je sorte ?
— Non, je vais aller ailleurs.
— S’il te plaît, Feron, ne fais pas durer le suspense trop longtemps. »
Feron s’enferma dans un box des toilettes. Non, ce n’était pas sur elles deux. Enfin, ça l’était et ça ne l’était pas. Elle parcourut rapidement les deux pages et demie afin de savoir où Merry voulait en venir, puis reprit le tout calmement.
Deux filles, assises sur la pelouse, se demandaient ce que l’avenir leur réservait. L’une était brune et « compliquée », l’autre blonde et « banale ». Le pire qui soit arrivé à cette dernière était la mort de son chien. La brune avait perdu ses parents et vivait avec son oncle. Par moments, elle semblait « hantée ». La blonde banale aimait beaucoup les cours qu’elle suivait et, en deuxième année, elle avait composé une ode à l’université. C’était devenu le poème de leur promotion. On découvrait alors que l’histoire se déroulait pendant l’hiver qui avait suivi la fin de la Première Guerre mondiale, et tout le monde se réjouissait. Mais la blonde banale, fiévreuse, ne savait pas qu’elle allait être emportée par la grande épidémie de grippe de 1918. Se souvenant du jour où son amie et elle, musardant sur la pelouse, parlaient de leur avenir, elle s’agitait sur son lit de mort. Et dans son heureux délire, elle se croyait de nouveau à la fac en train de vivre cet échange.
« Bon, tu voulais la vérité. La voici. C’est une réussite…
— Oh Feron ! Vraiment ?
— Attends, je n’ai pas fini. Tu dois dès le début faire savoir au lecteur qu’on est en 1918, sinon on croit que ça se passe maintenant. Et “banale” ne convient en fait pas à quelqu’un qui écrit le poème de promotion.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Oh, radieuse, enjouée, optimiste. Optimiste serait peut-être le plus efficace, vu qu’à la fin elle meurt.
— Il va falloir que je recopie la première page, je crois que tu as raison.
— Comment se fait-il que tu en saches tant sur cette épidémie de grippe ?
— Quand Miss Darden est venue inspecter notre chambre, je lui ai demandé si les gens attrapaient encore le typhus en 1918. Elle a dit que la grippe serait plus appropriée parce que cette année-là des tas de gens en mouraient. Sa jeune sœur et sa tante l’ont eue. Sa sœur est morte, mais une fois guérie sa tante lui a raconté ce qu’elle avait ressenti. »
Feron avait découvert quelque chose de nouveau sur elle-même dans le box des toilettes. Le succès d’une autre la motivait. Cela commençait par une pointe de jalousie, puis il y avait un appel aux armes intérieur, qui la forçait à dépasser la barrière lui rappelant qu’elle était fondamentalement en faute, que quoi qu’elle fasse elle ne serait jamais assez bonne.
Plus tard, quand on demanda à Feron ce qui l’avait fait devenir écrivaine (Vous rappelez-vous un moment ou une personne précise qui soit à l’origine de votre vocation ?), elle avait exhumé Miss Petrie, peu profondément enfouie dans ses souvenirs, intacte, avec ses longues jupes, sa voix sépulcrale, et ses anecdotes. « C’est une professeure d’anglais que nous avions à la fac. Elle avait une voix merveilleuse. Aux tonalités de violoncelle. Elle nous lisait Tchekhov et Joyce, et d’autres grands écrivains. Et elle nous a appris… » Là, Feron savait qu’il fallait s’arrêter, comme on s’arrête pour formuler une pensée nouvelle. « Elle nous a appris à accepter d’être laissées dans l’incertitude. »
Mais plus tard encore, quand Feron eut accepté certains de ses traits de caractère qui pouvaient toujours la faire frissonner ou grimacer, elle s’entendit facilement reconnaître, devant l’éternelle question : « Oh oui, je peux vous dire à quel moment exact c’est arrivé. J’étais dans un box des toilettes, à la fac. La fille avec qui je partageais ma chambre m’avait demandé de lire ce qu’elle avait écrit et de lui dire si c’était assez bien pour qu’elle le rende à notre professeure. Je l’ai lu et c’était une réussite. Pour ce que c’était. Puis la jalousie, comme un animal jusque-là endormi au fond de moi, s’est réveillée et j’ai pensé : “Je peux le faire. Je peux même faire mieux.” On peut probablement dire que la jalousie a ravivé mon esprit de compétition. La concurrence m’a toujours stimulée. Bien que cela entraîne une autre question : peut-on parler de compétition quand une seule des deux personnes cherche à surpasser l’autre ? »
À la longue table sous la lampe à abat-jour vert, dans la bibliothèque de Lovegood, Feron recommença « Voyage en car ».
