Parce que c'est nous
Chapitre 36
8 décembre 1996
Chère Feron,
Je regarde en arrière et je m’aperçois que la dernière lettre que je
t’ai envoyée date de 1988. Dans le mot si gentil que tu m’as écrit à propos de petit Paul, tu disais que tu allais peut-être bientôt venir dans le Sud, et j’ai alors trouvé le courage de te répondre et de t’expliquer comment j’avais abandonné mon roman sur Stephen Slade. Il se trouve que tu n’es pas venue et maintenant, d’une manière ou d’une autre, huit années ont passé.
« D’une manière ou d’une autre » : je vais te raconter comment.
Ritchie demandait toujours « Tu veux les bonnes ou les mauvaises nouvelles d’abord ? » et invariablement je choisissais les mauvaises parce que ensuite il y aurait quelque chose à espérer.
Bon, allons-y : Jack est entré dans un établissement pour
personnes dépendantes en 1990 et il y est encore, enfin une partie de lui y est encore. Laurel Grove est le nec plus ultra, ton cousin Thad nous l’a indiqué (évidemment !) et nous avons la chance de pouvoir payer un tel endroit.
Son agence littéraire m’a envoyé l’année dernière un faire-part du
décès de Mr. Sterling.
La dernière fois que nous nous sommes vues, c’était en 1979, au
Neuse River Café. Comment cela est-il possible, alors que tu es chaque jour avec moi, et si souvent dans ma vie nocturne ? Comme tu m’as dit autrefois que je l’étais pour toi, tu es une des personnes qui apparaissent régulièrement dans mes rêves. J’ai quand même de tes nouvelles, par ton cousin Thad. Je sais ainsi que quelqu’un t’a laissé une maison au bord de l’eau et que tu travailles dur à un nouveau roman, que tu dois finir avant d’aller où que ce soit. J’ai aussi appris que Blanche Buttner avait quitté ta maison de Pullen et était retournée à Benton Grange. Moi, je travaille dans une entreprise de pompes funèbres depuis 1993, mais non, cela doit attendre que j’en arrive aux bonnes nouvelles.
Début 1994, j’ai fini par retourner chez le dermatologue (après
que Jack est entré à Laurel Grove, j’ai négligé les visites de contrôle) et il m’a trouvé un mélanome à l’arrière de la jambe. Il s’est avéré qu’il y avait déjà des métastases (sur les poumons, le foie) et j’ai eu droit au traitement total – quelques interventions « locales », puis chimio et rayons, et pendant un an j’ai été assez mal. Mon groupe de lecture de la Bible s’est montré formidable ; je n’y serais jamais arrivée sans ces femmes. Ton cousin Thad me demandait continuellement quand j’allais te mettre au courant, et je répondais : « Jamais, j’espère, parce que j’ai l’intention de m’en sortir. Et si elle l’apprend par toi, je ne serai pas contente. »
Et maintenant les bonnes nouvelles. Je suis en rémission, j’ai
repris le travail aux pompes funèbres Blake. Ma patronne s’appelle Laverne Blake, elle est dans mon groupe de lecture de la Bible. Sa fille, Rachel, obtiendra sa licence à Lovegood au mois de mai. Laverne a dû arrêter ses études de médecine pour reprendre l’affaire familiale lorsque son père est mort. Je me suis tout de suite sentie proche d’elle, car son histoire ressemble à la mienne. Mon boulot est celui d’une simple réceptionniste, mais j’accomplis des tas d’autres tâches – sauf celles que l’absence d’habilitation officielle m’interdit. Tu sais quelle est l’une des choses que je préfère dans
ma nouvelle vie d’employée ? M’habiller ! Je pense souvent à toi quand je choisis ce que je vais mettre. Je me dis : « Feron fait ça depuis trente ans. » S’habiller pour aller travailler c’est comme enfiler un costume qui appartient à une autre part de soi-même.
Je tape cette lettre chez moi, sur un ordinateur de bureau dont,
après me l’avoir gentiment installé, ton cousin Thad m’a appris à me servir. À notre âge, ce n’est pas facile de se mettre à ces nouvelles pratiques ; mais je maîtrise de mieux en mieux les e-mails, et j’aimerais que tu me donnes ton adresse. Voici la mienne : jellicoe@aol.com. Je sais aussi maintenant taper et imprimer mes textes et mes lettres. C’est incroyable ce que cela permet – déplacer grâce au copier-coller, effacer et laisser la suite du texte se mettre toute seule en place. Tu te rappelles que j’avais dû recopier une page entière pour seulement changer « banale » en « optimiste », comme tu me l’avais conseillé après avoir lu le texte que je devais rendre à Miss Petrie ? Les jeunes d’aujourd’hui ne connaîtront jamais l’expérience difficile et malodorante de paragraphes entiers que l’on passe au tipp-ex.
