Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 30 sur 55

Pages du PDF

Parce que c'est nous

Cinquième Partie

 

OceanofPDF.com

30

 

Années 1990

 

Au cours des années 1990, les sixties réapparurent dans la culture populaire. Vêtements dénichés dans les friperies, modèles « réinventés » par les nouveaux créateurs. Rediffusions et nouvelles émissions où les années 1960 servaient de thème ou de décor et dont certains détails étaient traités avec un zèle excessif, cendriers (et bureaux envahis de fumée), soutiens-gorge pointant et portés haut.

Des premiers romans furent publiés par de jeunes écrivains qu’on loua pour leurs recherches assidues concernant la « période historique » qu’ils avaient choisie. Feron se rappelait avoir été impressionnée (et jalouse) comme une étudiante de première année en apprenant que George Eliot avait situé son chef-d’œuvre à l’époque de la grande réforme parlementaire, qui avait eu lieu quarante ans avant. Quarante ans ! Quel talent il fallait pour récréer un environnement si ancien ! En fait, quarante ans plus tôt, la future autrice de Middlemarch avait douze ans, elle vivait donc dans cet environnement et pouvait avoir mémorisé ce qu’aucun chercheur, si scrupuleux soit-il, n’aurait pu entrevoir.

Bien que Feron s’accordât quelques nouveaux mérites, son sentiment d’envie et son besoin de compétition ne s’étaient pas relâchés avec la cinquantaine. Elle se tenait au courant des brillants nouveaux romans rétro, mais trouvait la plupart d’entre eux trop savants et traduisant mal « l’esprit » des décennies qu’elle avait traversées, enregistrant des choses que personne ne penserait à découvrir plus tard.

Le Jardin de Nito, avait dit Cuervo, était le témoignage de sa propre nécessité : « Si je n’avais pas été capable de le faire exister, je me serais suicidé. »

Combien de romans publiés aujourd’hui dans le monde étaient-ils vraiment le témoignage de leur propre nécessité ? (Y compris les siens.)

Juste avant que son roman De singulières fiançailles soit mis sous presse, son éditeur avait dit : « Ça me plaît, tu sais. Tes personnages, intelligents et légèrement excentriques, sont vraiment drôles. Mais fais attention : il est arrivé que les lecteurs punissent un auteur qui passe d’un genre à un autre. »

Pourtant, à cinquante-trois ans, Feron savoura, avec circonspection, le succès inattendu que rencontra De singulières fiançailles.

Pourquoi avec circonspection ? Parce qu’un peu après avoir commencé une nouvelle vie à Lovegood, elle avait pris conscience d’avoir en elle-même une jauge qui la prévenait lorsqu’une joie trop intense menaçait de l’envahir. Pourquoi cette jauge ne s’était-elle pas mise en marche avant Lovegood ? Parce que, dans l’existence qu’elle avait menée jusque-là avec Swain et sa mère, elle n’avait pas eu besoin d’être protégée contre trop de joie ? À cette époque, elle agissait généralement comme on le fait quand on n’a rien à attendre de la vie, et plus rien à perdre.

Et elle avait continué sur ce mode après avoir échappé à Swain et rencontré l’homme dans le car. Ce n’est qu’après la publication de La Bête et la Belle qu’elle s’était sentie capable, lorsqu’elle regardait en arrière vers l’épisode Chicago, d’oser imaginer qui elle serait devenue si Dale Flower ne l’avait pas prise par les épaules et secouée en lui disant : « Réfléchis bien. Tu n’as aucune famille, aucun parent, même éloigné, à qui tu pourrais t’imposer ? » Dans leur lugubre appartement de Chicago, il était tout ce que Feron avait et elle ne voulait pas le quitter. C’était lui qui l’avait poussée dehors quand elle s’était souvenue d’Oncle Rowan.

Chaque fois que quelque chose de bien se passait pour De singulières fiançailles, Feron se recroquevillait intérieurement et attendait que l’avertisseur de sa jauge s’éteigne.

De singulières fiançailles se déroulait trente ans plus tôt, au début des années soixante, pendant sa dernière année de fac, quand commençaient ses échanges épistolaires avec la mère de Will, qui allait devenir l’intermédiaire de l’étrange histoire d’amour de son fils.

« Je ne m’attendais pas à tant d’humour, dit Cuervo. Tu as gardé l’étrangeté que j’avais appréciée dans l’ancienne version, mais rien n’annonçait l’humour. D’où vient-il ?

— Je ne sais pas. Je ne me suis jamais vue comme particulièrement drôle, pourtant, quand j’étais en première année de fac, ma camarade de chambre disait tout le temps que je l’étais. Sans donner dans la franche plaisanterie, mais d’un humour détourné, pince-sans-rire, expliquait-elle.

