Parce que c'est nous
Chapitre 15
Après avoir passé deux ans à Lovegood, Feron était entrée à l’université de Chapel Hill. Miss McCorkle l’avait guidée dans le dédale des dossiers et elles avaient décroché une bourse couvrant ses frais de scolarité. À condition que ses notes ne baissent pas. Mais pendant son premier semestre, Feron était tombée au-dessous de sa moyenne de Lovegood. La géographie et l’éthique lui avaient semblé des matières intéressantes, mais il s’avéra que le cours de géographie parlait de topographie et non de voyages, et ceux d’éthique des systèmes de langage et non de « que devrais-je faire ? ». Elle avait réussi son semestre de justesse, et la bourse ne continuerait à lui être accordée que si elle se reprenait. Elle ne pouvait pas se permettre de nouveaux choix stupides. Elle était, en ce qui concernait l’histoire, un peu plus attirée par l’« anatomie de la révolution russe », peut-être à cause de Tchekhov, que par l’« introduction à l’Angleterre du Moyen Âge ». Cependant, une introduction à quelque chose lui semblait moins risquée que l’anatomie de quelque chose, et elle avait l’avantage d’avoir étudié à Lovegood l’histoire de l’Europe. Miss McCorkle, admettant son faible pour le Moyen Âge, s’était impudemment attardée sur cette période, effleurant la Renaissance et abordant à peine la Révolution industrielle.
Quand Feron entra et prit le dernier siège libre, Mr. Avery écrivait au tableau. Mince, vêtu d’un pantalon de velours un peu flottant et d’une veste en tweed, il était à ce point absorbé par sa tâche qu’il semblait ne pas s’être aperçu que la salle était pleine.
Lorsqu’il se retourna, deux étudiants s’étaient déjà levés et se tenaient l’air gêné à côté de son bureau. Il avait un visage anguleux, fermé, de grosses lunettes à monture noire, et son début de calvitie révélait un homme plus âgé qu’il le paraissait vu de dos.
« Ah, vous avez dû lire ce qui est affiché », dit-il. Et sans attendre, il signa les demandes de transfert avec un sourire glacé.
« Personne d’autre ? Dans ce cas, après l’avoir écrit, je vais reprendre ce que j’attends de vous. Si quelqu’un a des doutes, c’est le moment de changer d’orientation. Vous aurez à passer un examen en milieu de semestre, un autre en fin de semestre, et à rédiger un mémoire. Chaque note ainsi obtenue comptera pour un tiers de votre résultat général. Les examens porteront sur ce que j’aurai traité ou sur des textes que je vous aurai demandé d’étudier en dehors de mes cours. Votre mémoire devra approcher les quinze cents mots, ce qui fait à peu près sept pages dactylographiées avec double interligne. Je vous proposerai très bientôt une liste de sujets éventuels et accorderai un entretien personnel à chacun d’entre vous pour vous aider à choisir celui qui vous conviendra le mieux. Je vous conseille de ne pas tarder. Le mémoire doit être rendu avant l’examen final. Des questions ? Oui ?
— Mais monsieur, vous ne donnez pas de points pour les progrès réalisés ? Nous n’avons que trois chances ? Les efforts accomplis ne devraient-ils pas entrer en ligne de compte ?
— Vous êtes Mr… ?
— Tribby.
— Eh bien, Mr. Tribby, si vous visez haut, travaillez dur et suivez les consignes, vous vous améliorerez d’une façon qui vous paraîtra évidente. Quant à ces « trois chances », elles constituent mon système de notation et je me suis rendu compte qu’il fonctionne généralement bien. Si vous n’êtes pas certain qu’il fonctionnera pour vous, vous pouvez encore demander votre transfert. N’hésitez pas. Vous avez une semaine pour trouver un autre cours. »
Des petits rires nerveux résonnèrent. Les uns après les autres, une demi-douzaine d’étudiants, dont Mr. Tribby, se levèrent et s’avancèrent lentement.
Après avoir apposé son paraphe au bas de chaque feuille et fermé la porte derrière le dernier transfuge, Mr. Avery compta celles et ceux qui restaient. « Vingt-quatre. J’ai commandé vingt-cinq manuels. Je m’améliore. Ils vous attendent à la librairie du campus. Nous nous verrons deux fois par semaine, et pour la prochaine séance, vous devrez lire l’introduction et la première moitié du premier chapitre, ce qui fait une quarantaine de pages. Si vous pouviez ne pas vous y mettre à la dernière minute, ce serait mieux pour vous. Cet auteur injecte énormément d’idées dans chacune de ses phrases, mais ça en vaut la peine. »
Il commença son cours, sans consulter la moindre note, allant et venant devant son auditoire, et s’adressant principalement au vide en face de lui. Il avait un accent du Sud, quoique différent de celui d’Oncle Rowan. Plus doux, et élidant les « r ».
