Parce que c'est nous
Chapitre 48
Feron faisait des calculs. Le bail de trois ans signé avec Simon, le fils de Thad, prendrait fin en 2002, l’année de ses soixante ans. Soit elle vendrait la maison d’Oncle Rowan, soit elle irait y vivre. Mais elle garderait et louerait la maison au bord de l’eau pour se laisser la possibilité de fuir si la minuscule ville de Pullen la rendait folle. Quand elle ne pourrait plus monter l’escalier de la maison au bord de l’eau, elle la vendrait – les voisins d’au-dessous disaient que sa valeur avait explosé depuis que Cuervo l’avait acquise, dans les années 1970. Elle achèterait un petit appartement et continuerait ses promenades quotidiennes dans la Cinquième Avenue, comme la femme aux gants gris. Mais elle n’aurait pas besoin d’arrêter qui que ce soit pour demander l’argent du bus. Quand elle n’était pas obligée de dépendre des autres, Feron avait encore du mal à s’imaginer vieille.
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à Merry Jellicoe
13/05/99
Chère Merry,
Aujourd’hui, je me suis sentie proche de toi. Je suis allée dans le
loft de Josie regarder un documentaire touristique espagnol dont je craignais le pire, mais il comprenait une séquence sur les exploitants des champs de tabac d’Estrémadure qui rentraient leur récolte et cela m’a donné une idée du travail que tu as accompli dans ta vie et
de celui de tes ancêtres. Penser à toi ainsi a empli le film de tendresse et de sens. J’ai vu comment Ritchie chevauchait les poutres, je t’ai vue, jeune, triant parmi les feuilles fraîchement cueillies celles qui occupent la position la plus basse sur la tige. L’Espagne est un grand pays producteur de tabac, et les saisons en Estrémadure étant les mêmes que les vôtres, car trois degrés de latitude seulement vous séparent, la récolte commence mi-août. Josie s’est mis dans la tête d’aller la filmer puis de trouver une vieille ferme où se déroulerait Mr. Blue. Elle veut que j’aille avec elle, bien que ce ne soit plus moi qui écrive le scénario. Et, pour l’instant, ni moi ni personne d’autre. Il va falloir que je me fasse faire un nouveau passeport.
Histoire de roder mon nouvel ordinateur, j’ai essayé de m’exercer,
comme tu l’as fait, à écrire à partir d’un titre de Tchekhov, mais « Un royaume de femmes » a été un désastre. Je me suis inspirée d’une dame de Pullen qui est une collectionneuse de poupées d’envergure internationale. Demande à Thad de te parler d’elle. Je me suis d’abord placée de son point de vue, et c’était ennuyeux. Puis du point de vue de celle (moi) qu’elle invite à monter voir ses poupées « plus personnelles » et c’était bizarre, mais toujours ennuyeux.
Pas de nouvelles récentes de toi. Mais maintenant je peux
t’imaginer dans ce lieu magnifique qui t’entoure. Tu avais raison de dire que nous ne manquerons jamais de sujets de conversation. Ces derniers temps, je me suis appliquée à imaginer comment ce serait de vieillir à Pullen. Je crois que toi et moi pouvons affronter ça sans nous démonter, mais ce serait impossible sans toi.
Je t’embrasse,
Feron
OceanofPDF.com