Nora, en route pour une nouvelle vie, commençait un long trajet dans un bus Greyhound. Tout en étalant ses affaires sur le siège vide à côté d’elle, elle composa le visage le moins accueillant possible envers quiconque aurait l’audace de demander : « Cette place est libre ? »
Miss Olafson donnait deux leçons de tennis par semaine à Feron Hood.
C’était un « extra » pour lequel son oncle déboursait cent dollars de plus chaque semestre, une somme que se partageaient la professeure et l’université.
« Avez-vous déjà beaucoup joué, Feron ?
— Non, pas beaucoup. En fait, pas du tout.
— Formidable !
— Formidable ?
— Comme ça vous n’avez pas de mauvaises habitudes qu’il faudrait corriger. Prenez cette raquette. Comment la trouvez-vous ? Vous devez sentir un certain poids, mais il ne faut pas que ce soit trop lourd. Aujourd’hui je vais vous lancer des balles. Essayez de me les renvoyer, et si vous en ratez une, laissez-la rouler. J’en ai un seau plein. »
La professeure de sport avait, pour une femme, la silhouette la plus profilée que Feron eût jamais vue. Le haut de ses bras bronzés s’arrondissait sobrement, là où la plupart des femmes, même jeunes, étaient enrobées de graisse superflue. Elle rebondissait d’un pied sur l’autre dans ses chaussures de tennis et l’on voyait les muscles de ses mollets prendre différentes formes. Ses cheveux courts blond pâle se balançaient à chacun de ses mouvements, mais sa nuque était rasée comme celle d’un garçon. Elle était toujours de bonne humeur et avait un merveilleux rire étonné, comme si elle avait été amusée et surprise en même temps. Feron imagina ses soirées avec Miss Petrie dans l’appartement qu’elles partageaient. Parlaient-elles des étudiantes ? Laquelle des deux faisait la cuisine ? S’y mettaient-elles à tour de rôle ? Que disait chacune d’elles de Feron si son nom était évoqué ?
Voyage en car
Feron Hood
Nora monta dans un bus Greyhound en espérant qu’il
l’emmènerait aussi loin que possible de la vie qu’elle laissait derrière elle. Elle choisit une place côté fenêtre dans la partie centrale du car, étala ses affaires sur le siège vide à côté d’elle et prit une expression inamicale, espérant décourager quiconque oserait lui demander : « Cette place est libre ? »
De l’autre côté de l’allée, un adolescent boutonneux engloutissait
de pleines poignées de cacahuètes qu’il sortait d’un sac en papier gras. Dans la rangée devant elle était assise une vieille dame qui toussait en moyenne toutes les deux minutes. C’était une toux pleine d’excuses, comme si la vieille dame s’était attendue à ce que quelqu’un lui crie : « Arrêtez, maintenant, j’essaye de dormir. »
Le soir tomba. Nora se sentait plus en sécurité dans le noir, mais
le balancement régulier du bus associé aux gaz d’échappement lui donnait mal au cœur. Il y avait un homme pâle aux cheveux bruns et en manteau foncé qui allait continuellement aux toilettes installées à l’arrière du car. Nora baissait la tête chaque fois qu’il passait. Il s’arrêta une fois devant elle sur son trajet de retour, suffisamment longtemps pour qu’elle prépare un refus s’il demandait à s’asseoir. Mais finalement il repartit.
Alors que les raisons de sa fuite commençaient à s’immiscer dans
la réalité présente de Nora, une femme qui revenait des toilettes vacilla et tomba dans le siège à côté d’elle.