— Humour détourné et pince-sans-rire, c’est chouette. Et la camarade de chambre, c’était Merry, qui cultive le tabac, n’est-ce pas ?

— Après avoir recommencé ce livre pour la énième fois, je me suis rendu compte que je voulais rester plus longtemps avec la mère et que je repoussais continuellement la partie qui se déroulait en Angleterre. Alors je me suis dit : et si ça s’arrêtait avant l’Angleterre ? Ils passent leur nuit de noces dans la maison de la mère, et ça a toujours été facile pour moi d’écrire la nuit de noces car, dans la vie réelle, Will et moi avions décidé de ne commencer notre vie de couple marié qu’après être arrivés en Angleterre et nous être reposés. Et ils découvrent que leur abstinence voulue a une charge érotique. J’ai décidé d’arrêter le livre là, au lit, dans la maison de la mère, sans que le mariage soit consommé. Quand ils découvrent que leur abstinence voulue les excite tous les deux. Si les lecteurs arrivent jusque-là, ils connaissent assez bien ces gens pour comprendre que les fiançailles ayant été non conventionnelles, leur vie de couple le sera aussi.

— En fait, très particulière.

— Si j’avais continué plus loin, cela aurait été pour montrer ces particularités. Le faire. S’en empêcher. Les différentes satisfactions apportées dans chaque cas. Chaque couple trace son propre chemin vers la passion. “Il préfère dépeindre les situations par petites touches qui font que cette histoire est celle des deux protagonistes, et de personne d’autre”, voilà comment Merry a décrit un jour le secret de la scène d’amour, dans “La dame au petit chien”.

— Toi et ton Tchekhov, ta Merry et ta Miss Petrie. Une école insolite.

— L’éditeur trouvait que De singulières fiançailles se vendrait peut-être mieux s’il y avait le mot “amour” dans le titre. Il a fini par renoncer en disant que ça ne changerait probablement pas grand-chose car j’étais une écrivaine confidentielle et que De singulières fiançailles ne serait pas un best-seller. Il se débrouille toujours pour me faire me sentir nulle.

— C’est son genre. Et tu n’es plus du tout confidentielle, en fait. Tu étais finaliste pour le Books Award et tu n’as même pas voulu aller à leur dîner.

— J’étais certaine de ne rien gagner. Et tu sais combien j’appréhende les réunions mondaines. Chaque fois que j’ouvre la bouche en public, quelque chose de désagréable en sort. En assistant à ce genre d’événement, je perdrais probablement des lecteurs. Dis, est-ce que je peux filer cinq minutes et te faire quelques courses avant de rentrer chez moi ?

— Je n’ai aucun appétit. Si je tente de manger quelque chose de sérieux, ça se retourne contre moi.

— Même pas un bouillon de bœuf et de la Jell-O ?

— Non, je réserve ça aux fêtes.

— Juste au citron et citron vert. Rien d’orange ni de rouge.

— Lo mismo, querida. Gracias.

— De nada, maestro. »

Cuervo était malade, ils savaient l’un et l’autre ce qu’il avait, mais il avait instauré un ton formel qui leur convenait à tous les deux. Il passait presque tout son temps au lit, portait un pull et une casquette tirée bas sur le front pour couvrir ses lésions. Feron se souvenait de ce que Blanche Buttner lui avait dit un jour à propos des dépressions cachées d’Oncle Rowan : « Le self-control peut aller loin, bien que de moins en moins de gens choisissent d’en faire preuve. »

Blanche vivait maintenant dans la maison d’Oncle Rowan à Pullen. Elle tenait à payer le loyer le plus élevé possible (tous les trimestres, toujours en avance, par virement) et assurait régulièrement à Feron qu’elle ne resterait là que tant que cela lui conviendrait. Orrin, l’homme qu’elle avait épousé en croisière, continuait à vivre dans Buttner House à Benton Grange, avec son horrible fille Daphne. Aucune date d’expulsion n’avait été fixée, personne ne s’était occupé des papiers du divorce. « J’ai épousé cet homme en toute possession de mes moyens, disait Blanche. J’ai prononcé le serment jusqu’à-ce-que-la-mort-nous-sépare, je suis catholique, et il a douze ans de plus que moi. Buttner House est en fiducie, laissons-les en profiter jusqu’à ce que je disparaisse. »

Elle écrivit à Feron que vivre dans la vieille maison de Rowan, qui avait d’abord été celle de sa grand-mère Hood, lui donnait l’impression d’être arrachée à une situation insupportable et de bénéficier d’un nouveau destin.

