Parce que c'est nous
Chapitre 41
1999
Blanche Buttner était morte. Pâques tombait le 4 avril cette année-là et Blanche avait été trouvée par terre à côté de son lit le Vendredi saint.
Blanche aurait été contente. Ou peut-être, dans l’au-delà, était-elle contente. Le Vendredi saint était le jour du calendrier religieux qu’elle préférait. À partir du moment où, le Jeudi saint, l’autel était débarrassé de tout ce qui y était posé et restait nu jusqu’à l’aube du dimanche de Pâques. (« Tout s’en va, s’en va, s’en est allé, et nous devons nous soumettre entre-temps aux ténèbres et à la désolation. En ce qui me concerne, la désolation est un moment fort. Pour saisir pleinement l’importance de ce qu’on a perdu, il faut avoir vécu en étant obligé de s’en passer. »)
La femme de ménage de Blanche la trouva écroulée à côté d’un coussin sur lequel elle s’était agenouillée. Son corps était encore chaud.
Cousin Thad téléphona à Feron le vendredi soir. Depuis qu’elle avait acheté un répondeur, Feron filtrait les appels. Elle ne décrochait jamais avant de savoir qui voulait lui parler. Et même alors, elle attendait que son interlocuteur éventuel ait prononcé une partie de son message.
« C’est bon, Cousine Feron, si tu es là, décroche. C’est Thad, et tu sais que je ne compose jamais ton numéro à moins d’avoir quelque chose d’important à te dire. »
Ses proches étaient au courant de cette habitude. Leur nombre était loin d’atteindre la vingtaine qui servait d’unité à Cuervo. Mais, parce qu’ils étaient ses amis, ils l’acceptaient.
« Que se passe-t-il, Thad ?
— Ah tu es là. C’est à propos de Blanche Buttner, dont je sais que tu étais proche.
— Tu as dit “étais”.
— Oui. Ce matin. Selon sa femme de ménage, elle s’est éteinte pendant qu’elle priait. Une belle façon de partir. Écoute, sachant qu’organiser un voyage te perturbe, je t’ai pris un billet pour le lundi 5, au départ de Newark. Arrivée à Raleigh à trois heures moins le quart. Les obsèques sont à dix heures mardi matin.
— Et je dors où ? Dans la maison de Pullen ?
— Eh bien, après la mauvaise nouvelle, la bonne. Merry ira te chercher à l’aéroport et tu passeras la nuit chez elle. Puis elle t’accompagnera à l’enterrement et ensuite elle te ramènera à l’aéroport pour le vol de l’après-midi vers New York. J’ai aussi réservé le retour.
— Et je t’en remercie.
— Encore une chose. Le prêtre de Blanche m’a appelé et m’a demandé si tu voulais te charger de la deuxième lecture de la messe funéraire. Il s’agit de… attends, je l’ai là : Épître aux Romains, chapitre 8, du verset 18 à la fin. Je dois le rappeler, dans un cas comme dans l’autre.
— Dans un cas comme dans l’autre ?
— Que tu acceptes de le lire ou non. Dans les indications qu’elle a laissées à ce sujet, Blanche suggérait que tu lises ce passage.
— Eh bien, évidemment que je vais le lire. »
Feron nota sur un carnet : Épître aux Romains, 8, 18 à la fin.
Comme tout ce qui est d’ordre physique, avec le temps l’aéroport de Raleigh-Durham s’était transformé.
La première fois que Feron y était arrivée, il ressemblait à un grand entrepôt construit au milieu des champs. Vous pouviez alors pendant la descente regarder par le hublot et voir qui était venu vous accueillir sur le tarmac. À cette époque, il n’y avait pas une grande différence avec l’école d’aviation de Swain Eckert et son toit de tôles qui abritait non seulement le hangar mais aussi les bureaux.
Elle était partie de là jeune mariée avec Will et y était revenue veuve avec Oncle Rowan. Puis, pendant des années, Oncle Rowan et parfois Oncle Rowan et Blanche l’avaient attendue derrière la vitre qui désormais les séparait des pistes. Après la mort d’Oncle Rowan, Blanche s’était tenue à une « porte », dans un terminal de plus en plus grand et continuellement en travaux.