J’ai recommencé à écrire. Quand j’ai été en rémission, j’ai relu un
tas de nouvelles de Tchekhov, puis j’ai choisi le titre de l’une d’elles – « Le professeur de lettres » – et j’ai imaginé l’histoire d’une jeune femme comme Maud Petrie qui, dans l’université où elles enseignent toutes les deux, rencontre une jeune femme comme Miss Olafson. Le professeur de lettres de Tchekhov est un jeune homme qui fait un mauvais mariage dont il rêve de s’échapper, tandis que je mets en scène mes deux personnages au moment où elles prennent conscience de la passion qu’elles éprouvent l’une pour l’autre et je conclus sans vergogne en volant les dernières phrases de « La dame au petit chien » : Après cela, elles se consultèrent longuement, parlèrent des moyens d’éviter de se cacher, de mentir… sachant toutes les deux que la fin était pour dans très très longtemps, que le plus compliqué et le plus dur ne faisait que commencer. Ce larcin ne me posait pas de problème car « La professeure de lettres » ne serait
jamais publié, mais l’avoir écrit me redonnait profondément confiance en moi.
Venons-en maintenant à De singulières fiançailles. Je ne suis pas
une critique, comme tu le sais je n’ai même pas terminé ma première année de fac, pourtant je suis certaine que ce livre t’a fait franchir un grand pas. Te souviens-tu que lors de notre rencontre à l’Algonquin, lorsque tu m’as parlé de ton mariage avec Will, de la façon dont sa mère et toi aviez en quelque sorte « déblayé le terrain », et de ton incapacité à trouver comment écrire sur ta vie de femme mariée tu as dit : « Rien ne colle vraiment avec ce qu’il y avait entre Will et moi » ? Eh bien je pense qu’avec De singulières fiançailles tu as montré comment y arriver. Et tu te souviens peut-être aussi de Miss Petrie citant Tchekhov pour expliquer qu’une nouvelle pouvait être tout à fait intéressante à partir du moment où les problèmes étaient définis de façon convaincante ? C’est ce que tu as fait dans De singulières fiançailles, et il semble que tu as ainsi abattu une barrière et peux maintenant aller où bon te semblera.
Ton écriture est formidablement réaliste, même s’il y a toujours
quelque chose qui évoque l’étrange dans la façon dont tu vois le monde. Par exemple ton idée des « auras de référence ». Ou bien la fois où, comptant sur tes doigts dans l’herbe, à Lovegood, tu as dit que la poétesse de la promotion 1918 devait maintenant avoir près de soixante ans et que sa vie avait dû se figer, « comme de la gelée Jell-O ». De temps en temps je me demande : « Est-ce que quelqu’un pense que je me suis figée ? » Car c’est incroyable, mais nous approchons de la soixantaine, comme Mary Louisa Summerlin lorsque nous parlions d’elle sur la pelouse.
Feron, il faut qu’un jour ou l’autre tu redescendes dans le Sud. Je
t’en prie, finis ton roman et reviens. Depuis que tu as été obligée d’annuler ta visite ici, en cet horrible lendemain de Noël 1958, tu n’as toujours pas vu où je vis.
Avec toute mon affection,
Merry
Merry relut son mail, enleva quelques-uns des trop nombreux passages où elle mentionnait Thad et ajouta « ton cousin » aux autres.
Cette histoire-là, jamais Feron ne l’apprendrait par elle.
Si cette journée de 1992 où j’ai dû « absorber trop d’informations » ne s’était pas terminée par la « visite de la maison » que Thad a eu la bonne idée de proposer, je n’aurais peut-être jamais détenu le plus cher de mes secrets.
Elle imprima les pages relues, plia les feuilles, les glissa dans une enveloppe à l’adresse du bureau de Feron, et hésita entre les différents timbres de commémoration à trente-deux cents qui lui restaient. Elle avait gardé les quatre « Danses indiennes » car elles lui rappelaient Ritchie, mais pour Feron elle choisit celle qu’il aurait préférée, la plus effrayante : « La danse du corbeau ».
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