Il demanda qui avait entendu l’expression « des nains juchés sur des épaules de géants ». Comme aucune main ne se levait, il expliqua qu’il s’agissait d’une métaphore signifiant que nos découvertes s’appuient sur celles de ceux qui étaient là avant nous.
« La phrase originale – “Nanos gigantum humeris incidentes” – est attribuée à Bernard de Chartres, philosophe du e XII siècle. Elle ne serait pourtant pas parvenue jusqu’à nous si l’un de ses étudiants, Jean de Salisbury, ne l’avait pas écrite. »
Il parlait maintenant de quelque chose qui s’appelait la Grande Conversation, formule couvrant les références et allusions des érudits aux œuvres de leurs prédécesseurs. Feron avait beau se dépêcher, condenser, abréger, l’agile passage au latin lui échappa.
« Ce qui nous ramène à Jean de Salisbury, philosophe et homme d’Église, dont la renommée repose non seulement sur ce qu’il savait, mais aussi sur les personnalités célèbres qu’il fréquentait. Il a étudié avec les penseurs les plus intéressants du e XII siècle, parmi lesquels Bernard de Chartres dont je viens de vous parler, et le grand Abélard dont beaucoup connaissent le nom, probablement à cause de sa funeste histoire d’amour avec Héloïse. Une fois séparés, ils se sont écrit jusqu’à la fin de leur vie, lui d’un monastère, elle d’un couvent. J’ai posé sur l’étagère plusieurs copies de leurs lettres, traduites en anglais, au cas où certains seraient intéressés.
« Puis Jean est revenu dans son Angleterre natale, où il a été secrétaire de l’archevêque de Canterbury, Thomas À-Becket. Il a été l’ami du pape Adrien et une épine dans le pied du roi Henri II, qui a fait assassiner Thomas À-Becket…
« Non, s’il vous plaît, ne cherchez pas à tout noter. Vous entendrez de nouveau ces noms. J’essaye simplement de vous donner une idée de la façon dont la succession géants / nains fonctionne au cours du temps. »
Affreusement gênée, Feron referma son stylo d’un coup sec. Elle était certaine qu’il faisait allusion à la vitesse avec laquelle, en vue des interrogations du vendredi, elle s’était entraînée à écrire pendant les cours de Miss McCorkle afin de ne rien laisser passer d’important. À un professeur de deuxième cycle, son zèle avait probablement paru légèrement comique.
Il leur dit qu’ils se concentreraient sur les années allant de 950 à 1150, et que lors du prochain cours ils commenceraient à étudier la civilisation médiévale européenne sous l’angle de sa formation par absorption des attitudes et modes de vie des civilisations précédentes.
« Ici, le mot-clé est “absorption”. Oui, d’accord, ça vous pouvez le noter. Quand vous aurez lu ce que je vous ai demandé de lire cette semaine, vous en saurez plus sur la façon dont l’absorption fonctionne au cours des siècles.
« Bien que nous puissions croire nous être faits tout seuls, sans dépendre de personne, chacun de nous dans cette pièce est une accumulation de milliers d’années d’absorption. La façon dont nous pensons, ce à quoi nous attribuons de l’importance, ce que nous vénérons, notre système judiciaire, notre économie, notre politique, nos structures sociales, le schéma de notre vie quotidienne résultent en grande partie d’idées qui remontent à l’Antiquité.
« Ce qui m’étonne, et m’attriste en même temps, à propos de la période que nous allons étudier, c’est que certains individus ont alors presque atteint ce qu’ils pensaient être les sentiments les plus élevés dont la nature humaine soit capable. Un nouveau respect de nos possibilités était dans l’air. Ils n’y sont finalement pas arrivés, mais il y a eu à ce moment-là quelque chose qui leur a donné envie d’essayer. »
Il avait enlevé ses grosses lunettes et, tout en les nettoyant avec sa pochette, il adressa aux étudiants restés dans la salle un sourire myope, contraste marqué avec l’adieu glacé, impersonnel, qu’il avait réservé à ceux qui étaient partis.
« Je vous quitterai sur une dernière citation d’un autre Bernard de ce temps-là, saint Bernard de Clairvaux. Inutile de noter son nom, c’est une de mes maximes favorites et vous l’entendrez souvent. Saint Bernard a dit que certains d’entre nous veulent apprendre afin qu’on les considère comme instruits, ce qui est ridicule vanité ; d’autres le désirent afin de pouvoir enseigner la morale à leur prochain, ce qui est amour ; et les derniers le souhaitent afin d’être éclairés, ce qui est prudence. Fin de citation. Fin du cours.