Tandis qu’elle montait la rampe de sortie en tirant son sac de voyage à roulettes sur la moquette, Feron se prépara à la réalité physique de l’amie qui serait bientôt en face d’elle.
Ne voyant pas immédiatement Merry quand elle passa dans le hall, elle corrigea ses prévisions et se mit à scruter des visages de femmes plus âgées qui tendaient le cou afin d’apercevoir qui elles étaient venues chercher. Mais il n’y avait tout simplement personne qui eût pu ressembler, même de loin, à la Merry que Feron avait connue.
L’avion avait-il atterri en avance ? Non, pile à l’heure. Quoi, alors ? Combien de temps devait-elle accorder à la retardataire ? Blanche aurait été celle qui aurait su répondre à ce dilemme. (« Je lui donnerais au moins dix minutes avant de faire quoi que ce soit. Et ne t’éloigne pas de cette porte, parce que c’est là qu’elle espère te voir. »)
Il n’y avait apparemment pas de cabine téléphonique, car la plupart des gens doués de bon sens voyageaient maintenant avec leur petit portable à couvercle rabattable. Josie Maglia aurait voulu qu’elle en achète un. Après avoir persuadé Feron d’écrire le scénario de Mr. Blue, Josie, qui était assez jeune pour être sa fille, la conseillait souvent à propos de ce qui allait devenir indispensable quand le nouveau siècle commencerait.
Une silhouette se précipitait vers elle. « Feron ! Oh Feron ! Merci mon Dieu ! » Elle n’avait jamais vu Merry s’élancer ainsi et fut surprise qu’elle enchaîne, bien qu’en jupe, des foulées toutes droites, contrairement à la plupart des femmes dont les jambes partaient sur les côtés. C’était probablement parce qu’elle avait eu un frère avec qui courir.
« Je me suis perdue, je croyais avoir entendu hall B alors que ce n’était pas B mais D. Je crois que je deviens sourde. Et moi qui suis arrivée en avance pour être certaine que tu me verrais immédiatement ! Cet aéroport est devenu monstrueux. La dernière fois que j’y suis venue, il n’y avait rien qu’on puisse appeler un hall. Oh Seigneur, je suis désolée, Feron. »
Elle était essoufflée. Plus petite, plus mince, aussi bien habillée qu’on pouvait rêver de l’être, belle, même avec le pansement qui chevauchait son nez.
« Mais je suis là, et tu es là », dit Feron qui reconnut en l’embrassant tout ce qui faisait que Merry était Merry. C’était donc ce que l’on ressentait en serrant contre soi une amie humaine : un corps vibrant d’épuisement, à la peau chaude et humide, une odeur dont elle se souvenait, un lien qui les unissait depuis quarante et un ans. « Nous sommes toutes les deux, ensemble dans cet aéroport monstre. Asseyons-nous un instant, histoire de reprendre notre souffle. »
« J’attends que nous soyons sorties du labyrinthe de ce parking et sur une route que je connais pour dire quelque chose d’approprié, Feron, mais je suis désolée que la mort de Blanche Buttner soit l’occasion de nos retrouvailles.
— Ces mots me paraissent parfaitement appropriés.
— Je suis tellement contente de t’avoir à côté de moi, dit Merry tout en glissant la cinq-portes métallisée au milieu des autres voitures.
— Tu as toujours le camion rouge ?
— Non, je l’ai vendu à une femme qui se sert des écuries que nous avons construites et jamais utilisées. Jack a toujours voulu avoir des chevaux mais… Beaucoup de choses ne se sont pas déroulées comme nous l’avions prévu. Nos terres ont été transformées en lotissement sécurisé avec terrain de golf et étang artificiel. Quel dommage que tu n’aies jamais vu nos champs de tabac, Feron. En ce moment, nous devrions être en train de transplanter les jeunes pousses. Cette période de l’année me rendra toujours nostalgique. Est-ce que tu pouvais te douter, pour Blanche ?