« Oh, je suis désolée. J’ai perdu l’équilibre. Ces voyages en bus
sont épuisants, non ? Et quel ennui ! Vous ne trouvez pas ? J’espère que vous serez plus heureuse où vous allez que moi là où je vais. »
Ce fut une conversation des plus étranges. Nora avait conscience
de répondre de temps en temps, mais c’était comme si elle n’offrait qu’une chambre d’écho au monologue de la femme. Elle lui avait d’abord paru plus jeune mais, tandis que les lumières extérieures passaient sur son visage, Nora vit qu’elle avait la quarantaine, une quarantaine fatiguée. Son haleine alcoolisée noyait l’odeur des gaz d’échappement du car. Elle parlait vite, sans s’arrêter, comme récitant une liste de récriminations emmagasinées en attendant d’être écoutées.
« Je me demande : quand ai-je pris le mauvais chemin ? Lors de
mon premier mariage ? Ou du second ? D’un autre côté le ver était peut-être déjà dans le fruit. Et bien avant ! Quand ai-je commencé à mentir et user de subterfuges ? Suis-je née menteuse et fourbe ? Je ne vais pas à l’église, mais je sais que certains croient au “péché originel” et d’autres à la “prédestination”. Quoi qu’il en soit, nous n’avons aucune chance, notre destin est tout tracé. Mais, n’appartenant à aucune religion, suis-je excusée du fait de mon ignorance ? Mon premier mari m’a mise enceinte avant d’être mon mari. Je l’ai vite viré et je suis retournée chez mes parents avec le “fruit de mon péché”, ma fille nouveau-née. Puis les années ont passé et j’ai su que je mourrais d’ennui et de claustrophobie si je ne quittais pas mes parents. Oh j’oubliais, mon premier mari m’a appris à boire. C’était un as de la bouteille. Le numéro deux, quand il est entré dans ma vie, ne buvait pas et ne fumait pas. Moi si, deux mauvais points dès le départ. C’était un tyran moralisateur. Il fallait suivre ses diktats. Il me battait, il battait ma petite fille. J’ai essayé de la protéger, mais ce n’était pas facile. Puis il a arrêté de la battre. Mais désormais c’est d’une autre façon que ses mains se promenaient sur elle.
« Alors, ma chère, blottie si naïve et si décidée sur votre siège
côté fenêtre, je vous souhaite bonne chance pour ce voyage. Puisse-t-il vous emmener vers plus de bonheur que le mien l’a fait. Bon, je devrais maintenant marcher assez droit pour pouvoir rejoindre ma
place et réattaquer ma petite pinte d’oubli. Quand je me réveillerai, j’aurai mal au crâne et je ne me souviendrai pas d’un mot de ce que j’ai dit. Je ne me souviendrai même pas de vous ! »
Chère Feron,
« Voyage en car » suscite en moi quelques questions mais
continue de résonner dans ma tête. Vos indications sensorielles me paraissent excellentes. Je sens l’odeur qui règne dans ce bus. Son balancement régulier me donne vaguement mal au cœur. Je vois les autres passagers, l’adolescent qui vide le sac en papier gras plein de cacahuètes, la vieille et sa « toux pleine d’excuses » (très joli). Et l’inquiétant homme brun en manteau sombre.
Mais quand la femme soûle tombe assise en revenant des toilettes
à côté de Nora, je suis totalement captivée. Et l’habileté avec laquelle vous présentez l’échange qu’elles vont avoir, écartant l’idée d’un dialogue, est idéale. (Et quelle merveilleuse idée que celle de la liste de récriminations « emmagasinées en attendant d’être écoutées ».)
Son monologue est triste, bouleversant. J’ai trouvé ses réflexions
« péché originel » / « prédestination » / « suis-je excusée ? » intéressantes, et ses paroles d’adieu, précisant que le lendemain elle ne se souviendra de rien, terriblement réalistes. Peu d’écrivains, même les plus chevronnés, savent décrire une personne ivre avec tant d’humanité. Il est facile de tomber dans la satire ou le mépris.
Sous sa présente forme, cependant, « Voyage en car » n’est pas
une nouvelle. Je ne sais rien du passé de Nora, uniquement qu’elle désire le laisser derrière elle, et rien ne me dit où elle va. Si vous deviez retravailler ce texte, vous pourriez répondre à ces questions sans bouleverser la forme que vous lui avez donnée. Quoique, cela dit, je n’en sois pas certaine !
Mais en ce qui concerne la femme qui s’effondre à côté de Nora,
vous devriez être fière d’avoir créé un être humain si émouvant en
aussi peu de lignes. J’espère que vous continuerez à écrire. Vous semblez naturellement douée !
Maud Petrie
OceanofPDF.com