« Non, encore une idée. À propos de l’amour et de ses nombreuses formes, nous verrons que leur pratique et leur célébration se sont imposées durant cette période. Ces temps furent aussi ceux où l’idée d’individu a commencé à se faire ressentir – le fait qu’il existe quelque chose comme un être singulier, à l’intérieur de son enveloppe corporelle, différent de toute autre personne. Ce qu’on pourrait appeler les débuts de la psychologie occidentale. »
Feron était à deux doigts de demander son transfert. En sortant de la salle, elle était directement allée à la librairie du campus et avait acheté le texte prescrit, L’Élaboration du Moyen Âge, ainsi que le premier livre à lire pour son cours sur le roman moderne, Portrait de l’artiste en jeune homme.
Elle remonta au deuxième étage de la résidence universitaire, se mit au lit (contente que sa nouvelle camarade de chambre soit sortie, nouvelle car celle du semestre précédent étant partie s’installer dans le bâtiment réservé à sa sororité) et ouvrit L’Élaboration du Moyen Âge. À la troisième page de l’introduction elle s’aperçut qu’elle n’en avait rien saisi. C’était un genre d’écriture auquel elle n’était pas habituée – Miss McCorkle ne leur avait pas imposé de manuel. Mr. Avery avait dit que cet auteur mettait énormément d’idées dans chacune de ses phrases, et elles semblaient à Feron trop denses, et vieillies. L’intervention apparemment improvisée de Mr. Avery avait été beaucoup plus intéressante, et vivante.
Elle mit L’Élaboration du Moyen Âge de côté et prit le Portrait de l’artiste en jeune homme. Le professeur de littérature leur avait expliqué qu’il s’agissait d’un roman d’apprentissage traitant de l’enfant et de la jeunesse d’un homme, « ce qu’on appelle en allemand un Bildungsroman, mot où se combinent les termes “éducation” et “roman” ». Miss Petrie leur avait lu une nouvelle de James Joyce, l’histoire d’un petit Irlandais qui arrive trop tard à la kermesse et se sent déçu, à la fois par cette dernière et par lui-même.
Le début du Portrait de l’artiste en jeune homme était écrit en langage de bébé.
Il était une fois, et c’était une très bonne fois, une meuh-meuh qui
descendait le long de la route, et cette meuh-meuh qui descendait le long de la route rencontra un mignon petit garçon nommé bébé-coucouche…
Feron n’eut aucune difficulté à poursuivre, jusqu’à ce que ses pensées l’entraînent ailleurs. Le père du petit garçon lui racontait une histoire. Puis il faisait pipi au lit, et ensuite il était dans la cour de l’école où un autre enfant le poussait brutalement dans le fossé et lui cassait ses lunettes.
Quand elle avait lu dans les toilettes de Lovegood la nouvelle de Merry sur cette poétesse de la promotion 1918 que la grippe avait emportée, Feron avait été pour la première fois de sa vie consciente que la réussite d’une autre personne la motivait mais, cette fois, c’était bien pire.
Elle rêvait de réussir à écrire quelque chose comme ça. Sur son « éducation » à elle, mais dans le style de Joyce, avec des allers et retours dans le temps qui montraient la présence du passé. Stephen est dans le lit glacé de son dortoir, et en même temps dans la chaleur de la maison familiale, où l’on discute âprement de politique.
Mais attends. Quel âge avait l’auteur quand cela a été publié ? Feron se plongea dans l’introduction et griffonna des chiffres dans la marge : Joyce avait trente-quatre ans, et il y travaillait depuis dix ans, avait repris une autre version beaucoup plus longue, changé le titre, et réussi à trouver un style fluide, grâce auquel une impression d’ensemble irradiait des expériences vécues.
Elle se souvenait, quand elle était toute petite, de sa grand-mère qui lui lisait des histoires et lui chantait des chansons, une femme qui se plaignait toujours, mais lui avait appris à compter en lui dessinant des rangées de sucettes, et d’un grand-père qui l’emmenait au parc et fumait des cigares, pourtant elle n’était pas certaine de vraiment se les rappeler, peut-être le croyait-elle à cause d’une photo où elle était, à trois ans, appuyée contre un gros homme coiffé d’un borsalino, agenouillé, un cigare à la main. On lui avait dit qu’après sa mort, elle avait parlé aux bagues de cigares, qu’elle collectionnait. C’étaient les années Fayetteville, où Grand-Père, chef mécanicien, avait été transféré depuis peu par la compagnie de chemins de fer. Mère sortait beaucoup le soir, retrouvant la vie de jeune célibataire à laquelle son soudain mariage avait mis fin. Il y avait à Fayetteville une grande base militaire avec un terrain d’aviation et de nombreux admirateurs, soldats et membres de l’armée de l’air, venaient la chercher pour l’emmener danser. Quand Feron eut quatre ans, la guerre se termina et deux malheurs arrivèrent. Grand-Mère mourut d’un anévrisme et un instructeur de l’armée de l’air nommé Swain Eckert épousa la mère de Feron et les emmena dans le centre du pays, où il prit des parts dans un aérodrome commercial.