— Je l’aurais pu, si j’avais su y voir clair. Il y avait dans ses dernières lettres un ton d’au revoir. Elle a envoyé à Pullen les meubles qu’elle voulait me laisser et elle parlait beaucoup de sa relation avec Oncle Rowan, elle récapitulait leur histoire. Tu sais qu’ils sont sortis ensemble pendant des années avant leurs longues fiançailles qui n’ont jamais abouti à un mariage ? Et elle m’a raconté qu’elle avait deux ans de plus que lui et avait réussi à le lui cacher jusqu’au bout.
— Tu parlais beaucoup d’eux quand on était à Lovegood.
— Ah bon ? Qu’est-ce que je disais ?
— Eh bien, justement j’y pensais en venant tout à l’heure. Tu la trouvais impressionnante, mais tu admirais son goût. Et tu étais vraiment très drôle quand tu évoquais leurs éternelles fiançailles.
— Comment ça, drôle ?
— Oh, tu t’interrogeais sur leur vie sexuelle. Parfois tu imitais leurs voix. Ou tu imaginais leurs pensées. Genre : “Pas encore, Rowan, je ne crois pas que pour l’instant ce serait bien pour moi.” Et il répondait : “Chérie, est-ce parce que tu crois que je te respecterais moins ?” Ou il se demandait : “Pourquoi me fait-elle vivre ça ? À notre âge ? Quand est-ce que ce ne sera plus pas encore ?” Et elle, elle se disait : “Les épouses sont supposées aller vivre dans la maison de leur mari, et comment faire si la leur est plus belle ?”
— Je ne me rappelle pas avoir prononcé un seul de ces mots, Merry.
— C’est à ça que servent les amies. Et la famille. Même pendant la courte vie de Ritchie, nous avions souvent des souvenirs totalement différents d’un même événement. Et avant que Jack perde la mémoire, nous comparions tout le temps nos différentes versions du passé.
— Ça a dû être angoissant de le perdre petit à petit de cette manière.
— Le médecin nous a expliqué que d’abord ce serait sélectif. Que c’était différent pour chaque patient. Il m’a dit que nous devions attendre que son schéma personnel de détérioration se dessine. N’est-ce pas une horrible façon de présenter les choses ? Son schéma personnel de détérioration.
— J’adore ces vieilles routes. Oncle Rowan m’emmenait en voiture à travers la campagne et me racontait comment la vie était avant.
— Moi aussi, je les aime pour ça, dit Merry. En plus, celle-ci nous évite de passer par les Chênes de Windbourne, comme nous serons obligées de le faire demain pour aller prendre l’autoroute.
— Les Chênes de Windbourne ?
— Ce qui était autrefois les champs de tabac des Jellicoe. Qu’un entrepreneur coupe de grands feuillus volontairement plantés au cours des deux derniers siècles et plante ailleurs de jeunes arbres me semble idiot. Jack disait que c’était parce que ces gens devaient arranger la végétation autour des maisons selon leur goût. Ça, c’était quand je pouvais encore aller le chercher à Laurel Grove et l’emmener se promener en voiture. Il était alors suffisamment lui-même pour énumérer les noms de toutes les espèces qui avaient disparu. Selon lui, il y en avait eu bien d’autres que des chênes et le lotissement aurait aussi bien pu s’appeler les Érables de Windbourne ou les Peupliers de Windbourne. Et puis un jour il s’en est pris à moi comme à une ennemie et a voulu savoir pourquoi je l’emmenais voir une chose pareille.
— Je regrette vraiment de n’avoir pas connu vos champs de tabac, Merry.
— Oui, moi aussi, j’aurais aimé te les montrer. Seulement ça n’a pas pu se faire, voilà.
— Tu as une bible chez toi ?
— Bien sûr. Pourquoi ?
— Blanche a laissé ses instructions pour les obsèques et elle souhaitait que je me charge d’une des lectures. Je voudrais m’entraîner un peu avant demain, pour ne pas la décevoir.