Après que Rowan m’a demandé ma main, il a été plusieurs fois question de nous installer ici. Je me rappelle (non sans honte !) avoir arpenté les pièces les unes après les autres, clop-clop sur mes talons hauts, examiné les placards et les avoir déclarés « trop petits ». Et je préférerais ne pas me souvenir de la mine de chien battu qui passa sur son visage avant qu’il prenne un air joyeux pour me répondre très sûr de lui que nous pourrions toujours en ajouter d’autres.

Quand je me promène dans la maison – le coucher de soleil est si beau, de l’autre côté des grandes fenêtres que tu as fait mettre –, je dis souvent à voix haute : « Rowan, tu devrais voir ce plancher de chêne rutilant – j’aurais trop peur de le rayer avec mes talons hauts d’autrefois – et la merveilleuse nouvelle cuisine, crois-le ou non, j’apprends à me préparer à manger… des plats simples, bien sûr. »

Et tu sais, Feron, je l’entends parfois répondre de son ton bourru : « Toi ? Les miracles continuent donc ? » ou « Tu n’as pas parlé des placards, Blanche ». Et il m’arrive de lui répondre : « Oh Rowan, tes placards sont bien assez grands pour ce que j’en fais aujourd’hui. »

Blanche écrivait régulièrement à Feron, et Feron – qui jusque-là ne s’était pas montrée une correspondante très fiable (sauf dans le cas de la mère de Will) – lui répondait régulièrement. Si Feron avait ne serait-ce qu’envisagé de remettre sa lettre à plus tard, le reproche de Blanche aurait été aussi audible que lors de cet affreux jour de décembre où Feron avait voulu se soustraire à la visite à Tante Mabel : « Rowan voudrait que tu y ailles. »

Les gens n’avaient pas besoin d’être morts pour que vous entendiez leur voix.

Ce doit être ce qui arrive, pensait Feron, quand on est élevé depuis le berceau avec des principes. Les voix continuent de vivre à l’intérieur de soi, si on choisit de les entendre. Comme dans le refrain des Filles et Petites-Filles :

Nous marchons maintenant invisibles à côté de vous, Esprits fidèles qui nous guident encore.

Blanche avait dès sa sortie lu le troisième roman de Feron.

Je ne crois pas avoir jamais été devant un tel roman jusqu’ici. Ce

que j’ai aimé, c’est qu’on y découvre la manière biaisée dont en réalité les gens vivent leur vie. Il y a des virages pris sans préméditation qui rétrospectivement peuvent nous sembler être le « destin ». Un érudit professeur croise dans une cafétéria une de ses anciennes étudiantes, elle a l’air déprimé, et sur une impulsion il l’invite à aller rendre visite à sa mère avec lui car ce jour-là il fait beau. En voyant son célibataire de fils arriver en compagnie d’une jeune femme, la mère est décontenancée. Mais l’étudiante et elle sympathisent. Quand le professeur la ramène sur le campus, la jeune femme imagine ce que ce serait de grandir au sein d’une famille aussi amène et chaleureuse. Et elle regarde le profil préoccupé de son chauffeur et ressent quelque chose frémir en elle à l’idée qu’il devienne son mari. Il n’en faut pas plus. À son retour la jeune femme écrit un mot de remerciement, s’applique à ce qu’il soit

charmant, puis la mère répond au mot de remerciement, et l’histoire est lancée.

Après avoir fini ton roman, je suis restée dans le salon jusqu’à ce

que la nuit tombe. (Magnifique coucher de soleil !) Alors j’ai réfléchi à mes fiançailles avec Rowan. Où nous sommes-nous rencontrés ? C’était il y a longtemps, mais où, et pourquoi ? Et qui a dit quoi, et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? J’y travaille encore.

Feron avait souvent regretté d’avoir jeté les lettres d’Aurelia Avery. Elles lui auraient certainement été d’une grande aide pendant qu’elle écrivait De singulières fiançailles. Bien qu’en les réinventant elle les ait peut-être rendues plus intéressantes. Elle se rappelait très précisément le soir où elle les avait déchirées et enfouies dans sa corbeille à papiers, chez Blanche. Pourquoi, bon sang, avoir fait ça ? Elle préparait ses bagages avant de partir pour New York et devait avoir ressenti à l’idée d’abandonner Aurelia mourante une culpabilité dont elle ne voulait pas s’encombrer. Elle aurait aussi bien pu les garder, car trente ans plus tard la culpabilité était toujours là. Comment avait-elle pu se cacher derrière un chagrin « trop profond » pour demander à Oncle Rowan de passer les coups de téléphone ? Qui était cette personne de vingt-trois ans qui mettait en pièces toute une correspondance ? Au fur et à mesure qu’elle vieillissait, le souvenir d’actes sans cœur commis dans sa jeunesse l’étonnait de plus en plus ou l’emplissait de dégoût. (« Oh non, comment ai-je pu ? » « Mais quel monstre ! » « Est-ce que je suis née comme ça ? »)