Il serait probablement sage de laisser tomber l’Introduction à l’Angleterre du Moyen Âge. Dans un cahier, elle fit deux colonnes, l’une pour « abandonner », et l’autre pour « rester ». Elle commençait à remplir la colonne « abandonner » (« Je n’y arriverai jamais », « Je ne peux pas me permettre une mauvaise note ! ») quand Gweneth, sa nouvelle camarade de chambre, entra en se tortillant, s’effondra sur son lit avec un grand soupir et se tourna vers le mur. Feron avait le choix : demander à Gweneth ce qui n’allait pas et se résigner à une longue litanie de revers et d’affronts, ou continuer à travailler en silence sur les raisons qu’elle avait de suivre ou non les cours de Mr. Avery.
De toutes les filles avec qui elle avait partagé une chambre, c’était avec Merry qu’elle s’était le mieux entendue. Cynthia Chasteen avait remplacé Merry. Or Cynthia était déjà très proche de ses compagnes du dernier étage, qu’elle montait rejoindre furtivement après l’extinction des feux. Puis Feron avait eu une chambre pour elle toute seule pendant quasiment toute l’année suivante car Ione Satterfield, qui avait remplacé Cynthia, avait disparu à la rentrée des vacances de Noël, après avoir découvert qu’elle avait des varices.
En fait, se retrouver à Lovegood sans Merry lui avait semblé étrange. Elle s’était sentie à la fois très exposée et cependant plus secrète. Ne faisant plus partie d’un duo, on ne pouvait la voir qu’en tant qu’elle seule. Et en même temps, elle paraissait avoir gagné une mystérieuse autorité. Sa réserve était interprétée comme de la discrimination. Élue présidente du Club des Filles et Petites-Filles, elle décida de créer des archives, et donna à chacune la responsabilité d’écrire sur la parente qui l’avait précédée à Lovegood. Les étudiantes de seconde année présumèrent alors qu’elle avait grandi à Pullen, avec les Hood.
Lors de son premier semestre à l’université de Caroline du Nord, elle avait logé avec Lee Ann Piggotty, qu’elle avait intérieurement baptisée « la Poupée de carton », car Ann Lee changeait de tenue trois ou quatre fois par jour et semblait avoir la vie intérieure d’une silhouette découpée dans du carton. Lee Ann était allée rejoindre le bâtiment de la sororité Pi Phi, et il y avait maintenant la triste Gweneth, qui était plutôt jolie quand elle ne soupirait ou ne pleurait pas, mais qui souffrait du plus grand complexe d’infériorité que Feron ait jamais observé chez qui que ce soit.
Bizarrement, les défauts de ces filles avaient amplifié le bien que Feron pensait de Merry. Elle se surprenait parfois à croire que Merry était morte. Puis elle se rappelait qu’elle pouvait prendre un stylo et lui écrire. Mais elle ne le faisait pas.
« Ça ne va pas, Gweneth ? » Feron savait depuis le début qu’elle craquerait et se montrerait humaine. « Je peux faire quelque chose ? »
Et pendant que Gweneth racontait comment elle avait été humiliée et blessée tout au long de la journée, Feron, tout en l’écoutant à moitié, feuilleta le catalogue de l’université afin de voir quelles étaient les options qui se présentaient si elle laissait tomber l’Introduction à l’Angleterre du Moyen Âge de Mr. Avery. Elle pouvait écarter son autre matière scientifique obligatoire – les trucs frétillants de la biologie devaient être plus vivants et plus accessibles que les cailloux de la géographie. Elle pouvait choisir un autre cours d’histoire, qui devait aussi compter comme matière principale d’un cursus de sociologie : « Culture américaine, vue d’ensemble des habitudes, traditions et normes américaines de 1776 à nos jours ». Cela serait probablement aussi utile qu’intéressant.
Demander à Mr. Avery de signer sa demande de transfert lui semblait totalement humiliant. Elle n’était pas prête. Elle ne le supporterait pas. Et si elle le faisait, elle ne saurait jamais rien du développement de l’individualité ni des différentes sortes d’amour. Comme à son habitude, il signerait, glacial, sans lui lancer un regard.
Si elle restait, elle n’aurait pas à supporter cette honte. Ce point entrait dans la colonne « rester ».
OceanofPDF.com