— Tu sais quel passage tu vas lire ?
— Épître aux Romains, chapitre 8… attends, c’est dans mon sac. Du verset 18 à la fin.
— Elle était catholique, non ?
— Fervente.
— Écoute Feron, je m’excuse d’avoir ce vilain pansement sur le nez, mais le trou en dessous est encore plus moche.
— On t’en a encore enlevé ?
— Il pense qu’il a tout sorti, mais s’il en reste, il devra aller plus profond. “Nous creuserons jusqu’à la Chine”, voilà ce qu’il en a dit. Ce n’était qu’un carcinome basocellulaire mais, après l’histoire du mélanome, il ne veut pas prendre de risques. »
Pourquoi s’étaient-elles arrêtées devant l’église épiscopale méthodiste africaine ?
« J’en ai pour une minute, dit Merry. Il faut que j’aille chercher quelque chose. »
Avec quelle légèreté elle monta en courant l’allée qui menait au bâtiment de bois peint en blanc. Vus de dos, ses mouvements étaient ceux d’une fille de vingt ans. Sur le panneau planté dans la pelouse il était écrit : SERMON DE PÂQUES : ENTRE LES BRAS AIMANTS DE DIEU NOUS FAISONS ICI-BAS TOUT CE QUE NOUS POUVONS. Avec en dessous en lettres plus petites : Service du dimanche de Pâques, 11 heures, avec communion.
Merry se glissa à sa place, tendit une feuille de papier à Feron.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Épître aux Romains, chapitre 8, versets 18 à 39. De la Nouvelle Bible américaine, qui est celle que les catholiques utilisent. Comme ça, tu pourras t’entraîner. Je l’ai photocopié dans la Bible comparée du pasteur Ford, qui officie ici. Nous nous en servons parfois lors de nos séances d’études ; c’est étonnant comme certains passages varient selon les traductions. Et il ne s’agit ici que de celles en langue anglaise. »
Feron parcourut les versets imprimés. « Je crois que je vais y arriver. Je me demande pourquoi Blanche a choisi ce texte-là pour moi.
— Vous vous entendiez bien, n’est-ce pas ? En dehors du fait que tu la trouvais impressionnante.
— Oh oui. J’ai appris à l’aimer. Et il en a certainement été de même pour elle vis-à-vis de moi. Elle m’a enseigné des tas de choses qui ont fait de moi quelqu’un d’un peu mieux.
— Comme quoi ?
— Oh tout, ça allait de l’achat de chaussures à l’amabilité. Je ne connaissais personne qui fût comme elle dans mon ancien monde. Je n’ai jamais surmonté totalement une certaine timidité envers elle, mais curieusement, après mon départ pour New York, et surtout quand elle a vécu dans la maison d’Oncle Rowan, nous nous sommes senties à l’aise l’une avec l’autre. Et elle a aimé mon dernier livre, ce qui a peut-être un peu aidé.
— Tu sais Feron, la directrice de la résidence universitaire de Lovegood m’a confié un jour que j’aurais dû partager une chambre avec Cynthia Chasteen. Mais quand tu t’es inscrite, à la dernière minute, elles ont décidé qu’il valait mieux me mettre avec toi. Miss Darden m’a raconté que la doyenne avait dit que c’était comme les chevaux qui se sentaient à l’aise ensemble dans le pré.
— Comme des chevaux ! » Feron rit. « Mais elle avait raison de penser que nous nous entendrions bien. Oh merde !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je n’ai pas pris de chapeau pour les obsèques de Blanche. En fait je n’en ai aucun.