« Le ver était peut-être déjà dans le fruit », dit, dans la nouvelle que Feron avait écrite pour Miss Petrie, la femme ivre à la jeune fille dans le car. Déjà, mais quand exactement ? Y avait-il un début de pourriture autour de son fœtus ? « Quoi qu’il en soit, avait conclu la femme ivre de l’histoire de Feron, nous n’avons aucune chance, notre destin est tout tracé. » Même cette pochtronne en savait plus que Feron sur les concepts de péché originel et de prédestination.

Quand, à Lovegood College, Mr. Phillips les guidait à travers la Genèse, il leur avait dit qu’on pouvait aussi lire la chute d’Adam et Ève comme une allégorie. « Qu’est-ce que le serpent leur offrait ? Qu’avaient-ils à y gagner et qu’avaient-ils à y perdre ? Et s’ils étaient destinés à engendrer des enfants marqués du sceau du péché à travers les âges, la vie humaine allait-elle éternellement tourner autour d’un axe cataclysmique ? Que pouvait-on faire en admettant que quoi que ce soit fût possible, pour annuler le châtiment ? Ou, si l’on voulait aller plus loin, qu’y avait-il à faire, au-delà de nos capacités humaines ? Et encore plus loin : en acceptant nos limites humaines, pouvait-on encore espérer la rédemption ? (« Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas au programme de votre examen. Ce n’est qu’une question théologique. J’ai étudié la théologie et j’y réfléchis toujours. »)

Chère Nora,

La pluie m’empêchant de préparer le jardin pour l’hiver, je

cherchais comment passer utilement la matinée quand j’ai vu la camionnette du facteur s’arrêter devant ma boîte. J’ai attrapé mon parapluie et foncé sous l’averse. Il y avait deux lettres. J’ai d’abord lu celle de Tom, et, gardant la plus épaisse pour après, je me suis fait du café et installée avec elle dans le fauteuil près de la fenêtre que maintenant tu aimes tant.

Oui, moi aussi, j’étais ravie que cette fois vous restiez tout le

week-end. Avoir du temps devant nous nous a permis de nous connaître plus intimement. Bien que Tom, enfermé au grenier dans son nid d’aigle, se soit fait si rare, j’étais contente qu’enfin quelqu’un d’autre que moi comprenne que tout au fond de lui il n’a envie que d’une chose, qu’on le laisse seul accomplir son travail. Déjà enfant, sa capacité de concentration était si intense et antisociale que feu son père, un homme toujours inquiet, tint à ce que nous consultions un pédopsychiatre. À l’époque il y en avait peu, surtout à la campagne, mais heureusement nous n’étions pas trop éloignés de Duke, et nous nous y sommes rendus – pour nous entendre dire que le Q.I. de Tom était prodigieux, et que si nous voulions changer quelque chose dans ses habitudes de vie, nous pouvions l’encourager à passer plus de temps au grand air.

Depuis tout petit, il était un marcheur forcené. D’abord tournant

en rond dans notre cour. Puis, plus tard, annonçant qu’il se sentait « d’humeur », il partait pendant des heures. Son père a essayé de le suivre plusieurs fois et il est revenu épuisé. Tom ne s’était pas tellement éloigné, me raconta son père, en fait, il semblait ne pas avoir conscience de là où il allait, mais il suivait une cadence infernale. Le médecin a dit que certaines personnes marchent pour résoudre des problèmes ou se remonter le moral, que le cerveau travaille mieux lorsqu’on marche. Quant à l’aspect antisocial de sa conduite, le médecin a expliqué que Tom était introverti, et que vouloir changer ça était comme forcer un gaucher à devenir droitier. Et il nous a conseillé de l’encourager à jouer avec des enfants de son âge. Je te laisse imaginer ce que ça a donné !

Puis est venue sa longue épopée en études médiévales ; il a appris

toutes les langues et il s’est bousillé les yeux dans des bibliothèques pendant douze ans.

Quand les gens me demandaient ce que mon fils deviendrait

lorsqu’il aurait fini la fac, je répondais : « Vieux. »

(Première page de De singulières fiançailles, Feron

Hood, Knole, 1994.)

OceanofPDF.com