— Ne t’inquiète pas. Nous trouverons quelque chose qui fera l’affaire. Oh Feron, comme tout semblait irréel, après mon départ de Lovegood. Tout a complètement changé. Je m’occupais de l’exploitation avec Jack, et il y avait Ritchie, qu’il fallait nourrir et aider pour ses devoirs, et après qu’il s’était couché les soirées étaient interminables. Mais tu sais qui m’a sauvée ? Miss Petrie. Elle terminait toutes ses lettres par : “Continuez à écrire !” Alors j’ai rempli un des cahiers qui venaient de la librairie du campus. Puis un deuxième, et quand celui-là aussi a été fini, je suis allée en acheter d’autres. Mais ce n’étaient pas ceux de Lovegood, avec les colonnes doriques sur la couverture.
— Qu’est-ce que tu écrivais ?
— Oh, d’abord de simples anecdotes. Sur le temps qu’il faisait et les inquiétudes qu’on avait quant aux récoltes. Beaucoup de descriptions de paysages, trop, j’en ai peur. J’adore parler des nuages. Et des petites histoires concernant Ritchie, ses succès et ses revers à l’école. J’en ai recopié certaines et je les ai envoyées à Miss Petrie. C’était un moment difficile pour elle. Miss Olafson s’était vu offrir une place plus intéressante, mais cela voulait dire qu’elles devraient quitter Lovegood et que Miss Petrie perdrait son travail. Elle a choisi de partir avec Miss Olafson et j’imagine que, là où elle s’est retrouvée, j’étais sa seule étudiante. Nous avons correspondu pendant six ans, Feron ! Puis Ritchie a été tué, et j’ai commencé à écrire ce récit sur la grange à tabac, qui se développe au fur et à mesure que la narratrice s’autorise à se souvenir. Et Miss Petrie m’a aidée à l’améliorer, puis elle m’a dit de le proposer à la rubrique de la première nouvelle de l’Atlantic. Mais elle était déjà très malade et n’a jamais su qu’ils l’avaient accepté.
— Ça, c’est une vraie histoire, Merry. En comparaison, ma trajectoire paraît complètement incohérente. En dehors des mémoires à rendre, je n’ai rien écrit à Chapel Hill. Je m’accrochais tant bien que mal pour ne pas me faire recaler. Oh, j’y pensais toujours, j’enviais les grands et soustrayais leur date de naissance à celle de leurs publications. Puis j’ai été occupée par Will, comment chercher à l’attraper sans le faire fuir effrayé. Ce n’est qu’une fois en Angleterre, alors qu’il était toute la journée à l’université de Durham, que j’ai commencé à regretter de ne pas avoir la même discipline personnelle que lui. La première chose que j’ai rédigée, c’était pour Will. J’ai tapé les notes qu’il avait prises en vue d’un chapbook sur Aelred de Rievaulx, abbé anglais du Moyen Âge qui semble avoir été quelqu’un de peu commun.
— Je suis trop inculte, Feron. Qu’est-ce qu’un chapbook ?
— Moi non plus, je ne le savais pas jusqu’à ce que Will me l’apprenne. C’est une brochure, généralement longue de moins de quarante pages, qui traite d’un sujet précis. Les spécialistes et les poètes aiment en écrire. L’abbé Aelred de Rievaulx était l’idole de Will. Il représentait tout ce qu’une personne pourrait être si elle tendait continuellement vers les sentiments les plus élevés dont la nature humaine soit capable. C’était un chef et un négociateur, il prêchait, il instruisait les novices, il voyageait à travers tout le continent, il rendit l’abbaye prospère, tout le monde l’aimait, il était connu pour faire preuve de sympathie et de gentillesse.
— Mais je veux le lire !
— J’en chercherai un exemplaire chez Barnes and Noble. Il est probablement passé en poche. Bon, après avoir fini de taper ces notes, j’ai voulu essayer d’écrire un récit sur l’abbé Aelred. Il souffrait de diverses affections, calculs rénaux, arthrite, zona, et devait souvent rester couché, en sorte que les moines se réunissaient autour de son lit pour discuter de différentes choses et être près de lui. J’ai d’abord imaginé une sorte de journal de bord d’un cistercien du e XII siècle. J’allais étonner Will. Puis je suis devenue plus ambitieuse et j’ai tenté d’adopter les points de vue de différents moines, de ce qu’ils pensaient d’Aelred. Cela voulait dire m’interrompre, afin d’élaborer la personnalité de chacun. J’étais en fait en train d’y travailler quand le professeur de Will est venu à l’appartement m’annoncer avoir été prévenu par la police de Saltburn qu’un homme ayant sur lui les papiers de Will avait glissé au bas de la falaise. Il s’est avéré que des gens, des animaux, ou même des engins agricoles tombaient régulièrement de cet escarpement érodé, mais je ne l’ai appris que plus tard. Et il y a une chose qui me bouleverse encore à propos de la soirée où nous avons dû aller à Saltburn afin d’identifier le corps. Un des agents m’a demandé si Will et moi avions des problèmes de couple. Et tu sais ce qui m’a immédiatement traversé l’esprit ? Ceci est ma punition pour avoir menti en disant que Swain avait frappé ma mère puis qu’il était parti de la maison. Maintenant c’est mon tour, quelqu’un pense que Will a sauté parce que nous ne nous entendions pas. Puis je me suis retrouvée chez Blanche, veuve de vingt-trois ans, et je me suis mise à noter tout ce que je me rappelais à propos de Will avant que les souvenirs s’effacent. Les phrases qu’il avait prononcées, mot pour mot. Même son odeur.
— Tu as gardé les notes que tu avais prises sur les moines ?
— Eh non. Je les ai jetées. Quand je pense à tout ce que je regrette d’avoir jeté, je n’arrive pas à y croire.
— Est-ce que je t’ai raconté comment j’ai abandonné le livre sur Stephen Slade ? Parfois je n’arrive pas à distinguer ce que je t’ai dit de ce que j’ai voulu te dire.
— Oh oui. “J’aimerais que mon maître soit encore en vie et moi encore son esclave.” L’article trouvé au Musée du tabac. De quoi te couper tous tes élans. Je te dois des excuses pour tout ce temps perdu à cause de ma présomptueuse idée.
— Mais non, Feron. Sans la tâche que tu m’as confiée, je n’aurais jamais trouvé le courage d’assister à un service de l’église Ézéchiel. Et avant d’y aller, j’ai changé de vêtements encore et encore, les empilant sur le lit au fur et à mesure. J’avais peur de ne pas être la bienvenue. Puis, quand je me suis garée sur le parking, j’ai vu qu’il n’y avait pas d’autre camion, mais au moins étais-je bien habillée. Et avant même que j’atteigne la porte, ils sont sortis à ma rencontre. La plupart savaient qui j’étais, il y en avait un qui avait travaillé pour mon père pendant les récoltes. Mais qu’est-ce que je disais, déjà ? Ah oui. Je n’aurais jamais pensé à aller là-bas si je n’avais pas compris que pour écrire sur Stephen Slade, j’avais besoin de passer du temps parmi des Africains-Américains.
« Et c’est grâce à ton projet, Feron. Sans toi, je n’y serais jamais allée. Et je serais passée à côté de beaucoup de choses. De notre groupe d’étude de la Bible, de nouvelles amies. De mon premier emploi ! Elles sont restées autour de moi et ont veillé sur moi pendant ma grossesse. Paul a été baptisé à l’église Ézéchiel et c’est là que la cérémonie s’est déroulée avant son enterrement. Et elles ont été à mes côtés quand l’état de Jack s’est dégradé. J’aimerais que tu les rencontres. En tout cas, ce soir, tu verras Rachel Blake, la fille de ma patronne. Elle nous apportera notre dîner. Rachel est à Lovegood, elle obtiendra sa licence en mai. Bon, je vais quitter la grand-route. Nous allons faire un petit détour pour que tu ne voies pas les Chênes de Windbourne. Oh Feron, je n’arrive pas à croire que tu viennes enfin chez moi.
— Oui, j’en ai mis, du temps. »
Quelle réponse affreusement nulle, pensa Feron. Il m’aurait fallu quelqu’un qui m’apprenne à dire des choses gentilles, comme mon père Woody l’a fait avec sa sœur Mabel.
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